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2.10.10

Quelle question


Ce qui vous empêche de devenir fou.


Antoine Volodine : Avoir vu la folie de très près. Des cachets qu'ils me donnent. J'en ignore le nom.
Lutz Bassmann :
Manuela Draeger : La peur de devenir folle.


Chronic'art, "Les écrivains post-exotiques par eux-mêmes", n° 68, septembre 2010.

7.8.10

Ta mémoire coule à l'extérieur de tes yeux



De nouveau, quelque chose explose à l'étage. Par une fenêtre s'envole une torsade torrentueuse, tantôt orange, tantôt très noire.
La Mémé Holgolde agite sa hache en tremblant de rage.
- Amenez-le moi, ce fils de pute, demande-t-elle.
Puis c'est le matin. Une aube infâme sur la rue Kordobane.
Tout a été réduit en cendres.


Manuela Draeger (Antoine Volodine), Onze rêves de suie, "La bolcho pride", L'Olivier, à paraître le 9 septembre 2010.

17.3.10

Point d'exclamation


Cent vingt ans, des décennies sans nombre à parcourir la selve infinie qui avait recouvert le globe, qui s'était emparée de tous les continents à la fois, de l'Arabie à Kolombo, de Tchikagow à Lissabonne !

Une interminable progression ! De Petrograd à Petrograd !

(...)

Pour les comploteurs armés - la sévérité impitoyable du plomb !

Pour les polémistes - la mansuétude loyale de l'encre !

Pour les sorciers de petite envergure - le mépris de ceux qui veillent !


Antoine Volodine, Un Navire de nulle part, Denoël, coll. Présence du futur, 1986.

1.9.09

Nivôse, An mil


Rares sont les traités qui relatent de la reine Monacanthe l'ascension puis la chute. Selon d'aucuns, l'absence d'événements spectaculaires justifie ce silence des hagiologues ; nous y voyons, pour notre part, l'influence d'une idéologie du vedettariat, le désintérêt des clercs pour l'obscur.


Antoine Volodine, Nos animaux préférés, entrevoûtes, "Shaggå des sept reines sirènes", "Monacanthe IV", Editions du Seuil, 2006.

2.7.09

Dozo



Tout se passera dans un lieu étranger, une ville peuplée uniquement de gens, de morts, de blattes et d'Untermenschen.

(...)

Cette mort sera pour vous le début d'une longue existence sans issue. Sans perspective et sans issue.



Antoine Volodine, Dondog, Seuil, 2004.

5.2.09

Mon sovkhoze pour un peu de pemmican


Dès qu'ils furent de l'autre côté de la Porte Marachvili, le blanchoiement de toutes choses sous les rayons lunaires s'atténua. Les rues avaient rétéréci. L'éclairage urbain avait des défaillances. On devait parcourir des dizaines, et parfois des centaines de mètres dans l'ombre, au petit bonheur. Les trottoirs et la chaussée étaient jonchés d'épaves. Souvent on frôlait des drogués des deux sexes, affalés dans leur vomi et leurs rêves. Quand l'obscurité était profonde, des oiseaux la colonisaient : des mouettes obèses, gigantesques, des corneilles monstrueuses, des chouettes, des poules ; elles recouvraient de larges portions du sol, constituant des groupes compacts qui protestaient contre les intrusions et interdisaient le passae à coups de bec. On marchait au milieu de gloussements et des cris.

(...)
Et aussi, lorsque nous nous tenions près d'elle et sans forcément songer à l'exprimer, nous comprenions que quelque chose d'essentiel nous avait autrefois échappé, et nous nous sentions nostalgiques d'un ailleurs, comme si, au cours de notre existence faite de mauvais voyages et de mauvaises guerres, d'insurrections écrasées et d'atroces défaites, nous avions raté un aiguillage qui aurait pu nous conduire à elle sans douleur, sans cicatrices et sans avoir vieilli dans le naufrage.

(...)

Pour un spectateur non soupçonneux,c'était simplement un de ces jeunes êtres au sexe interchangeable, chômeurs ou non, qui émergent d'un chantier ou d'un ghetto, avec en tête de la musique, de la misère, et, parmi un fatras d'idées imprécises, la revendication qu'on en finisse au plus vite avec tout.

