24.9.09

PRODUIT INDISPONIBLE - FAITES UN AUTRE CHOIX


C'est à peine si l'alerte générale lui laissa le temps de prendre connaissance du narrat court distillé par la messagerie automatique. Ce narrat suit.

En premier passèrent huit cent vingt-quatre années sans que rien de notable ne se produise, dans le champ des relations amoureuses. Champ théorique il est vrai, découvert à peine il y a trois siècles. Puis ce fut ce qu'il convient de nommer une liaison, avec ses artefacts de ferveur et d'entrain - le tout irrépressible. La venue de l'enfant, peu à peu, devint un motif central de ce qui restait une passion amoureuse, au sens littéral du moins. Le rire, pas permis. Ou bien peu. Vent de face et glacial, chaleur relative quand il retombe. Etiolement du sentiment, avéré il y a désormais quelques lustres. Réveils brutaux dans un état où tout semble perdu, alors même que rien n'est possédé. Et le temps de la conclusion, géniteur contre géniteur, potentiel. Si tout ce qui était possible était développé, on n'aurait de toutes façons pas le temps de le vivre. Alors. Le terme.

18.9.09

Funambules au-dessus du goufre

Ainsi, n'aurai-je pu aimer plus entièrement d'autre femme sur cette terre, malgré combien de révoltes et de molles évasions. Malgré nos relations tronquées de comédiens vrais ou faux qui n'eurent, ensemble, qu'une scène de jour à jouer. En mante religieuse ou en araignée suceuse d'encéphale, Fedora aura délibérément réduit notre liaison à une lutte à mort, une pariade d'insectes dans un rayon de lune. Je ne doute pas qu'elle m'aimait à sa manière forcenée et distraite.

Sa jalousie d'ailleurs n'égalait que la mienne et nous en jouions en funambules au-dessus du goufre.


Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, Zulma, 2009

14.9.09

Dans la dèche à Paris...

D'abord manger.
Mais comment ?
Comment trouver une nourriture substantielle, si l'on ne peut donner en échange qu'un appétit tenace quoiqu'assez raisonnable, comment si l'on se trouve ainsi au bord d'un trottoir, hésitant sur la direction à prendre, comment ?

J'ai Faim, autour de moi la terre tourne, le paysage fait la roue, les rues en sont les rayons, et je suis attaché au moyeu, ridicule pantin probablement le supplice de la roue, le pilori.

La faim donne le mal de mer.
Je navigue dans la ville. Ce n'est pas la tempête, mais une houle bien pire. Ondulation douce et régulière qui me soulève le coeur. Devant moi la chaussée monte lentement, interminablement, oscille un instant, elle hésite puis redescend aussi mollement, indéfiniment. Pour en suivre les pentes, je suis obligé de tout à tour lever le pied ou de le plonger en avant, et à chaque pas je rate mon coup. Je cherche un refuge, un port, une ruelle en impasse dont le fond où j'irais me cogner me retiendrait. Mais un cul-de-sac dans la ville est une chose rare, presque un miracle. Car Paris-la-nuit est un dédale, les rues y sont interminables, n'en finissent jamais, se multiplient, se poursuivent, se prolongent, s'emboitent les unes aux autres comme des canalisations, se rétrécissent ou s'élargissent comme des bouts de lorgnettes, ou en équerre, ou à angles droits, vaste treillage, échafaudage enchevêtré de tubulures de fer posé à même le sol. Paris-la-nuit est un labyrinthe où chaque rue débouche dans une autre, ou dans un boulevard qu'ils appellent justement une artère, où je progresse lentement par soubresauts comme un caillot de sang, hoquetant, suivant la plus grande pente, poussé derrière moi par les étranglements, aspiré devant par le vide. Et j'avance, je marche, je coule, je fleuve, j'espère me jeter dans la mer, havre de paix et d'insouciance. Mais c'est impossible, il n'y a jamais autre chose que des embranchements, des carrefours, des bifurcations, partout des affluents à droite à gauche en amont en aval, partout des rives identiques encaissées indifférentes, insensibles à l'égratignement du cours des rues. Je coule dans la nuit comme un bateau de papier sur un ruisseau de gosses, je suis ballotté, mes chevilles s'enfoncent, mes jambes mollissent, ploient, se creusent, je perds pied, je n'ai plus que les bras pour avancer, je me noie en silence, je rejoins en rêve sous moi le même dédale liquide des égouts qui serpentent sous mon itinéraire...

Moi, et la faim que j'ai cette nuit.


Jean-Paul Clébert, Paris Insolite, Denoël, 1952 / Attila, 2009

12.9.09

Avec la vaste nouvelle - Crever dans un tableau primitif



Je panique toujours quand
je n'entends aucun bruit humain.
Je suis un animal de ville
habité par le staccato des talons
d'une femme qui arrive derrière moi.

(...)

Il me faut tout de suite un verre de rhum
pour chasser les ardeurs de la malaria,
cette fièvre que je confonds parfois
avec l'énergie de vivre.
Et je ne m'endors pas avant que la bouteille
ne s'allonge sur le plancher de bois.
(...)
C'est peut-être cela un pays :
Tu crois connaître tout le monde
Et tout le monde semble te connaître.


Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset, 2009.

4.9.09

Bitter crop



for the rain to gather

for the wind to suck

for the sun to rot

for the tree to drop


Abel Meeropol (aka Lewis Allan), Strange Fruit, The New York Teacher, 1936.

1.9.09

Nivôse, An mil


Rares sont les traités qui relatent de la reine Monacanthe l'ascension puis la chute. Selon d'aucuns, l'absence d'événements spectaculaires justifie ce silence des hagiologues ; nous y voyons, pour notre part, l'influence d'une idéologie du vedettariat, le désintérêt des clercs pour l'obscur.


Antoine Volodine, Nos animaux préférés, entrevoûtes, "Shaggå des sept reines sirènes", "Monacanthe IV", Editions du Seuil, 2006.