30.10.07

Que ce soit aux rives prochaines

Et encore Madame... Celle-là, une fois veuve. Un jour, j'avais seize ou dix-sept ans et je lui ai dit, comme un collégien, pour l'étonner, ou pour voir si elle me prendrait au sérieux, que c'était par timidité et par faiblesse de caractère, et non par amour, que les femmes étaient fidèles. L'effet, formidable. M'a fait peur. Je crois même qu'elle l'a répété à son mari ; une allusion qu'il m'a semblé qu'il y faisait, peu après. Oh, ça n'était pas une chose à dire. Elle avait dû me traiter en petit garçon, et comme l'idée de l'embrasser ne m'était pas venue... J'aimais mieux...


Valery Larbaud, Amants, heureux amants..., 1921.

28.10.07

Entre consentement à la mort et refus de voir mourir


Nous serons bientôt seuls. Nous cheminons dans la désolation et dans l'angoisse, mais aussi dans une jubilation qui n'appartient qu'à nous. Jamais nous n'avons eu à montrer plus de courage (...) Nous sommes des héritiers sans descendance. Nous sommes seuls. Nous ne sommes pas de vrais pères.

Richard Millet, Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007.

24.10.07

Transmission de pensée


A le voir, on voyait sa vie. Le type qui avait caboté au coup par coup, qui avait surestimé sa malice, avait eu des embellies, s'était dépêché de tout gâcher. Entêtement, échec, entêtement, échec.

(...)

Ce vieux Letton était finalement débonnaire. Et j'étais dans un tel état que j'ai senti qu'il aurait pu, là, sur-le-champ, devenir mon meilleur ami.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.

Resté seul à mourir assis durant cinq, dix minutes. Mes joues, mon front, de la viande froide. Mais en continuant à voir, à entendre. Je pourrais dire la date, l'heure, mais à quoi bon. Les anciens, quand ils parlaient d'un désastre, ne disaient ni lieu ni date, c'était comme toujours le même, qui aurait toujours été là, même quand ça se calmait, qu'on l'oubliait, surtout quand on l'oubliait. Nous retombant dessus, de-ci, de-là, de temps à autre. Pour nous rappeler que le monde dans lequel on saucissonnait était toujours au bord du désastre.

Il aurait fallu simplement me lever et partir, comme ça, sans un mot ni rien. Mais il fallait bien que je prenne deux ou trois affaires. Et, pour ce faire, que je me remette à fonctionner. J'ai attrapé ma fourchette, harponné ma saucisse. Anne était de dos dans la cuisine devant l'évier et les filles sur le divan, de dos aussi. Mais, mine de rien, elles étaient en train de m'épier, je le sentais. Elles auraient été outrées, étant donné les circonstances, de m'entendre manger. Alors que, moralement parlant, j'en avais le droit, je payais les courses, je pouvais parfaitement manger ma saucisse. Anne n'a rien répondu. J'ai reposé ma fourchette avec la saucisse harponnée intacte. Cernés par ces trois silences, ma saucisse et moi étions triviaux.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.

Hymne IV

O mother
what have I left out
O mother
what have I forgotten
O mother
farewell
with Communist Party and broken stocking
farewell
with six dark hairs on the wen of your breast
farewell
with your old dress and a long black beard around the vagina
farewell
with sagging belly
with your fear of Hitler
with your mouth of bad short stories
with your fingers of rotten mandolines
with your arms of fat Paterson porches
with your belly of strikes and smokestacks
with your chin of Trotsky and the Spanish War
with your voice singing for the decaying overbroken workers
with your nose of bad lay with your nose of the smell of the pickles of Newark
with your eyes
with your eyes of Russia
with your eyes of no money
with your eyes of false China
with your eyes of Aunt Elanor
with your eyes of starving India
with your eyes pissing in the park
with your eyes of America taking a fall
with your eyes of your failure at the piano
with your eyes of your relatives in California
with your eyes of Ma Rainey dying in an ambulance
with your eyes of Czechoslovakia attacked by robots
with your eyes going painting class at night in the Bronx
with your eyes of the killer Grandma you see on the horizon from the Fire-Escape
with your eyes running naked out of the apartment screaming into the hall
with your eyes being led away by policemen to an ambulance
with your eyes strapped down on the operating table
with your eyes with the pancreas removed
with your eyes of appendix operation
with your eyes of abortion
with your eyes of ovaries removed
with your eyes of shock
with your eyes of lobotomy
with your eyes of divorce
with youe eyes of stroke
with your eyes alone
with your eyes
with your eyes
with your Death full of Flowers

Allen Ginsberg, Kaddish, 1958.

