Ces jours-là, il s'enfermait dans un mutisme empreint de cette tristesse propre à ceux qu'un être cher ou la vie tout entière avait bien trop déçus. Elle l'isolait des autres comme une petite île perdue à la fois oubliée des marins et de ceux qui dessinent leurs cartes. Mais puisqu'il fallait bien s'occuper les yeux pour ne pas fondre sous la brûlure du chagrin, il ouvrait son Pouchkine aux pages cornées et relisait toujours ce même poème :
« Les vains plaisirs de ma folle jeunesse
Me pèsent comme un lendemain d'ivresse,
Tandis que le chagrin des jours enfouis
Devient plus fort comme un vin qui vieillit.
La mer de l'avenir qui se déchaîne
Ne me promet que durs travaux et peines.
Pourtant, amis, je ne veux pas mourir ;
Mais vivre pour penser et souffrir.
Je sais : parmi les maux de l'existence Il y aura pour moi des jouissances ;
D'harmonieux accents me griseront,
Je pleurerai sur quelques fictions ;
Peut-être que l'amour daignera luire
Et m'éclairer de son dernier sourire.
Vincent Hein, Le Choix de Stanislas Petrov, Rue de l'Échiqiuer, 2026.
