31.7.07

Salonique années dix


Les mots lui étaient parvenus par inadvertance, des mots perdus, prononcés machinalement et sans intention que lui seul avait entendus. C'étaient des mots consolateurs car ils évoquaient cela, cela précisément qui l'empêchait de vivre, cela qui rendait le monde gris et fuyant et faisait de la vie une blessure intolérable. Les mots disaient combien il était difficile de vivre et douloureux de mourir, et que l'on mourait à chaque instant.
*
C'est ainsi que Constantin découvrit le remède, le médicament vivfiant, le baume qui soulageait et consolait, la voix qui murmurait comme un mère à son enfant que la souffrance est là, et cela même le calmait.


Anne Matalon, Conférence au Club des Intimes, Phébus, d'aujourd'hui, 2001.

28.7.07

Des temps après


Des temps après, pourtant, quand plus rien ne demeurait de la ville honnie, ni de la fille quittée, ni des adieux époumonés, hormis le sentiment flou d’une perte sourde, il se souviendrait de cette seconde où ses yeux avaient croisé ceux de la petite fille. Sur l’instant, bien sûr, il ne comprit pas que ce regard lui fermait un monde et qu’à jamais il serait pour quelque chose dans ce qui enrageait l’enfant.

Sophie Maurer, Asthmes, Seuil, Fiction & Cie, 2007.

25.7.07

Ségolène Royal et Paul Celan

Sur tout ce deuil
qui est le tien : pas
de deuxième ciel.

.....................

Contre une bouche,
pour qui c'était un mot multiple,
j'ai perdu -
perdu un mot,
qui m'était resté :
soeur.

Auprès
de mille idoles
j'ai perdu un mot, qui me cherchait :
Kaddish

A travers
l'écluse j'ai dû passer,
pour sauver le mot,
le replonger au flot salé,
le sortir, le faire franchir :
Yiskor.

Odeurs d'automne, muettes. La
fleur-étoile, non brisée, passa
entre lieu natal et abîme à travers
ta mémoire.

Une perditude étrangère
avait pris corps, tu avais
failli
vivre.

Paul Celan, L'écluse, in La Rose De Personne, Points Seuil.

Liquide Argent Jeune Argent

Un cri de joie.
Un grain.
Un tramway nommé désir sur monorail.
Un vieux carré de chocolat.
Un écran de verres fumés.
Un désordre climatique.
Un phénix asphyxié.
Un phrasé d'histoire à faire peur.
Un faux-air de plainte.
Un faisceau de quarante secondes en salle de bain.
Un organe malfaisant.
Un métal en fusion.

Le flow de Lil Wayne
(Dwayne Michael Carter, Jr.)

23.7.07

Debmaster live in Niort

Manchette et le théâtre

Quoique je ne connaisse rien au théâtre (sauf Shakespeare, tiens donc ! il ne manquait plus que ça !), je n'aurais pas écrit une chose si matériellement compliquée, à moins qu'on ne m'y exhortât : et on le fit. D'autre part, et d'autant plus qu'il s'agissait d'une commande, j'ai compté sur le metteur en scène (et commandeur) pour tripoter le texte à sa guise, et il ne l'a guère fait, alors ce texte doit être rugueux. Non seulement je suis contre les préfaces, mais je suis contre la publication des textes eux-mêmes, de toute façon. A une majorité d'un tiers.

Jean-Patrick Manchette, Post-scriptum technique à la préface de Cache Ta Joie !, Editions Payot & Rivages, 1999.

Entre Saint François-Xavier de Verviers et la vulgarité. (Eloge de Madame le Professeur)

Madame,
Suite au message communiqué ce matin à votre répondeur, nous vous confirmons que nous n'assisterons pas vendredi prochain au spectacle "Ecrits-vains" auquel nous étions inscrits. Nous avons pris cette décision en accord avec la Direction et les professeurs de français. En parcourant les extraits choisis d'écrivains belges, nous avons en effet été choqués par l'indécence et la vulgarité de certains textes (entre autres ceux de J.-P. Verheggen). Proposer cette littérature à nos jeunes de 16 à 18 ans nous semble tout à fait s'opposer à notre rôle d'éducateurs.
Nous sommes désolés de devoir vous faire part de cette décision et nous vous prions d'agréer nos sincères salutations.
Pour l'Institut SFX 2.
(S)

Jean-Pierre Verheggen, Ridiculum vitae, La Différence, 1994.