23.10.07

Donatienne reparut, mourant de soif, dans l'après-midi du lendemain. Le temps avait changé (pluie fine) et Donatienne aussi s'était changée. Cela n'était pas tout de suite perceptible mais, son imperméable tombé, ce qu'elle portait se révéla plus exigu que la veille encore, si court et décolleté que ces adjectifs tendaient cette fois à se confondre, envisageaient de s'installer et vivre à deux dans la même entrée du premier dictionnaire venu.

Jean Echenoz, Les Grandes Blondes, Minuit, 1995

19.10.07

Tocs

Si Philippe ne m'avait rien dit aujourd'hui, je serais encore à remettre tous les objets que je croise à leur place. Je viens de me lever pour enlever, au sopalin mouillé, les gravillons de la litière de Spouque qui me barrent la route devant la porte d'entrée et la salle de bains. De peur que Philippe et Ernest marchent dessus et les dispersent un peu partout. Voilà du matin au soir de quoi je me tracasse. Moi qui gueulais si fort contre ma mère quand elle remettait en place les franges du tapis de notre chambre. J'ai toujours eu une grande gueule. Je suis aussi tarée ? Il y a aussi les fringues. Dans ma tête je pense à comment les superposer, comment les associer. Je prépare toujours mes vêtements la veille, le matin ce serait trop l'angoisse. Je peux m'habiller n'importe comment, je suis mère au foyer.

(...)

Je prends des gélules jaunes et bleues. Je suis allée voir un psychiatre. Depuis, le ménage passe avant tout. Je ne ressens plus de jalousie, ni dégoût de moi-même, haine envers cetet connasse qui n'arrive à rien sauf que tout soit propre et surtout, surtout, bien à sa place. Je pleure beaucoup moins, je crie moins, je ne me frappe plus la tête ou les cuisses très fort. J'ai beaucoup moins envie de vomir. Les gélules stabilisent. Du matin à 6 heures jusqu'à 15 heures, je m'active. Pour ce foutu appart de merde. En début d'année, je m'étais fixé deux heures de travail par jour, au moins assise devant l'ordinateur. Trop demandé. Je passe mes journées l'aspirateur à portée de main, à remettre en place les objets légèrement déplacés par la vie, je souffle parce que Spouque est encore allée dans la litière et a certainement foutu plein de gravillons partout.

Anne-Catherine Fath, Rude, L'Insulaire, 2007

17.10.07

Fois dix


Victoire, s'éveillant un matin de février sans rien se rappeler de la soirée puis découvrant Félix mort près d'elle dans leur lit, fit sa valise avant de passer à la banque et de prendre un taxi vers la gare Montparnasse.

Jean Echenoz, Un an, Minuit, 1997.

15.10.07

Fidèle ami


Le bruit des verres me réveille. Ils se cognent les uns contre les autres et contre le plateau. Je me gratte l’arrière de l’oreille. La table est vide, il n’y a plus de bouteilles. Ils vont bientôt s’en aller. Je me place plus près. Ils ne me voient pas. Ou presque pas. Ils ont beaucoup d’odeurs. Rien à manger. Je les regarde par en dessous. Je baille. Il y en a une qui parle fort et d’autres qui font taper leurs mains entre elles. Ils ne me regardent pas. J’écarte les mâchoires et je baille encore une fois. Ils appellent quelqu’un à l’intérieur. Le grand revient vers eux. Il les écoute.

― Fiche !