(...)

Il est exclu d'aller dormir. Il serait vain d'entamer un livre puisqu'on ne le finirait pas. Il est déconseillé de fatiguer de nouveau son corps dans un énième entraînement de close-combat. On a eu, d'autre part, la décence de ne pas organiser, avec ses collègues et camarades, une cérémonie d'adieu. Quant à s'agenouiller en face d'un mur pour méditer, on se l'interdit volontiers, tant il paraît ce soir imbécile de peiner pour apercevoir d'illusoires ténèbres, alors qu'avant la fin de la nuit on va être très efficacement et très concrètement jeté au coeur de l'espace noir.

(...)

Un demi-siècle, c'est des milliers de bifurcations possibles. Des bifurcations fondamentales. Et si l'enfant naît dans une famille de délinquants ? Et si, au lieu de suivre le parcours que les Organes ont prévu pour lui, il dévie complètement ?S'il rejoint des bandes de criminels ? S'il devient fou ?

(...)

Les murs et le sol frémissaient.
La chaudière grondait à l'étage inférieur.
Elle gronda ainsi jusqu'à ce que Mevlido s'assoupisse et, même alors, la vibration se prolongea, la musique des flammes ne se tut pas, cette mélodie de destruction et de voyage qui de toute façon est en nous, depuis toujours, et qu'au moment du sommeil chacun confond tantôt avec sa propre expérience, tantôt avec sa propre mort.

(...)
Un narrateur omniscient ou même une araignée depuis sa toile nous auraient sans doute jugés morts d'asphyxie ou de solitude duelle, ou évanouis après un excès de jouissance, encore emmêlés dans nos restes animaux, avec autour de nous les puanteurs stagnantes que nos corps avaient produites, avec sur nous des résidus d'excrétions, et, en nous, le souvenir noir d'ailes crissantes, de membranes écartelées, de muqueuses exhalant leurs dernières rosées avant la torpeur.
(...)
Au-dessus de ma tête le tube de néon papillonait un message en une langue morse laiteuse dont je ne possédais pas les clés. Comme il n'était pas question de confier à qui que ce fût le détail de mes aventures, j'inventais à voix basse des cauchemars que je racontais aux araignées, toujours présentes, et aux rats, quand ils étaient là. Mes histoires ne les intéressaient pas, je m'en rendais compte à la fixité de leur regard rougeâtre qui soudain devenait insultante. Bien vite il me semblait avoir épuisé l'essentiel de ma narration, et je me taisais.
(...)
Sur Terre, à présent, l'esclavage, les camps de survivants, le chaos, l'humiliation et le meurtre de masse n'ont plus cours. Les hominidés et leurs pratiques assassines, les hominidés et leurs discours cyniques ne sont plus qu'un souvenir. L'espèce dominante ne soulève jamais la question du bonheur ou du malheur, ce qui fait que, d'une certaine manière, elle est réglée.
(...)
Dans une foule, où que l'on soit, il y a toujours un homme seul ou une femme seule. C'est peut-être vous, et c'est souvent vous, mais, parfois, c'est quelqu'un d'autre. Cela dépend de l'humeur de la foule plus que de la vôtre.
(...)
Même quand une foule devient un organisme collectif qui ne pense plus qu'au combat ou à la parole, il y a toujours en elle une femme seule qui reste seule.



Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, 2007.