20.7.07

Henri Michaux : paysages mentaux, paysages d'écriture



J'étais une parole qui tentait d'avancer à la vitesse de la pensée

Il fut bientôt évident (dès mon adolescence) que j'étais né pour vivre parmi les monstres

Colère

La colère chez moi ne vient pas d'emblée. Si rapide qu'elle soit à naître, elle est précédée d'un grand bonheur, toujours et qui arrive en frissonnant. Il est soufflé d'un coup et la colère se met en boule. Tout en moi prend son poste de combat, et mes muscles qui veulent intervenir me font mal. Mais il n'y a aucun ennemi. Cela me soulagerait d'en avoir. Mais les ennemis que j'ai ne sont pas des corps à battre, car ils manquent totalement de corps. Cependant, après un certain temps, ma colère cède...par fatigue peut-être, car la colère est un équilibre qu'il est pénible de garder...Il y a aussi la satisfaction indéniable d'avoir travaillé et l'illusion encore que les ennemis s'enfuirent renonçant à la lutte

Si d'un rien on pouvait modifier son équilibre...

Textes et reproductions issues du site, superbe , consacré à Henri Michaux : http://henri.michaux.chez-alice.fr/frames.html

Note de bas de page

1 / I / 5. En bibliothèque végétale, nous menons des travaux sur la littérature. Tentons d’écrire un roman d’amour dont nous avons le titre, L’Inconnue, et des bribes : « Elle était belle et triste, et si grande… Elle était violente comme ses fuites en pleine nuit, comme l’arrêt cardiaque qui me foudroiera un jour et que j’espère verre après verre… J’ai connu tant d’autres corps depuis… Mais chaque fois je me retrouve avec mon sale sourire triste, mon secret, échoué sur le lit de celle qu’on n’a pas réellement désirée – ou alors avec une frénétique et malsaine idée d’expiation… » Il y a quelque temps, le début de L’Inconnue faisait cinquante pages, mais nous avons supprimé beaucoup de choses. Actuellement, en bibliothèque végétale, les travaux s’orientent plutôt vers la recherche de la PPUS – Plus Petite Unité Signifiante.
(…)
1 / II / 25. Le lendemain, quand l’Obsédé voulut reprendre son récit, nous lui signifiâmes qu’il contrevenait au règlement garagiste, lequel consiste en l’aveugle refus de la tristesse ainsi qu’en la répugnance à durer. Et l’automne tomba.
(…)
1 / II / 27. / note - « Nous vivions dans le quartier des pentes et de la prolifération. L’alcool était une libération conquise sur l’oppressante pression du monde, et l’unique amour. L’Inconnue buvait bien plus que moi. Ses mains gonflées étaient celles d’un travailleur de la catastrophe. Elle faisait le geste d’un pistolet sur chaque tempe, et nous nous comprenions… Elle rencontrait les grands blessés qui boivent l’alcool théologique…. Et le matin venait, la splendeur triste… Nous repartions vers le quartier des pentes sous l’œil de celui qui sait vraiment ce qu’est la grandeur de ses créatures, assises sous des porches, détruites et béates. »


Pierre Mérot, Petit camp, Parc, 2001.

17.7.07

"Quand je n'écoute que moi, je fais des merveilles"

D'abord agir.
A Londres, un gang perce le coffre-fort d'une bijouterie et fait main basse sur colliers de perles, or, pierres précieuses. Ils y trouvent aussi la clef du coffre-fort de la bijouterie voisine qu'ils dévalisent, lequel coffre-fort contient la clef du coffre-fort d'une troisième bijouterie. (Les journaux.)
*
Tirer les choses de l'habitude, les déchloroformer.


Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, 1975.

16.7.07

Il occupait toute la place

Elle avait hurlé pendant vingt-quatre heures sans interruption, sans reprendre son souffle, sans s'asseoir ni se coucher, debout, à la même place, conjurant l'infini, sans penser, sans imaginer, hors de tout sentiment et de toute représentation, n'étant que son corps frappé au plein qui se vidait de tout ses sens dans la violence du cri.
(...)
Elle avait hurlé un jour et une nuit, les bras noués autour de son torse, plantée comme un arbre stérile dans les champs morts de l'espace et du temps.

Claude Louis-Combet, Blesse, ronce noire, Corti, Les Massicotés, 2004.