La ficelle est cachée dans les plantes, le long du mur. Il vient la prendre, il s’en sert pour attacher les objets. Je ne m’en suis pas approché. Malgré tout, il est énervé quand je viens m’asseoir et me fait asseoir plus loin. Ceux qui passent de temps en temps n’ont pas l’air d’accord avec ça. Quand j’en revois certains, en descendant, ils me le confirment par leur attitude. Ils promènent une petite machine autour de moi. Une lumière rouge clignote dessus. Je sens que le sol est moins dur.

― Fifille !

Nous allons à côté. Ils ne veulent pas partir. Il y a des jambes et aussi du tissu. Puis je ne les vois plus. Quand je les retrouve, ils vont vers le haut. Ma place est en bas. Je ne vais pas sur les morceaux de bois. Ils ne reviennent pas. Derrière, les mouvements sont moins rapides. Je commence à connaître des formes plus que d’autres. Je me lève. Un peu plus loin il y a une odeur intéressante. Et presque personne. Je m’approche tout doucement. Un pied arrive dans mon ventre et je crie. C’est un coup avec de la force. Je reçois du liquide chaud et un autre coup de pied.

― Fissa !

C’est peut-être un jeu. Je ne sais pas qui m’appelle. Je retourne marcher sur les galets qui sont glissants. J’entends le bruit de l’eau. Je n’ai pas envie d’y aller. Je vais sur la grande dalle. Elle vibre. Par terre il y a beaucoup de taches mouillées. Ceux qui portent du tissu sur les jambes bougent moins que les autres. Plus je me déplace plus les vibrations son fortes. J’ai un frisson. Sur le bord de la dalle des machines sont empilées. Un tissu blanc est posé sur le côté. Je veux me soulager en dessous.

― File !

Je me rends au dehors, là où je pourrai avoir une place qui est la mienne. Les galets sont terminés et je sens que je me dirige vers l’intérieur. On s’approche de moi. C’est un parfum qui me dit quelque chose. Je suis obligé d’aller plus loin que d’habitude. Je n’y vais pas vite. Là-bas je sens de la nourriture froide. La salive me vient. Du fer glisse par terre et ça sent plus fort. Je passe la langue dessus, je prends un morceau et je commence à manger. Mon ventre va se remplir. Je pense aux coups de pied et je m’écarte du devant. Une main me pousse dans le dos.

― Finis !

13.10.07

Walk The Void


They declared me unfit to live
Said into that great void my soul'd be hurled
They wanted to know why I did what I did
Well Sir I guess there's just a meanness
in this world

Bruce Springsteen, Nebraska (1982).

12.10.07

"Vous ressemblez à Roger Vailland"

Elle sortit par la porte de communication qu'elle laissa ouverte. Epaulard aperçut la cuisine pleine d'éléments de rangement couverts de Formica. La fille fourgonna dans un réfrigérateur de grande capacité, revint avec des cubes de glace dans un bol et un magnum de Perrier. Elle versa à boire dans les trois verres, ajouta deux glaçons par verre et s'assit en face d'Epaulard. Celui-ci la contemplait et la trouvait excitante. Il était excité.

- Vous ressemblez à Roger Vailland, déclara Cash.
Dans l'esprit d'Epaulard, douche froide. Je suis une personne non analysable, pas un personnage, affirme silencieusement son ego (tandis que son id se contente de faire meuh) ; ce n'est pas tellement facile d'affirmer ça, avec la gueule que je me paye, et avec ma carrière, militant tourné canaille, ancien tueur, j'ai vécu, cinquante ans bien passés, dix-huit mois qu'il n'avait pas touché à une fille et le pire c'est que le besoin ne s'en faisait pas sentir jusqu'à présent. Il se remémora une prostituée cubaine inventive et rougit idiotement. Il écrase sa Française à petits coups rageurs, la frotta pour l'éteindre au fond du cendrier Martini blanc et or, en sortir une autre et l'alluma aussitôt.

- Pas de littérature, je vous prie, dit-il.
- Vous n'aimez pas Roger Vailland
- Si, un peu.
- Vous l'avez connu ?
- Non. Parlons d'autre chose, je vous prie. La littérature n'est pas intéréssante.

