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30.5.08

Du plagiat considéré comme l'un des beaux-arts

Vous avez Jean Echenoz qui, dans son roman Cherokee, s'est amusé à piller éhontément Jean-Patrick Manchette (je ne suis pas entrain de balancer un ami, il s'en est beaucoup vanté lui-même).
Vous avez François Bon qui dit en riant qu'il "sample" amicalement, de-ci, de-là, dans ses livres, un morceau d'Echenoz.
Vous avez évidemment le grand Alain Bashung qui chante "l'année dernière à marée basse", "excuse-moi part'naire", "le long des golfes pas très clairs", ou qui crie "alcaline, sur la plage".
Et vous avez, par exemple, moi, qui emprunte à ce Bashung un couplet de son "Samuel Hall" pour le coller dans une de mes nouvelles, paroles signées Olivier Cadiot, et quand je vois Cadiot et lui en parle, il me répond avoir lui-même emprunté toutes ces phrases dans un vieux polar de Jim Thompson.




Jacques Serena, L'année dernière à marée basse, Le Matricule des anges numéro 056, septembre 2006

24.10.07

Transmission de pensée


A le voir, on voyait sa vie. Le type qui avait caboté au coup par coup, qui avait surestimé sa malice, avait eu des embellies, s'était dépêché de tout gâcher. Entêtement, échec, entêtement, échec.

(...)

Ce vieux Letton était finalement débonnaire. Et j'étais dans un tel état que j'ai senti qu'il aurait pu, là, sur-le-champ, devenir mon meilleur ami.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.

Resté seul à mourir assis durant cinq, dix minutes. Mes joues, mon front, de la viande froide. Mais en continuant à voir, à entendre. Je pourrais dire la date, l'heure, mais à quoi bon. Les anciens, quand ils parlaient d'un désastre, ne disaient ni lieu ni date, c'était comme toujours le même, qui aurait toujours été là, même quand ça se calmait, qu'on l'oubliait, surtout quand on l'oubliait. Nous retombant dessus, de-ci, de-là, de temps à autre. Pour nous rappeler que le monde dans lequel on saucissonnait était toujours au bord du désastre.

Il aurait fallu simplement me lever et partir, comme ça, sans un mot ni rien. Mais il fallait bien que je prenne deux ou trois affaires. Et, pour ce faire, que je me remette à fonctionner. J'ai attrapé ma fourchette, harponné ma saucisse. Anne était de dos dans la cuisine devant l'évier et les filles sur le divan, de dos aussi. Mais, mine de rien, elles étaient en train de m'épier, je le sentais. Elles auraient été outrées, étant donné les circonstances, de m'entendre manger. Alors que, moralement parlant, j'en avais le droit, je payais les courses, je pouvais parfaitement manger ma saucisse. Anne n'a rien répondu. J'ai reposé ma fourchette avec la saucisse harponnée intacte. Cernés par ces trois silences, ma saucisse et moi étions triviaux.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.