28.9.08

Lorsque vous me dites que vous n’aimez pas tout ce que je fais...



«Lorsque vous me dites que vous n’aimez pas tout ce que je fais, vous ne me choquez pas et je trouve cela au contraire parfaitement normal. Non pas que je croie à la musique que j’essaye de faire, mais parce que c’est cette musique-là que je veux faire. Vous me dites que mes hennissements sont anti-musicaux et que mes envolées dans les couinages heurtent l’oreille. D'accord, mais même si tous les gens fuyaient dès que j’embouche l’un de mes trois instruments, si aucune firme ne consentait à m’enregistrer et si je devais crever de faim pour jouer ce que je ressens, je continuerais à jouer. Parce que justement je le ressens..."

'Round Midnight
George Russel - Ezz-thetics - Eric Dolphy (saxophone alto), Don Ellis (trompette), David Baker (trombone), George Russell (piano, arrangeur), Steve Swallow (contrebasse), Joe Hunt (batterie) - 1961 - Riverside/OJC

Eric Dolphy - Interview Jazz Hot n°360 (Interview originelle Down Beat)

27.9.08

Markus Babeuf


Il était au point de départ de l'action. Debout à la fenêtre de son logement, il se trouvait dans l'incapacité totale de déterminer si la nuit était tombée. Du côté des événements passés, il revoyait un corps très frêle frémissant entre ses doigts. Il imaginait la rampe de l'escalier, derrière lui, toute de bois vermoulu. Arrivé en haut des marches il ouvrait à nouveau le dossier abîmé qui était calé sous son coude, le récit liminaire de la conjuration, le témoignage premier.

Tout à présent lui revient en mémoire : au moment de la puberté, on lui annonce qu'il est héritier d'une lourde charge symbolique. Puis on le place en insititution, avec des avantages dont il ne cesse de vouloir se débarasser. Malgré tous ses efforts, il devient rapidement le bouc-émissaire de tout le dortoir et subit des brimades répétées. Sa force de conviction, bizarrement, en ressort grandie. Il se persuade que le symbole qu'il porte mérite de passer outre ces épreuves. En un sens, il se considère comme un messie. Mais à mesure que les années passent, il ignore toujours ce qu'il est chargé de transmettre. Un texte mystérieux, contenu dans un dossier précieusement archivé, doit l'éclairer. Il a eu cette révélation dans un demi-sommeil. Il cherche ce dossier. Y compris dans sa mémoire. L'épisode de l'escalier vermoulu est une fausse route. De même, hélas, que l'épisode de la fine enveloppe charnelle qu'il agrippe avec délectation.

Il sera un jour considéré comme le précurseur du lendemain. Le faiseur de jardins. Pour l'heure il est seul, il doute et il a froid : c'est à la mesure de l'avenir qui l'attend, ainsi, partant, de celui auquel va s'exposer sa renommée. Il ne sait pas vers où aller, ni s'il doit croire ses pensées ou bien divaguer encore. Il est pourtant, de manière certaine, engagé sur le chemin qui conduit de la honte à la joie. Il ne se retournera pas dans sa course, de peur de tomber pour de bon.

21.9.08

Don't give up


All things can be refused. The next moment she turned toward her son. My child. He was ancient and implacable, a boy most beautiful. But no boy is mountain and lake and knowing this - (...) - she made a wish for him. Hold, hold.


Julia Leigh, Disquiet, Faber and Faber, 2008.

19.9.08

Agustin Derecho ?


Et l'idée lui est venue que les ténèbres de sa naissance trouvent peut-être là une expression supérieure. Il a, lui aussi, été conçu dans l'absence. Des procréateurs séparés depuis bien avant son enfantement ne lui ont même pas donné l'espoir d'être une dernière chance. Il est le produit d'entités hétérogènes, dont l'union relève de la fable, ou de cette histoire ancienne dont on ne sera jamais témoins.


Bertrand Schefer, L'Age d'or, Allia, 2008.

14.9.08

Interrogation

Mais que deviendront nos existences...
si le sexe abolit nos sens…?


Tirée de la chanson "S.I.D..." de Jann Halexander
Musique : Jann Halexander - Texte : Jann Halexander / Fabrice Gaillardon

13.9.08

Tant que cela ronronnait

L'existence d'Elizabeth, dès lors, se fissura, à sa grande surprise, elle pour qui le temps existait à peine et le réel moins encore, qui la força pourtant à procéder en toute hâte à de nombreux ajustements. Elle n'avait pas du tout la vie dont elle avait rêvé, petite fille, à Paris, jeune femme moins encore. Mais elle avait appris à s'en moquer, à n'en concevoir aucun regret. Depuis quinze ans, elle était la femme d'un homme qui la trompait, y compris avec des hommes, sans que cela ternisse l'attachement insolite, solitaire, impartagé qu'elle éprouvait à son égard - un homme auquel elle avait fait sexuellement allégeance au mépris de ses convictions sans que cette contradiction la trouble. De cela elle s'était nourrie, avait nourri son fils, de cela elle ne pensait pas grand-chose tant que cela ronronnait

Mathieu Riboulet, L'amant des morts, Verdier, 2008

11.9.08

(Tentative de) Narrat étrange


– Frères et sœurs ! Je parle au nom de vous tous.