Jean-Patrick Manchette, Nada, Gallimard, 1972

11.10.07

Le Havre

Les livres sont ces ombres des champs. J'étais cet enfant précipité sous la forme de cet échange silencieux avec le langage qui manque. Je fus ce guet silencieux. Je devins ce silence, cet enfant "en retenue" dans le mot absent sous forme de silence. Cette dépression d'enfant eut lieu après que nous démenageâmes au Havre (...) L'oubli est initial. C'est l'amnésie propre à l'enfance. Pour redoubler la difficulté de cette désaffection, cette amnésie initiale elle-même est double. Deux amnésies errent en nous : l'origine et l'enfance.


Pascal Quignard, "Petit traité sur Méduse",
in Le nom sur le bout de la langue, P.O.L, 1993.

10.10.07

When I was arrested, I was dressed in black

Early one mornin' while makin' the rounds
I took a shot of cocaine and I shot my woman down
I went right home and I went to bed
I stuck that lovin' .44 beneath my head

Got up next mornin' and I grabbed that gun
Took a shot of cocaine and away I run
Made a good run but I ran too slow
They overtook me down in Juarez, Mexico

Late in the hot joints takin' the pills
In walked the sheriff from Jericho Hill
He said Willy Lee your name is not Jack Brown
You're the dirty heck that shot your woman down

Said yes, oh yes my name is Willy Lee
If you've got the warrant just a-read it to me
Shot her down because she made me sore
I thought I was her daddy but she had five more

When I was arrested I was dressed in black
They put me on a train and they took me back
Had no friend for to go my bail
They slapped my dried up carcass in that county jail

Early next mornin' bout a half past nine
I spied the sheriff coming down the line
Ah, and he coughed as he cleared his throat
He said come on you dirty heck into that district court

Into the courtroom my trial began
Where I was handled by twelve honest men
Just before the jury started out
I saw the little judge commence to look about

In about five minutes in walked the man
Holding the verdict in his right hand
The verdict read murder in the first degree
I hollered Lawdy Lawdy, have a mercy on me

The judge he smiled as he picked up his pen
99 years in the Folsom pen
99 years underneath that ground
I can't forget the day I shot that bad bitch down

Come on you've gotta listen unto me
Lay off that whiskey and let that cocaine be

TJ Arnall, 1958.


9.10.07

Elle regardait Carter assis dans le living-room et tout ce qu'elle trouvait à dire c'était qu'il avait pris du poids. La chemise de travail bleue qu'il portait tirait à l'endroit des boutons. Il pesait sans doute déjà ce poids-là quand il était parti, mais elle ne le remarquait que maintenant parce qu'elle ne l'avait pas vu alors.
"Tu vas rester ici ?" demanda-t-elle
Il frotta ses jointures contre son menton mal rasé.
"J'ai toutes mes affaires ici, non ?"
Maria alla s'asseoir en face de lui. Elle avait envie d'une cigarette mais il n'y en avait pas sur la table et cela lui paraissait frivole de se lever pour en prendre une. Quand Carter disait qu'il avait toutes ses affaires dans la maison, ça ne lui semblait pas tout à fait concluant, ça ne repondait pas à la question. Très souvent, avec Carter, elle avait l'impression d'être Ingrid Bergman dans Gaslight - encore une pensée frivole.
"Je veux dire, je croyais que nous étions en quelque sorte séparés"
Ca ne sonnait pas très bien non plus.
"Si c'est comme ça que tu veux voir les choses.
- Ca n'était pas moi. Enfin, était-ce moi ?
- Jamais, Maria. Ca n'est jamais toi."
Il y eut un silence. Quelque chose de réel était en train de se passer : en fait, il s'agissait de sa vie. Si elle pouvait se rappeler ça, elle parviendrait à jouer son rôle jusqu'au bout, à faire ce qu'il fallait, en quoi que cela consistât.

Joan Didion, Maria avec et sans rien (Play it as it lays), Robert Laffont, Pavillons Poche, 2007 (édition orginale : Farrar, Straus & Giroux, Inc., 1970)

8.10.07

La mort viendra et elle aura tes yeux

La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu'au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets





PAVESE Cesare, "La mort viendra et elle aura tes yeux", Éditions Poésie Gallimard, 1979

Poème retrouvé, manuscrit par moi même sur un cahier de notes de lectures d'adolescent. Souvenirs de la vie avant Internet.