Rentrée

A l'approche de la sacro-sainte rentrée littéraire de septembre, les épreuves circulent, les bruits courent et les buzz montent.
Pré-selection Randomizm (la plupart de ces ouvrages n'ont pas été lus) :

DOMAINE FRANCAIS

SIMON LIBERATI "Nada exist" (Flammarion) **
ERIC REINHARDT "Cendrillon" (Stock) **
CHARLES DANTZIG "Je m'appelle François" (Grasset) *
LAURENT GRAFF "Il ne vous reste qu'une photo à prendre" (Le Dilettante) **
MATHIEU TERENCE "Technosmose" (Gallimard) **
MAURICE G. DANTEC "Machines à écrire" (Albin Michel) *
PATRICK MODIANO "Dans le café de la jeunesse perdue" (Gallimard) *
DAVID FOENKINOS "Qui se souvient de David Foenkinos ?" (Gallimard) *
ALAIN FLEISCHER "L'ascenseur" (Le Cherche-Midi) *
PHILIPPE SOLLERS "Un vrai roman" (Plon) *

Légende :
* livre attendu mais pas trop
** livre un peu trop attendu

Si vous lisez les dix ouvrages de cette sélection, vous devriez arriver à suivre la plupart des discussions de salon, et donner un avis éclairé dès l'annonce des premières selections des prix littéraires. On reparlera certainement de plusieurs de ces livres dans les semaines à venir. Mais c'est pas sûr.

Grisélidis Réal, "catin révolutionnaire"

L'écrivain suisse Grisélidis Réal est décédée le 30 mai 2005 à l'âge de 76 ans d'un cancer dans une clinique de Genève. La Lausannoise était célèbre pour avoir fait de son expérience de prostituée la matière de ses livres.
Née à Lausanne en 1929, Grisélidis Réal est notamment l'auteure des romans autobiographiques «Le noir est une couleur» (1974) et «La Passe Imaginaire» (1992) ainsi que du «Carnet de bal d'une courtisane»

Extraits d'une Interview de Grisélidis Réal :

Alain‑Pierre Pillet, pour Pris de Peur
‑ Qu'est‑ce que la fureur érotique ?
Grisélidis Réal :
La fureur érotique est dans l'imaginaire un délire sans tabou ni frontières qu'il s'agit par une alchimie savante de canaliser et de réaliser sans trop de dégâts dans la pratique amoureuse et sexuelle : cannibalisme, viol, meurtre, corps tailladé, déchiqueté, brûlé sur l'autel de la passion et des pulsions chamelles. Tout se transmute, se sublime, se métamorphose en caresses, en savantes pénétrations, succions, baisers, échauffements, coups et pressions, étreintes et fusions qui vont de l'extrême douceur à l'extrême brutalité sans dépasser l'extrême limite séparant la vie de la mort.
‑ Votre plus belle caresse ?
Grisélidis Réal :
‑ Prendre religieusement la queue d'un homme aimé dans ma bouche en la parcourant de petits coups de langue et de doigts comme en jouant de la harpe, d'une main mouillée de salive, et de l'autre pénétrer astucieusement son anus du doigt principal enduit de vaseline Monot (la meilleure), et une fois bien introduit, câliner la prostate, l'outrager, la toucher par de délicats tapotements jusqu'à la faire gonfler et durcir pour l'explosion finale, quand le sperme jaillit et que la prostate l'accompagne en sautant dans sa cage de boyau comme une tête d'oiseau pris au piège.
Que vous a‑t‑on demandé qui vous ait tiré des larmes ?
Grisélidîs Réal :
‑ Un jour, quand je me prostituais dans la Vieille Ville de Genève, j'ai rencontré un homme qui me fit cette confidence terrible, nu sur mon lit, après m'avoir payée : "Ma femme est morte il y a quatre mois et ce soir, c'est la première fois que je refais l'amour".
La proximité de cette morte que je devais représenter s'est glissée entre lui et moi, m'a glacé le corps, m'a remplie d'épouvante, de culpabilité, de compassion, de douleur et de respect pour l'homme abandonné et la femme disparue. Je l'ai sentie, Elle, se coucher entre nous, en moi, revivre entre nos chairs : j'étais tout à la fois sa résurrection et sa trahison, ses larmes de mortes et. les miennes vivantes ont jailli et se sont rejointes, mêlées à la jouissance de l'homme.
‑ Le désir change‑t‑il de sujet ?
Grisélîdis Réal
‑ Chaque corps, chaque être, chaque représentation de l'amour est comme un navire changeant d'océan, appelant àson rythme un nouveau voyage, mystérieux, profane, criminel, avec ses exigences,ses confusions, ses rédemptions... il faut gonfler les voiles, faire reluire la coque, se laisser emporter, naufrager et jeter sur des rivages occultes chaque fois inconnus et chaque fois pareils.
‑ Qui aimez‑vous ?
Grisélidis Réal :
Tous les hommes, et pourtant je préfère l'Inaccessible. l'Interdit, le seul Grand Maître des violences oniriques, celui àqui l'on n'a accès qu'en esprit en sachant qu'il nous est dérobé pour la vie et l'éternité.