Ils sont nombreux. Je ne peux pas tous les regarder. La couche de suie paraît maintenant plus sombre dans le fond de la pièce. Des lambeaux de tissu pendent depuis les coins des cadres. Le bruit d'un écoulement démarre puis s'interrompt immédiatement. Je ne sais plus où j'en suis de mon allocution. Je dis je mais il s'agit du Professeur Galcanis, tel que mon nom est inscrit sur la pancarte à l'entrée du bâtiment. Le toit est troué par endroits. Le visage de celle que je cherche des yeux a disparu dans l'assistance. Depuis des années maintenant, imaginer un contact avec un individu d'une autre espèce est passible de lourdes moqueries. Mais cela n'est pas le pire. Le contact, s'il est établi un jour, n'est pas validé en dernière instance. Qu'il s'agisse d'un rongeur ou de n'importe quelle autre entité, rien n'y fait.
Mon esprit me transmet l'impression que ces gens m'écoutent. Je ne parle pas. Ils écoutent ce que je vais éventuellement leur dire, mais mes lèvres bougent sans que j'émette un seul son. C’est peut-être parce que j'ai en tête le texte de cet immense tablette votive détruite sur ordre au début de ma carrière, il y a bientôt cent quarante-neuf ans – à moins que ce ne fut en songe :

Cette question
Vous l'amenez ici
Il faut la vie d'un saint
Il faut de l'émotion
Et du dévouement
Il faut du dévouement
Seul l'au-delà peut l'accorder
Et vous n'y pouvez penser
Si vous n'êtes pas le grain de sa terre
Ainsi les voies menant aux quartiers de la gloire
Ne sont que des recoins comparés
A la perfection qu'ont aperçu les prophètes
Et à laquelle j'ai pu accéder après eux
Cet océan de ténèbres
Ce sillon tortueux que j'ai emprunté
A travers les derniers domaines
Où ils vivent, où sont les plus grands
Une fois que vous vous y êtes trouvé
Vous allez penser que vous êtes fou
Que vous avez perdu la raison
Mais je vous le dis sans détour
Si vous poursuivez la discrète entaille
Au jour de votre mort naturelle
Vous entrerez dans ces ténèbres
Oui il y a un moyen pour vous
Pour vous tous et pour vous toutes
De fuir l’asile dans lequel on vous a mis
Ceux qui l'ont fait sont assis devant moi
Ils ont vu quelque chose de réel
De leurs propres yeux
Avec leur propre esprit
Sans avoir aucun doute
Rien ne perdure de leur ancien état
Tout en eux est céleste
Chacun d'entre eux et leur progéniture
Plus rien n'est à la nuit
Ils attendent leur souverain
C'était le pacte scellé
Du berceau au tombeau
Oui j'ai été ce témoin
Depuis les faubourgs jusqu'au fleuve
La question de savoir ce qu'on rapporte
Cette question je vous la pose en retour
Répondez-y avec franchise
Sans non-dit et sans esquive
Répondez-y


Elle et moi n'avons plus le droit de nous approcher, même en pensée. Je me souviens pourtant de la fois où nos bouches furent les plus proches. Un wagon nous emmenait le long d'une vallée encaissée. Le vent était faible et des troupeaux étaient visibles de loin en loin. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Je savais que nous allions bientôt être écartés l'un de l'autre. Plus tard, m'ayant oublié un instant, elle pourrait se réjouir pour autrui. Ma peine allait être plus grande. Car je ne puis oublier son regard. Et nous ne pouvons pas nous voir. Je dois finir ce que j'ai débuté. Des centaines de paires d'yeux sont rivées sur moi et une rumeur suspecte, hostile même, commence à se faire entendre dans les rangs. Mon discours doit les sauver en leur disant que je le suis. Sauvé. Mais j'ignore si je le suis encore.
La procédure de coupure du système de chauffage vient d'être annoncée par une voix automatique. Des malades, atteints de maux qu'on croyait disparus, doivent être transférés dans une autre aile. Je sais que je dois conclure mon tour de parole ; je fixe la forme d'un visage et je ne m'en sens pas capable.