5.10.07

(...) Je rayai les emprunts. Il restait quatre misérables phrases. Je les recopiai sur une page vierge. Ce que j'avais écrit de personnel était de la merde, sans plus. Je le biffai et il ne resta plus rien du tout.
C'était probablement comme ça que fonctionnait l'écriture. On se mettait dans un état d'euphorie, et une fois l'ivresse passée on se retrouvait vide et creux, et on rejetait tout ce qu'on avait produit. Rien d'étonnant, peut-être, à ce que les écrivains y laissent leur peau avant l'âge. (...)

Sture Dahlström, Je pense souvent à Louis-Ferdinand Céline, Le Serpent à Plumes, 2006. (pour la trad. française)

Se méfier des non-buveurs

Une enquête est menée au lycée sur la consommation de drogue et d'alcool.

Est ce que vous buvez :
a) pour accompagner les autres
b) par goût
c) aux repas
d) pour vous soûler

Je réponds d), sans hésitation : je bois pour me soûler.
J'aime ça, et je ne suis vraiment moi-même que quand je ne suis plus tout à fait moi-même. A dix-sept ans, il m'arrive de boire avec ma mère, qui parfois me montre le proverbe inscrit sur un bout de papier rangé dans son porte-monnaie - "Il faut se méfier des non-buveurs". Ils cachent quelque chose, un terrible secret qui risque de leur échapper s'ils se soûlent. En buvant ensemble, nous apportons la preuve que nous n'avons rien à cacher.

Nick Flynn, Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie, Gallimard, 2006

Voir au delà du jeu

Chacun parle, les témoignages fusent, les expériences se succèdent, chacun applaudit celui qui vient de parler, chacun sent son taux de testostérone monter, son acuité devenir précise et tranchante, chacun se sent presque déjà en fonction dans un poste important, c'est une question de secondes. Les multinationales les attendent. Chacun rêve de ficus, de son ficus. Chacun transpire parce que c'est un sport de combat, de ténacité. Chacun évacue d'un revers de la main toute pensée parasite, se focalise, explique son projet professionnel, scande ses atouts, ses forces, montre comment les faiblesses ont été mutées en forces. Darius écoute, attentif. Une énergie se dégage dans la pièce, chacun s'en imprègne, chacun est grisé, le paperboard se remplit de leurs écritures au marqueur, chacun choisit sa couleur, souligne, appuie fort sur le marqueur, chacun y résume en un mot son message. Force. Conviction. Persusasion. Détermination. Foncer. Arriver. Percer. Puiser en soi. Devancer. Accrocher. Première impression. Forcer. Foncer (souligné). SIgner. Contrat.

A son tour, Darius se lève, chacun écoute Darius, c'est le moment du message de Darius, du partage de la vision de Darius. Darius en position. Chacun attend, positif, fonceur, attend de nouveaux mots à se rentrer dans le corps, de nouvelles amphétamines pour gonfler l'énergie ambiante, pour décupler les forces tous ensemble. Sultier lui lance un regard encourageant, et Darius marque un silence, un petit suspens. Darius, calme, souriant, détendu, dit que lui ça va, qu'il se sent bien, qu'il n'a finalement pas envie de replonger directement dans la course du travail, pas envie de reprendre du service comme fourmi du monde moderne. Les visages sont figés, les cous soudains serrés dans les cols-cravates. Chacun s'interroge, personne ne comprend Darius, ce que Darius a dit, ce que Darius veut dire. Chacun comprend pourtant que quelque chose a déraillé dans la machine. Darius continue, explique, dit qu'il a plus envie d'explorer des projets personnels sans pour autant dire plus sur ces projets.

(...)
Darius dit que ce qui compte n'est pas de jouer les règles du jeu mais de voir au delà du jeu. Voir au delà du jeu, voilà. Voilà, c'est tout.

Charly Delwart, Circuit, Seuil, Fiction & Cie, 2007