30.12.08

pour ne pas dire presque amoureuse


PROGRAMME MINIMUM

REINES MORDUES

192. FAIS VOILE VERS LE VISAGE HAGARD, CRAILLE, ENTRE DANS LA MATRICE ETRANGE, DETRUIS TOUT !

APPEL GENERAL

241. CENT ATTENTATS, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !

APRES NITCHEVO

322. REPOS MILLE ANS, SILENCE MILLE ANS, VENGEANCE MILLE ANS!
323. VENGEANCE MILLE ANS, ET ENSUITE : NITCHEVO !

PROGRAMME MAXIMUM

BANQUISE

55. REALISATION IMMEDIATE DU CENT DOUZIEME REVE !

DES RESTES ENCORE

120. SI ON TE DIT QUE TOUT EST FINI, N'ECOUTE PAS, TRAHIS !

L'ASSASSIN ABSINTHE

155. INDULGENCE POUR LES TRAITRES ABSINTHES !

CONTRADICTIONS ELEMENTAIRES

168. NUIT ETERNE SUR LES VILLES DE LA COTE !
169. SOLUTION NOIRE POUR LES VILLES COTIERES !
170. SOLUTION ROUGE POUR LES VILLES COTIERES !

SUSY VAGABONDE

260. POUR TOI DEUX HEURES SANS REVE SI TU LIVRES LE NOM DE SUSY VAGABONDE !
261. NE CACHE PLUS EN TOI LE NOM DE SUSY VAGABONDE !

272. NOUS SOMMES TOUTES SUSY VAGABONDE !

LES MAUVAIS JOURS

337. UN JOUR NOUS DORMIRONS SANS METTRE VOS VISAGES !
338. UN JOUR NOUS AURONS BIEN VECU !

343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT !

INSTRUCTIONS AUX COMBATTANTES

PRECAUTIONS ELEMENTAIRES

3. SI AUTOUR DE TOI TOUT LE MONDE S'EST PENDU ARRACHE-TOI LA TETE AVEC LES DENTS !
4. SI PERSONNE NE REPOND A TON APPEL, CRIE DEUX FOIS EN DIRECTION DU VENTRE !

CONNAITRE SON CORPS

69. NE COMPTE QUE SUR TES PAUPIERES POUR NE PLUS RIEN VOIR !

PRINCIPES DIETETIQUES

126. NE MANGE RIEN SI L'ANNEE EST ROUGE !
127. MANGE LE PREMIER DU MOIS, AVEC MODERATION !

SOUFFLES ET VOIX

139. DEGUISE TON CORPS SI TU AS UN CORPS !
140. NE CROIS PAS A TON CORPS SI TU POSSEDES UN CORPS !
141. DESOBEIS A TA VOIX SI TU AS UNE VOIX !

150. CHANTE SOUS TON CRANE SI TU AS UN CRANE !
151. MEME QUAND TU CHANTES, SILENCE ABSOLU !

CE QU'ON LEUR LAISSE

274. PAS DE COMBAT, PAS DE MORT, NUL SOMMEIL, SEULEMENT TA HAINE NON ETEINTE !

DERNIERES RECOMMANDATIONS

319. MEFIE-TOI DU CLOWN AFFABLE, SON VENTRE EST IMMENSE !

LES MAUVAIS JOURS FINIRONT

341. BIENTOT TU OUVRIRAS LA PORTE !
342. BIENTOT NOUS DORMIRONS ENSEMBLE !
343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT !


Maria Soudaïeva, Slogans (traduits du russe par Antoine Volodine), Editions de l'Olivier, 2004.

25.11.08

- Deux, corrige l'autre

Il est persuadé qu'il y a une panne de secteur. Il ne comprend pas qu'il est mort.

(...)
La lumière avait encore baissé. Le sol sous leurs pieds dérapait ou se tassait avec des bruits de neige. Ils se penchaient en avant et ne parlaient plus. Ainsi s'écoulèrent dix ou quinze minutes, puis une semaine. De temps en temps, Schlumm rattrapait Puffky et il le tabassait pour le contraindre à dire où ils allaient, ou pour savoir si la cave avait une limite ou non, ou si l'un d'eux était mort et lequel, ou s'ils étaient morts tous les deux et pour combien de temps : ce genre de questions.

Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, "II. Glouchenko" et "V. Puffky", Seuil, 2004.

21.8.08

Une des histoires sans fin de Fred Zenfl commençait ainsi


Je m'obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l'extinction est un phénomène qu'aucun témoignage fiable n'a jamais pu décrire de l'intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu'il est inobservable et purement fictif.


Antoine Volodine, "Fred Zenfl", in Des anges mineurs, narrats, Seuil, 1999.