28.11.07

Dialogue imaginaire


- Quelle est cette pièce étrange sur l’échiquier ?

- Un flic, répond Poutine à Kasparov.

Eric Chevillard, "59" (lundi 26 novembre 2007), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

26.11.07

Merci Professeur


Slt. Bg teuf chz wam dim à p 21h. thm SM djanté. 2 btlle p p swété. Modpaç : "DANS LES PERSONNES QUE NOUS AIMONS, IL Y A, IMMANENT À ELLES, UN CERTAIN RÊVE QUE NOUS NE SAVONS PAS TOUJOURS DISCERNER MAIS QUE NOUS POURSUIVONS."

François Rollin, Les belles lettres du professeur Rollin.com, Plon, 2007.

21.11.07

Les salades de Jimmy

Quand tout, mais alors TOUT dans la vie vous donne envie de sourire, qu'il y a de plus en plus de soleil, de plus en plus de gaieté au point que ce ne sont plus des sourires que vous voyez, mais des dents, et que vous vous sentez...- eh bien, pas vraiment "au bord", car le monde n'a pas de bord ; mais plutôt comme si vous aviez toujours été de l'autre côté, là où les sourires et les rires deviennent une sorte de spasme réflexe comme pleurer ou vomir (vraiment, c'est la même chose) ; - quand vous buvez du vin rouge dans une tasse en essayant de classer par catégories les motifs luisants que vous apercevez à la surface du liquide - sachez, mes amis, que la chose est quasiment possible : vous convenez de l'existence d'une forme lumineuse semblable au tracé d'un hémisphère sur la ligne concave de l'équateur ; mais une nouvelle gorgée et ça devient un anneau scintillant qui entoure le cercle de vin ; encore une autre et cela devient d'un noir tirant sur le rouge avec votre reflet trouble dedans, votre peau plus rouge et votre bouche plus noire que le vin, encore une autre et vous distinguez des taches blanches à la surface : il ne s'agit nullement de reflets, mais de bouts de gras ou de riz ou de céréales , ou peut-être de bouts de peau de votre joue recrachés (la sempiternelle question : l'imperfection, la saleté, est-elle en vous ou dans le verre ?) ; - mais voilà que votre attention est à jamais détournée par la vilaine tache violette à la péripétie de la tasse, là où vos lèvres se sont posées ; quand tout devient troublant au point que vous n'êtes plus sûr qu'une prostituée est une femme tant qu'elle n'a pas retiré sa culotte ; quand rien n'est clair, et que se trouver une pute devient un manège mortel (et si vous n'attrapez pas une maladie qui vous tuera, ma foi, vous y viendrez, non parce que vous voulez mourir mais parce que tant que ça ne s'est pas produit les choses demeurent floues) ; quand l'alcool vous fait tomber amoureux de filles que leurs mères alcooliques cherchaient tout le temps à poignarder ; quand les noms de rues ressemblent à de fastidieuses astuces à la Nabokov ; quand seules les formes superbes des femmes sont pleines et que, même les yeux fermés, vous les voyez toujours s'adosser à un mur, croiser leur jambes et pointer leurs seins vers vous, ALORS il se peut qu'un jour, comme Jimmy, vous vous retrouviez à scruter le sombre défilé d'une rue, à tenter de percer les corridors infinis qui aboutissent à un lampadaire, un coin de rue et une silhouette de femme qui attend.
Mais vous pouvez faire aussi comme Jimmy et reprendre un verre.

William T. Vollmann, Des putes pour Gloria, Christian Bourgois, 1999 (pour la trad. française)

20.11.07

Dialogue atrabilaire


- Une femme, c'est un boulot à temps plein. Faut choisir son métier.

(Charles Bukowski, Factotum, 1975)


- Elle me traitait comme je traitais moi-même mes compagnes successives, dans une alternance soudaine de tendresse et d'oubli, exigeant avec la même impatience la proximité ou l'éloignement.

