29.3.11

#genius



Il tomba sur eux l'ombre d'un homme géant. Son tablier s'arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d'une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses de bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l'objet, au milieu d'un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s'expose en voulant faire le malin...

Samuel Beckett, Mercier et Camier, Minuit, 1946

23.3.11

Dialogue originaire



Les femmes étant la nuit, la grande nuit des ventres, la nuit rouge et noire du plaisir, de l'enfantement, des fins dernières.

Richard Millet, Lauve le pur, P.O.L, 2000.


Je cherche à faire un pas de plus vers la source de l'effroi que les hommes ressentent quand ils songent à ce qu'ils furent avant que leur corps projetât une ombre dans ce monde.

Pascal Quignard, La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007
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15.3.11

"Rien n'est plus déprimant que le libre cours"


J'ai commencé à écrire, dit-il, pour me nettoyer la tête. Pas parce que j'avais "quelque chose à dire" et parce que je voulais produire de beaux objets ou raconter de belles histoires mais tout simplement pour me nettoyer la tête et m'empêcher de devenir fou. Un peu comme le jeune Swift, dit-il, qui nous apprend dans une de ses premières lettres que son esprit était "pareil à un spectre qu'on fait apparaître, qui jouerait de mauvais tours si on ne lui donnait pas un peu de travail". Les critiques et les essayistes littéraires, dit-il, ne comprendront jamais cela. Pour eux un bon roman embrasse des idées ou révèlent ce qu'ils appellent les profondeurs de la souffrance humaine ou encore les transporte dans des contrées magiques. Découvrir ma poitrine ne m'intéresse pas, dit-il, pas plus que crier à voix haute que je crois à la liberté devant l'oppression et que je suis contre la torture. Mais coller des ailes et des queues à mes personnages pour qu'ils puissent donner libre cours à leur désir ne m'intéresse pas davantage. Rien n'est plus déprimant que le libre cours, dit-il. Je n'écris pas afin de me laisser aller à l'imagination, mais afin d'y échapper. C'est pour cela que je dis que je suis un réaliste. C'est pour cela que je suis un réaliste.
(...)

Bien sûr, dit-il, il n'y a aucune raison que d'autres que moi s'intéressent au comment et au pourquoi de ma manière de me nettoyer ma tête ou de donner un peu de travail au spectre que j'ai fait apparaître, et pourtant il y a quelque chose chez les êtres humains qui les pousse désespérément à être compris et applaudis. La compréhension seule est déjà quelque chose, mais la compréhension et les applaudissements sont ce que nous cherchons vraiment. Et bien sur je ne suis pas une exception.

Gabriel Josipovici, Moo Pak, Quidam Editeur, 2011 pour la trad. française de Bernard Hoepffner


14.3.11

Petit taré. Vieille larve.


Après un petit-déjeuner où Bonneval, mourant, réussit à tirer son épingle du jeu en résumant, en langage clair, un article très technique paru dans Le Chasseur français sur la pêche du sandre au poisson mort posé, les choses allèrent à peu près de soi, surtout après que Bonneval eut finalement combiné un stratagème qui lui permit d'échapper aux miradors et de se faufiler dans le grand salon où il agrippa d'une main crochue, et avec l'équivalent d'un hurlement sauvage, une bouteille de champagne éventé, mais encore à demi pleine.


Frédéric Berthet, Daimler s'en va, Gallimard, 1988 (repris en coll. "La petite vermillon", Ed. La Table ronde, 2011).

10.3.11

Italique et majuscules


Quelqu'un se souvient-il encore de la merveilleuse extermination de Saint-Pierre Martinique, où trente mille êtres humains furent anéantis, en trente secondes, par le souffle silencieux d'un volcan du voisinage ?

(...)

Vous a-t-on dit, cependant, qu'il y eut un homme épargné, un seul, et que cet homme était précisément un CONDAMNE A MORT ? On se réjouissait, je suppose, d'assister à son exécution, on en parlait dans les familles honorables, on était sans doute impatient de ce supplice, et il fut le témoin unique de l'exécution de la multitude !... Vous croyez, peut-être que je vous sers un apologue. Eh ! bien, non. Ce condamné à mort, c'est vous-même. On a voulu exécuter le silence et on n'a réussi qu'à faire de vous l'habitant solitaire d'une nécropole silencieuse.


Léon Bloy, "L'Enragé volontaire ou la Conspiration du silence", in Histoires désobligeantes (1894), Ed. L'arbre vengeur.

7.3.11

May Bartram



La conscience du passé joua pour lui le rôle que joue un enfant perdu ou volé pour un père inconsolable, mais il se mit en quête de cette conscience comme on cherche un coupable.


Henry James, La Bête dans la jungle, 1903.

3.3.11

Littérature pour amoureux



J'ai gardé le silence pendant un moment puis je lui ai demandé ensuite si réellement il croyait que Roberto Bolaño avait aidé le petit bossu rien que parce qu'il avait été amoureux il y a des années d'une Mexicaine et que le petit bossu était lui aussi mexicain. Oui, dit le guitariste, on dirait de la mauvaise littérature pour amoureux, mais je ne trouve aucune autre explication, je veux dire qu'en ce temps-là Bolaño ne faisait pas dans la solidarité, ou le désespoir, deux bonnes raison pour aider le Mexicain. En revanche, dans la nostalgie...
Roberto Bolaño, Littérature pour amoureux, in Anvers, Christian Bourgois, 2004
Photo : librairie la cédille, 75015 Paris