14.7.07

Cours pratiques de chinois

Grâce aux professeurs très expérimentés, les élèves peuvent y apprendre à devenir indépendants dans les situations et les environnements du quotidien, les leçons porteront donc avant tout sur des situations de la vie courante pour une étude pratique. Vous aurez aussi des enseignements qualifiés dans une atmosphère d'une millénaire civilisation et semi-divine.

Association "La Voix de l'espoir" (Aubervilliers), tract publicitaire, 2007.

12.7.07

Les signes parmi nous

Et ils sont partis. Montées, descentes. Ils vont en avant, ils vont en arrière. Ils sont dans le temps et comme le temps. Il fait du soleil, puis il pleut, puis il neige. On sue dans sa chemise le lundi ; le mardi on se souffle dans les doigts. Cependant ils vont, ou ils essaient d'aller, égrénant les jours du calendrier, allant à ces Saints, qui sont les bons Saints ou les mauvais Saints, assis comme ça dans leurs robes au bord du chemin de l'année : Saint-Mamert, Saint-Pancrace, Saint-Médard et les Saints de glace, - taillant, raclant, fossoyant, raclant de nouveau, ébourgeonnant (et on dit éplaner).


C.F. Ramuz, Passage du Poète, 1923.

"Je traversais la cour, poulet décapité."

La pluie tombe ce soir (en quantités énormes), interminable et non-réparatrice.
Le décrochage est semblable à un petit ressort qui se brise, quelque part à l’intérieur de soi, et qui vous laisse identique, anéanti pourtant, conscient obscurément d’être entré dans un espace différent, cotonneux et pré-létal, dont on pourrait sortir - mais dont on sait déjà qu’on ne sortira plus, ou bien (et c’est déjà une grave sottise de formuler cette hypothèse) dont on ne sortira que de manière temporaire, accidentelle.
Beaucoup d’écrivains, et pas des moindres, sont morts à 47 ans : Baudelaire, Nerval, Lovecraft, Camus, Kerouac... Il y en a probablement d’autres. Une liste impressionnante, déjà. Tous au-delà de leurs différences sont demeurés d’une manière obscure des écrivains jeunes ; tous ont refusé d’envisager la seconde partie de leur vie, de toute vie, de se confronter à la pente descendante, à l’obscurcissement, à la zone grise ; tous ont rechigné devant la seconde partie de leur travail, devant la laideur peut-être qui l’accompagnait, ou au contraire devant le calme qu’ils y pressentaient, un calme qui leur paraissait sans doute légèrement obscène.
Je rechigne, moi aussi ; je dépose un préavis de grève (et, si je me décide à publier cette fastidieuse entrée de blog ce sera déjà un bon signe, ou un mauvais si l’on veut, un signe en tout cas de retour d’une vitalité qui ne peut plus à ce stade qu’être amoindrie, rancunière, conditionnelle).

Il peut bien sûr apparaître irrationnel d’imaginer que les écrivains meurent de leur plein gré, à l’âge qu’ils ont choisi ; bien entendu ils meurent comme tout le monde de maladie, d’un accident parfois. Pourtant, pourtant, quelque chose nous souffle que l’hypothèse n’est pas entièrement absurde. Parce qu’il faut bien, quand même, mettre fin ; clore l’oeuvre, lui donner son apparence définitive et achevée, son tour final. Et quel autre moyen d’arrêter, pour un écrivain, que de mourir ? Rares, extrêmement rares pour le coup (et laissant une déplaisante impression de professionnalisme) sont ceux qui arrêtent effectivement de leur vivant, qui prennent le temps de profiter de leur retraite, qui parviennent bel à bien à s’interdire de griffonner (ne serait-ce que quelques lignes, ne serait-ce qu’une entrée de blog).