(J.-B. Pontalis, Loin, 1980)

17.11.07

CODE FAUX


I

L'ORDRE RYTHMIQUE

(...)
5. Salut à l'espace.

(...)

LE BONHOMME NIHIL.

(...)

Je souffre d'un désaccord total avec la mort. J'ai l'impression perpétuelle de n'être pas là.

6. Les séquences chaotiques.

(...)

LE MONOTHÉISTE ROBLOT ET ROBLOT.

(...)

Ma tête est hérissée de rubans qui flottent cent pensées au vent. Mon anus est le seul être parlant au niveau du monde.

Valère Novarina, L'Acte inconnu, P.O.L, 2007.

14.11.07

Clelia


J'éprouvais mon habituel plaisir hargneux à me tenir à l'écart, sachant que, à quelques pas, à l'extérieur de cette ombre, mon prochain s'agitait, riait et dansait.

(...)

Pour supporter les souvenirs d'enfance d'un autre, il faut en être amoureux.

Cesare Pavese, La Plage (La Spiaggia), 1948.

11.11.07

Dialogue débonnaire


- La personne qui ne lit pas s'en abstient pour saisir, comme le bibliothécaire de Musil, l'essentiel du livre, qui est sa situation par rapport aux autres. Ce faisant, elle ne se désintéresse pas du tout du livre, bien au contraire.

(Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n' a pas lus ?, Minuit, "Paradoxe", 2007)


- A l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les oeuvres mais de quoi parlent les critiques.

(Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Flammarion, "Café Voltaire", 2007)

8.11.07

Dialogue trentenaire


- Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi.

(Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, {page trente}, 1942)


- J'ai trente ans et j'arrive à mon point de départ les mains vides.

(Erri De Luca, "L'addition" in Les coups des sens (I Colpi dei sensi), 1993)

7.11.07

Intriguant, non ?

Monsieur Hackett n'aurait pas su dire quand il avait été plus fortement intrigué, bien plus, il n'aurait pas su dire quand il avait été aussi fortement intrigué. Il n'aurait pas su dire non plus ce que c'était qui l'intriguait si fortement. Qu'est-ce que c'est, dit-il, qui m'intrigue si fortement, moi que même l'insolite, même le surnaturel, intriguent si rarement, et si faiblement. Rien ici apparemment qui sorte le moins du monde de l'ordinaire et cependant je brûle de curiosité, et d'émerveillement. La sensation n'est pas désagréable, c'est entendu, mais je ne me vois pas en train de la supporter plus de vingt minutes ou une demi-heure.

Samuel Beckett, Watt, Editions de Minuit, 1968 (pour la trad. française)

5.11.07

Le prix Goncourt

Prenez un tiers de lecture (par exemple ces moments où les yeux fatiguent à la jointure entre deux lignes). Un tiers d'écriture (on privilégiera les envolées tant espérées au cours desquelles on écrit des paragraphes si diamantaires qu'on n'ose pas même les relire une seule fois). Un tiers d'histoires vécues (le choix est dans l'embarras). Un tiers pour faire le compte (oui, je sais, on dirait le Sud).

Lancez-vous. Touillez en plein centre - restez vibrants. Secouez vigoureusement, mais sans excès. Assaisonnez si vous osez. Servez frais ; mais néanmoins armez-vous de patience. Vous êtes sur le point de devenir célèbre dans le monde des lettres. Vous pourrez contester que beaucoup s'en fichent. Vous pourrez aussi savourer l'insavourable. Chez Drouant comme chez Quick, tout est une affaire de goût.

3.11.07

Et je dirais même plus...


