27.2.10

ça d'âme



- Aviez-vous pour habitude de voyager en limousine ?
- Je préfère laisser ça à l'Histoire

La Chute, Saddam Hussein - Interrogatoires par le FBI, éditions Inculte, 2010

24.2.10

Caer



Combien nous affligent et nous navrent ces nouvelles générations d'incapables ! Au moins autant que les anciennes, celles de nos pères et aïeux - que nos fosses d'aisance s'ouvrent pour leur offrir une digne sépulture ! Nous n'avons pas le culte de nos ancêtres à Choir. Plus exactement, nous les haïssons.

Nous haïssons ces nomades - d'où venus ? par quelles gluantes filières ? qui crurent bon de fixer leur camp sur cette île à peu près inculte - et si tel fut leur choix, obéissant à de bien perverses dilections, à de très puérils augures, au moins eussent-ils pu ne pas nous l'imposer et s'abstenir de procréer, de se propager ainsi, de proliférer comme des rats incontinents, des rats chieurs de rats, et de peupler Choir. Quelle rage les animait, sans ennemis à combattre ni idoles à abattre, qu'ils dirigèrent contre leur descendance vouant leur progéniture et les enfants de leurs enfants à l'ennui irrémissible de Choir ? Nous les insultons, nous crachons tant et si bien sur leur mémoire que la pluie n'a plus de traces à effacer. Quand quelque charrue met au jour une de leurs poteries dérisoires - tous potiers, ces antiques ! -, nous les broyons, nous rendons au vent cette poignée de poussière qu'il n'aurait jamais dû leur céder, qu'il aurait dû plutôt chasser devant eux pour les empêcher de la modeler de leurs mains avides d'y manger et d'y boire.


Eric Chevillard, Choir, Minuit, 2010.

18.2.10

On fusilla des hommes sans armes sous prétexte que leurs mains sentaient la poudre














Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid de ses nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie


Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts
Charles Baudelaire, "La Cloche fêlée", Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, LXXIV.

15.2.10

La fille de Paris


Puis l'amour mort entra dans sa bouche et me dit : L'Etoile de Paris ne sera jamais ta femme.

(...)

Quand je me donnai pour la première fois à Paris, attiré par les gémissements de ma voisine du dessous, je gagnai une mesure de vie, afin de pouvoir mieux t'aimer.

(...)

Devenant une fois de plus la femme belle que j'avais aimée, elle éclata en sanglots, perdant ainsi son pouvoir de me faire du mal.


William T. Vollmann, Etoile de Paris (Paris 2004 - Sacramento 2006), poème traduit de l'américain par Claro, Actes Sud, 2010.

7.2.10

Red Paris


Blanqui en était à ce point de ne plus porter de chemise. Il avait sur le corps les mêmes habits depuis douze ans, ses habits de prison, des haillons, qu'il étalait avec un orgueil sombre dans son club. Il ne renouvelait que ses chaussures, et ses gants étaient toujours noirs... Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue... Un habileté profonde ; nulle hypocrisie. Le même dans l'intimité et en public.

Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l'ironie, l'admiration par le sarcasme, l'amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre... A de certains moments, ce n'était plus un homme, c'était un sorte d'apparition lugubre dans laquelle semblaient s'être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.





Victor Hugo, Choses vues, 1848,

(c'est nous qui soulignons).

1.2.10

L'axe Barcelone-Oviedo-Guéret

Pierre Michon est, au bon sens du terme, étrange. L'Asturien Ricardo Menéndez Salmon qui, dans l'interview où il parle de son admiration pour Michon, dit qu'il aimerait savoir pourquoi, bon an mal an, nous devons supporter de faux écrivains, l'est aussi, et avec un talent évident. Sur ce point, l'auteur de L'Offense et de Crier se montre intransigeant : "Pourquoi être si intolérant ? Parce que je refuse, comme dirait Michon, de faire du miracle profession, du talent carrière littéraire. La littérature n'est pas un métier, c'est une maladie ; on n'écrit pas pour gagner de l'argent ou plaire aux gens, mais pour essayer de se soigner, parce qu'on est infecté, parce que le tristesse s'est emparée de nous"


Enrique Vila-Matas, Journal Volubile, Christian Bourgois, 2009