Cela, pourtant, cela même, cette activité toujours en danger de basculer de la création vers la pure et simple compulsion, cela n’a t’il pas eu la nature de l’apparition ? N’y a t’il pas eu une autre vie, antérieure ? Une vie au premier degré, une vie au sens simple ?
Probablement pas, en réalité ; ou bien par insuffisance, par défaut de moyens d’expression.
Et sur la fin, alors que ces moyens sont pourtant intacts, il n’y a plus rien qu’une lassitude, un dégoût même, une répugnance à l’idée de troubler le pesant, l’universel silence du monde. Une répugnance à l’idée de signaler son existence au monde. Invariablement la volonté s’effiloche, comme une lanière de caoutchouc usée. Invariablement le monde gagne la partie, par abandon de l’adversaire. Et le pire est sans doute que cet abandon ne soit jamais total.

"Je traversais la cour, poulet décapité."
Michel Houellebecq, jeudi 17 août 2006

Parler de tout et de rien, de Proust et des chiens

Longtemps, ce fut ainsi, boire des mojitos jusqu'au milieu de la nuit, la raccompagner à pied, lire son profil à la lueur des enseignes, raser les façades quand il pleuvait sur Paris, parler sur le trottoir ou sous le porche de son immeuble, assis sur un muret. Parler de tout et de rien, de Proust et des chiens, lui chanter des chansons, me résumer des livres, pour le plaisir, pour se retenir, et se dire au revoir en agitant la main.
(...)
Nous nous sommes embrassés, nous avons tout fait en même temps. Après des semaines de rendez-vous nocturnes, une centaine de mojitos et une tarte à l'abricot qu'elle m'avait invité à manger un soirdans son deux-pièces si bien rangén, Gail a voulu voir mon appartement.
- C'est comment, chez toi ?
Elle n'a pas été déçue du camping, elle n'avait jamais vu un tel bordel de livres et de disques, heureusement que c'était grand.
Elle a ramassé un livre qui traînait sur le parquet et s'est allongée sur le lit tout habillée. Je suis passé à la salle de bains. Je l'ai retrouvée sous les draps, en culotte et soutien-gorge blancs. Elle m'a demandé d'éteindre la lumière. Rien à signaler. Nos baisers furent surpris, presque étrangers. J'ai connu sa timidité. Moi, pareil, très ému. La première nuit, un pétard mouillé. Les trians de Saint-Lazare n'ont pas stoppé pour nous regarder. Au début, l'amour tue le sexe, c'est bien connu, même si Gail n'avait jamais dit qu'elle m'aimait.
(...)
La nuit, le jour aussi, des blocs entiers de tendresse se détachaient, nous percutaient, nous roulions l'un sur l'autre. Je rentrais en elle, et pas seulement du bas. Le plaisir était total mais diffus, réparti de partout. Pas un carré de ma peau n'y échappait.

Jean-Marc Parisis, Avant, Pendant, Après, Stock

11.7.07

Trois Post-Scriptum sublimes


P.-S. : Sortie d'une bonne nouvelle revue mensuelle, Gang, sur les faits divers macabres et le polar moderniste. Charlie hebdo y est traité de cadavre vivant et les amateurs de Manchette de cons, mais le reste est bien, et d'ailleurs ça non plus, ça n'est pas mal, venant d'un écrivain à qui Gene Tierney inspira un fantasme de fellation (Gene Tierney ! Une pipe ! Honte sur toi, épais porc).
28 novembre 1979


P.-S. : (...) Message personnel : Le plaisantin anonyme qui m'a envoyé une carte injurieuse en la signant du nom d'un cinéaste dont je n'aime pas le dernier ouvrage devra être plus adroit la prochaine fois. Ses cris monotones ("imbécile, crétin, imposteur, traître") signalent le fan déçu ou l'employé congédié. La provocation est trop évidente.
30 janvier 1980

P.-S. : Ne loupez pas les Dovjenko à la télé, preuves qu'en Russie aussi, une foi enthousiaste dans le développement du capitalisme est la source de grands chefs-d'œuvre.
27 août 1980

Jean-Patrick Manchette, Les Yeux de la momie. Chroniques de cinéma, Rivages / Ecrits noirs, sous la direction de Doug Headline et François Guérif, 1997.

