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20.5.07

"Serments de supermarché"

- Je suis obligé de vous dire la vérité.
Je n'ai jamais aimé mes enfants, ni leur mère. Je suis resté toute ma vie fidèle à la mémoire d'une jeune fille qui est morte par ma faute dans un accident. Nous avions dix-neuf anstous les deux, et en rentrant du ski, aveuglé par la neige que les essuie-glaces ne parvenaient pas à balayer, j'ai donné un coup de volant intempestif et nous nous sommes encastrés dans un camion.
- A ses obsèques, son frère m'a cassé la figure.
Tout en pleurant, ses parents me lançaient des regards pleins de haine pendant que la messe battait son plein. Je leur ai envoyé une lettre le soir même. Je leur ai juré qu'en souvenir de leur fille, je n'aimerais plus jamais personne. Malgré les tentations, j'ai su maîtriser mes sentiments, et j'ai tenu parole jusqu'à aujourd'hui. Je sais que les morts ne peuvent pas nous voir, mais si par hasard ils nous voyaient, elle pourrait constater à quel point je suis demeuré inflexible, même quand els gosses se jetaient dans mes bras et m'embrassaient comme des amours.
- J'aurais pu rester célibataire.
Et, pour me montrer plus rigoureux encore, n'avoir des relations qu'avec des prostituées, ou pousser le stoicisme jusqu'à vivre dans la chasteté. Mais dans ma famille tout le monde se marie, se reproduit, et je ne voulais pas passer pour un rebelle dont aurait jasé sitôt qu'il aurait eu le dos tourné. J'ai épousé la première femme que m'a présentée ma mère. Comme par chance elle ne me plaisait pas, il m'a été facile de dédaigner ses cajoleries et ses serments de supermarché. Je l'ai rendue heureuse, elle a accouché par deux fois de sujets viables qui pour l'instant n'ont connu de l'existence que la santé et la réussite.
- Elle a eu aussi son content de monnaie.
Avec sa carte de crédit, elle a pu s'acheter tout ce qu'elle voulait. J'ai caliné les enfants quand il le fallait, j'ai haussé le ton pour qu'ils pensentà leur avenir au lieu de s'amuser. Comme si leur avenir me préoccupait. Je peux me vanter d'avoir fondé une famille impeccable, qui fonctionneaussi bien qu'un réacteur de jet. Si vous veniez à la maison, vous auriez surement l'impression de toucher du doigt le bonheur. L'indifférence est transparente, elle laisse passer la lumière et la joie.




- J'aurais préféré une autre vie.
Depuis sa mort, la solitude a fait son chemin. Et l'indifférence. La froideur a fini par me glacer tout entier. La tristesse m'est devenue aussi inaccessible que le plaisir le plus anodin. Il est vrai que je me suis senti coupable de l'avoir tuée, mais je n'ai pas éprouvé le moindre chagrin de l'avoir perdue.
- Je ne l'ai jamais aimée.

Regis Jauffret, in Microfictions, Gallimard, 2007



Mise en contexte :
Regis Jauffret est né à Marseille en 1955. Il a publié plusieurs romans, quelques recueils de nouvelles et une pièce de théâtre. En 2005, il a obtenu le prix Fémina pour "Asiles de fous", l'un des meilleurs romans français de ces dernières années et l'un des plus aboutis de son auteur. Son dernier ouvrage, "Microfictions", est un volume de plus de 1000 pages composé de 500 histoires (qui ne sont ni des nouvelles ni les chapitres d'un roman). 500 explorations dans les cerveaux de 500 personnages (souvent des femmes) qui tuent, gueulent, rient, pleurent, s'excusent, racontent, rêvent ou digressent.
Les sujets d'étude du docteur Jauffret sont pervers, allumés, humiliés, malades, perdus, énérvés ou grotesques.
Jauffret maîtrise l'attaque et la chute comme personne. Son écriture est tendue, violente et surprenante. Jamais un mot de trop.
Violent, précis, libre, obsessionnel, Jauffret écrit beaucoup et bien. Profitez-en.