8.9.08

Dialogue en bord de mer


Dans Marius (Marcel Pagnol, 1931), à l'entame de la fameuse «Trilogie Marseillaise», Fanny est séduite par ledit Marius qui, lui, rêve de partir en mer. Dans Conte d’été (Eric Rohmer, 1996), le troisième des «Contes des quatre saisons», Gaspard tombe sous le charme de Margot qui envisage, elle, une vie tranquille.
Raisonnons en termes d’ancrage. Dans les années trente, Fanny finit par se sacrifier pour ne plus être l’ancre qui retient le bateau au long cours auquel aspire Marius depuis le port de Marseille. Une soixantaine d’années plus tard, c’est Gaspard qui opte pour un tout autre sacrifice, afin d’éviter d’avoir à choisir entre Margot et deux autres liaisons (Léna et Solène) : il lève l’ancre sur un bac et quitte Dinard pour Saint-Malo et au-delà, afin de saisir une occasion en or de dégoter du bon matériel musical.
Dans ces deux films, les données sont claires dès le départ. Avant que Fanny apprenne sa grossesse (ce qui interviendra dans le second volet, titré Fanny), elle sait déjà que l’avenir de sa relation avec Marius sera ceint de tristesse. Leur amour est impossible, la mer est trop forte. Elle a nourri la terre où ils sont nés. Destin, fatum et malédiction. Du côté de la Bretagne Nord, c’est après avoir constaté toute l’étendue du dillettantisme et de l’irrésolution de Gaspard que Margot lui accorde un baiser. L’une est troublée par le drame – elle aime malgré la faiblesse de l’élu de son cœur face aux éléments – et l’autre, attendrie par le vaudeville – elle aime à cause de la maladresse avec laquelle le garçon sensible aborde sa existence.
Si les aspirations masculines sont un moteur, leur pouvoir de séduction doit pourtant s’adapter à l’histoire de l’émancipation féminine. Et si le cynisme s’installe dans le monde merveilleux de l’amour, on ne saurait dire de quel côté il penche.

5.9.08

Souvent je prends le prétexte d'une promenade dans les vignes pour marcher aussi longtemps que le fil noué de ma pensée en a besoin. Marcher longtemps permet aux pensées de ne plus s'enrouler sur elles-mêmes, de se fixer, par je ne sais quel mystère d'écriture sans encre. Comme si marcher c'était écrire. Comme si mes pas imprimaient les mots quelque part, mais où, je ne sais pas, pas dans la terre des vignes, mais dans une matière invisible autour de moi, étrangement solidaire de ma mémoire. Un dedans qui se met dehors. Je marche, le vent d'automne remue les rosiers au bout des rangées, je pose mes pensées, elles ne se rembobinent plus, elles sont écrites, inscrites, je me souviens d'elles. Aller et venir dans ces rangées de ceps, changer de lignes et de couleurs, d'un côté vers l'ouest, et retour à l'est, soleil en face, soleil derrière, et je me retourne, comme les nageurs font leurs longueurs, après avoir fait le tour des rosiers tiédis par le vent. Aller et venir, dans ces couleurs, et des lignes d'odeurs qui changent avec la saison, l'heure et le vent, penser en boustrophédon, à l'air, dehors. Dehors d'ailleurs tout est tellement plus douillé. Dedans je ne dois pas bouger. Dedans je dois garder mes distances, comme dit mon mari, rester droite, immobile, et surtout, ne pas trop parler. Ne pas trop en dire. Ne pas trop en faire. N'en fais pas trop, s'il te plaît, me demande souvent mon mari à bout de nerfs, avec une voix très basse tendue à l'extrême, comme tenue en laisse par l'envie de craquer. Je ne peux pas m'occuper de mon propre espace, chez moi, puisqu'il m'interdit de le faire. Je ne peux pas occuper mon propre espace, mon corps, puisqu'il m'interdit de nettoyer.


Emmanuelle Pagano, Les Mains Gamines, POL, 2008

2.9.08

Parfois, revenant avec elle dans un taxi, j'aperçois son visage, grand comme celui d'une miniature, au milieu du rétroviseur. Puis je distingue le mien, à son côté. Ou plutôt, je vois un type qui me ressemble. Comme ça la salit de n'être pas seule. C'est moi, naturellement, mais ça ne prouve rien. Puisque je me regarde, c'est que je suis un autre. Je voudrais assister, invisible, à sa vie, la guérir de moi.
Je suis un spectateur, et ce spectateur n'approuve pas ce qui se passe, même s'il est heureux.
Je crois qu'il faut tout l'aplomb et toute la muflerie des comédiens pour accepter sa vie, son bonheur, sans se haïr. Ainsi je me déteste souvent en me voyant à côté de Claude, parce que je ne suis pas le garçon le plus beau du monde, ni son amant, ni le plus fort en histoire ou en javelot.

Roger Nimier, Les Epées, Gallimard, 1948