L'Etat du Mississippi est le lieu de l'action. Juillet dans le Sud. L'année 1931. Dans le cabinet de James R. Cofield, photographe. Je ne sais pas si le kodak archaïque est sur son grand trépied, ou dans les mains de Cofield. J'incline pour le trépied, puisque nous sommes en 1931, et aussi pour l'apparat, le crêpe noir, la hausse d'artillerie, le gros calibre. Dans la mire du gros calibre, assis, William Faulkner. Tweed en dépit de la chaleur, chemise dalton blanche ouverte sans ostentation, la pose artiste chic qui vient tout droit de Montparnasse via La Nouvelle-Orléans. Les bras croisés, mais pas comme à l'église, comme après le déjeuner. Dans sa main droite le petit sablier de feu, la très précieuse cigarette qui marque avec une intolérable acuité le passage du temps, qui réduit le temps à l'instant, la durée de combustion d'une cigarette étant comparable et cependant très sensiblement inférieure à celle de cette combsution complexe d'un corps d'homme qu'on appelle une vie. Donc, cette lucky strike de 1931. Et, comme née d'une lucky strike et d'un tweed, la fracassante apparition de William Faulkner.
(...)
Appelons ce qu'il voit : l'éléphant.
(...)
il a vu l'éléphant.
(....)
la guerre, l'éléphant.
(...)
Cet éléphant spécifique,
(...)
et la guerre fut finie avant que son escadrille n'aille tâter de l'éléphant,
(...)
L'éléphant qu'il voit, que Cofield voit qu'il voit,
(...)
le Sud, voilà le premier éléphant ;
(...)
Mais c'est bien la grosse bête tout entière et dans toute sa brutalité, l'éléphant,
(...)
la chabraque de l'élépant : dans un linceul de vieille et une culotte de petite.

(...)
Et, comme cette fois on a avalé l'éléphant,
(...)
on tombe au moins sous l'éléphant pour de bon,
(...)
Et cet éléphant-là
(...)
le viel éléphant sur la poitrine.
(...)
ils n'ont nul besoin de le transformer en éléphant.
(...)
someillent et chargent l'éléphant Shakespeare, l'éléphant Melville, l'éléphant Joyce, on a d'autre ressource que de devenir soi-même éléphant.
(...)
Pas pour Faulkner.
Il est calme après tout, ce regard qui voit l'éléphant de 1931.
(...)
Il est calme, il a écrit Le Bruit et la Fureur, il est le grand rhéteur, l'éléphant.
(...)
La lucky n'en a plus pour longtemps. Cofield déclenche.

Pierre Michon, "L'éléphant", in Corps du roi, Verdier, 2002.

2.11.07

You Asked How (formerly Even Now She Is Turning, Saying Everything I Always Wanted Her to Say)

At the end there were straws
in her glove compartment, I'd split them open
to taste the familiar bitter residue, near the end
I ate all her Percodans, hungry to know
how far they could take me.
A bottle of red wine each night moved her along
as she wrote, I feel too much, again and again.

You asked how and I said, Suicide, and you asked
how and I said, An overdose, and then
she shot herself, and your eyes filled
with wonder, so I added, In the chest, so you
wouldn't think
her face was gone, and it mattered, somehow,
that you knew this. . .

Every year I'm eight years old and the world
is no longer safe. Our phone becomes unlisted, our mail
is kept in a box at the post office,
and my mother tells me always
leave a light on so it seems
someone is home. She finds a cop
for her next boyfriend, his hair
greasy, pushed back with his fingers. He lets me play
with his service revolver while they kiss
on the couch. Cars slowly fill the windows, and I aim,
making the noise with my mouth, in case it's them,
and when his back is hunched over her I aim
between his shoulder blades, silently,
in case it's him.

Nick Flynn, Some Ether, Graywolf Press, 2000.

1.11.07

Philippe le méchant (name-dropping inside)

Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d'ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clezio, et un Méchant, moi. Je m'agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s'éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne possèderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l'Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l'oubliez pas, c'est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j'ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j'expierai mes fautes.