9.7.07

L'homme de grande volonté

Le croira-t-on ? Le plus grand vide à cette table de bois blanc, d'où mon livre s'en va maintenant et où je reste seul, c'est de n'y plus voir mon pâle compagnon, le plus fidèle de tous, qui, de 89 en thermidor, ne m'avait point quitté ; l'homme de grande volonté, laborieux comme moi et pauvre comme moi, avec qui, chaque matin, j'eus tant d'âpres discussions. Le plus grand fruit de mon étude morale, physiologique, c'est justement cette dispute, c'est d'avoir sérieusement anatomisé Robespierre.

Jules Michelet, Histoire de la Révolution.

7.7.07

Le monde est de taille moyenne

Notes prises à la lecture du dernier roman de Michel Houellebecq, La Possibilité d'une île, lors de sa sortie en 2005 :


Les romans impairs de Michel Houellebecq sont sexués. Ses romans pairs sont asexués et de plus grande portée.

La possibilité d’une île est davantage virtuose que Les particules élémentaires mais semble moins personnel : le sentimentalisme, par exemple, fait partie de son ambitieux projet d’objectivation, là où, dans Les particules élémentaires – qui semble être le brouillon théorique de La possibilité d’une île – ce même sentimentalisme pouvait encore affecter le récit, avec le personnage d’Annabelle essentiellement ; et lui conférer un aspect certes moins abouti, mais plus attachant, plus propice à l’identification.

Il est mal aujourd’hui – il semble falloir le comprendre ainsi – de faire la promotion massive d’un livre, fût-il bon. Car il devient alors un simple produit, ce qui est mal. Comme il est mal de contester aux journalistes le pouvoir de lire le livre avant tout le monde ; après tout c’est eux qui décident si le livre est bon.


Deux extraits :

"À chaque fois que le public riait (…), j'étais obligé de détourner le regard pour ne pas voir ces gueules, ces centaines de gueules animées de soubresauts, agitées par la haine"

"Le futur était vide ; il était la montagne. Mes rêves étaient peuplés de présences émotives."

6.7.07

C'était linéaire

Le café des aires d'autoroute est unique. Il n'a jamais le même goût que celui des autres distributeurs. Il est servi dans des gobelets qu'entoure une aura magique d'enfant. Un émerveillement de trouver des journaux, des friandises conditionnées en petits paquets, des disques et des toilettes. Il y a même, au centre de l'espace, des tables hautes où se suspendre pour jouer, où déguster le breuvage brûlant en s'abtenant de s'asseoir. Comme au bar. Les denrées acquises dans l'échoppe vitrée ont une saveur spéciale. Y compris non consommées sur place, voire en dehors de l'habitacle d'une voiture. Ce n'est rien, mais tout ensemble à la fois. C'est un concentré de désespoir, donc de vie intense. Simple, tragique, facile et déchirant (sur la fin).

Guillaume Augias (cliquez ici pour en lire plus)

Un Modigliani sous LSD

Sous l'effet de la peur, les yeux d'Auralee se firent aussi globuleux que ceux d'une grenouille. Son cou parut s'allonger...on aurait dit un Modigliani sous LSD. Elle tendit les bras et griffa le vide. Deux jets vermillons giclèrent de ses narines et tachèrent son chemisier Donna Karan, puis une mince rigole rouge se fraya un chemin entre ses lèvres.

Muffy Snitbread-Gritz et Reggie Spoon hurlèrent.

- Mein Gott ! gémit Sonja Dreckenzorfer.
- Nom de Dieu ! fit John Dough traduisant exactement ma pensée, , tout en installant Auralee sur une bergère Louis XVI.
- Pancho, appelez un médecin ! criai-je.

Le corps d'Auralee se raidit, son visage, aussi gonflé qu'une tique gorgée de sang, frémit, et - j'hésite à raconter cela, mais il le faut, il le faut - deux épais geysers de sang jaillirent de ses oreilles puis coulèrent sur son coup, un oeil se dilata, devint aussi gros qu'un oeuf de caille au plat, la lentille de contact vola puis, comme dans un roman de Stephen King - mais ce n'était pas une fiction tordue, c'était une urgence médicale d'une réalité insoutenable - , l'oeil jaillit de son orbite avec une violence telle que tout le tissu qui le retenait fut arraché, et comme un ballon parfaitement lancé par Michael Jordan, la sphère à iris bleu décrivit une parabole d'une exactitude mathématique puis tomba, tel un plongeur de haut vol, dans le saladier de cristal contenant le sorbet à la goyave, à présent fondu.

Michael Guinzburg, in L'Irremplaçable Expérience De L'Explosion De La Tête (Top Of The World, Ma !), Gallimard, Noire, 1997