Qui d'autre ? Le Révérend et érudit Quignard qui, depusi quelques années, expédie les services religieux funèbres en latin compressé rapide, et les enterrements à la chaîne au cimetière. Dans le film, mes conversations avec Le Révérend dans son Temple prouvent à l'évidence que je suis loin d'être la brute épaisse que croit l'opinion, mais justement, c'est là que mon cas s'aggrave. Nous nous parlons, le Révérend et moi, en grec, en latin, en hébreu, en style médiéval, et parfois même en français. Je pourrais être absous si je me repentais, mais rien à faire, la débauche me ressaisit, je file au Saloon. Là, sous le portrait tutélaire de l'ancienne propriétaire, Marguerite Duras, parmi quelques filles recherchées pour leur esprit (Catherine Millet, Christine Angot, Virginie Despentes), je retrouve les mauvais garçons du lieu, Michel Houellebecq, par exemple, clope au bec et excellent au poker, ou Jonathan Littell, un nouveau venu redoutable qui a fait trembler Chicago.

Les plus anciens se souviennent du mince rabbin Jérôme Lindon, toujours accompagné du strict pasteur Beckett, ère de grande rigueur et de mélancolie profonde, à peine égayée par le numéro de magiciens porno-soft ambulants, Catherine et Alain Robbe-Grillet. On a vu naître ensuite des auteurs talentueux mais plus frivoles, comme Frederic Beigbeder, dit "Neuf Neuf", à cause de ses pistolets flambant neufs, ou Patrick Besson, seul communiste authentique et sentimental de cette époque dominée par les puis de pétrole. D'autres encore, Nabe, Zagdanski, les deux frères ennemis, dont les duels dans la grande rue ont autrefois défrayé la chronique (...). Il faut encore préciser que beaucoup d'émissions de télé se sont déroulées là, en direct, avec des animateurs prestigieux, Bernard Pivot, Thierry Ardisson et tant d'autres, venus tout exprès de Paris dans ce trou perdu du Texas.

Philippe Sollers, Un vrai roman, Plon, 2007

Philippe le modeste

Femmes est un roman plein de portraits et de personnages, mais c'est aussi un rassemblement de mémoire, avec des centaines et des centaines de notes prises sur le terrain pendant plus de dix ans. A propos de la guerre des sexes, de ses impasses, de ses crises, mais en même temps de ses échappées et de ses clairières, je ne vois pas de livre plus informé, multiple, corrosif et léger. Le tournant hautement symptomatique de la deuxième moitié du vingtième siècle est ici décrit dans ses ramifications secrètes et concrètes. On peut en tirer un tableau chimique : les corps féminins négatifs (et pourquoi), les corps positifs (et comment).

Philippe Sollers, Un vrai roman, Plon, 2007

Ecrire

Et puis arrive l'improbable, et je n'y suis pour rien: il devient ce qu'on appelle Flaubert. Il s'enferme, il bouche tous les trous. Dans un même mouvement il fabrique le livre et le masque qui va avec.

(...)

A propos de l'écrivain isolé dans la littérature abstraite, l'homme dans la force de l'âge qui perd sa vie en chicanes grammaticales, en petites sentences littéraires, en minuscules peines ou triomphes d'amour-propre, Chateaubriand a écrit : "Tout cela est bien peu digne d'un homme! N'est-il pas assez dur de ne servir à rien dans l'âge où on peut servir à tout?" Servir, nous le voulons bien. (...) Allons, il ne reste que la prose, le texte qui fait mal et fait jouir de cette douleur, le texte qui tue.

La voiture qui fait le service de Rouen à Yonville, dans Madame Bovary s'appelle L'Hirondelle. Elle a pour cocher le bonhomme Hivert. Le soleil amène la nuit, les fleuves coulent vers leur source, voir clair c'est devenir aveugle. Nous sommes dans l'Apocalypse n'est-ce pas, puisqu'il faut bien que ce monde crève, puisque c'est dans sa tête. Puisque c'est dans la nôtre.

Pierre Michon, Corps du roi, Verdier, 2002