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8.3.16

One way to live cheaply and without tears?


Je me souviens, dit Austerlitz, qu'Alphonso nous fit un jour cette remarque, à son petit-neveu et moi, que sous nos yeux tout pâlissait, que les plus belles couleurs avaient déjà presque toutes disparu ou qu'on ne les trouvait plus que là où personne ne les voyait, dans les jardins aquatiques, à des dizaines de brasses sous la surface de la mer.

(...)

Quand ils sont trop à l'étroit, les morts, à l'instar des vivants, s'exilent vers des contrées moins surpeuplées où ils peuvent trouver leur repos à distance raisonnable les uns des autres.

(...)

Je ne lisais pas de journaux, de crainte, je le sais aujourd'hui, de tomber sur des révélations inopportunes, je n'allumais la radio qu'à certaines heures, j'affinais au fil du temps mes réactions de défense et me créais une sorte de système de confinement et d'immunisation qui me protégeait contre tout ce qui, de près ou de loin, se rattachait aux antécédents historiques d'une personnalité, la mienne, cantonnée dans un espace de plus en plus restreint.


W. G. Sebald, Austerlitz, Actes Sud, 2001.

5.12.11

écriture minsucule



Tout le monde se déplace à pied, à la rigueur avec une bête de somme. Comme si la roue n'était pas encore inventée. Ou bien ne sommes-nous plus dans le temps ? Que veut dire le 24 septembre ?? - Derrière la maison, il y a un jardin, ou pour mieux dire une cour avec un figuier et un grenadier.



(...)


Le souvenir, ajoutait-il dans un post-scriptum, m'apparaît souvent comme une forme de bêtise. On a la tête lourde, on est pris de vertige, comme si le regard ne se portait pas en arrière pour s'enfoncer dans les couloirs du temps révolu, mais plongeait vers la terre du haut d'une de ces tours qui se perdent dans le ciel.



W. G. Sebald, "Ambros Adelwarth", Les Emigrants. Quatre récits illustrés, 1992, Gallimard, coll. Folio (trad. Patrick Charbonneau pour Actes Sud, 1999).

28.10.11

Dans ce pavillon éclairé par les rayons du soleil couchant, où le clapotis régulier de l'eau faisait le silence encore plus complet, Marie, s'approchant de moi, me demanda si je savais qu'on était la veille de mon anniversaire. Demain, dit-elle, au réveil, je vais te souhaiter tout plein de bonnes choses et ce sera comme si l'on souhaitait à une machine dont on ignore le mécanisme de bien fonctionner. Ne peux-tu pas me dire, dit-elle, dit Austerlitz, ce qui te rend à ce point inaccessible ? Pourquoi, depuis que nous sommes arrivés ici, dit-elle, es-tu comme un étang pris par les glaces ? Pourquoi est-ce que je te vois ouvrir la bouche, sur le point de dire quelque chose, de le crier même, et qu'ensuite je n'entends rien ? Pourquoi depuis notre arrivée n'as-tu pas défait tes bagages et ne vis-tu pour ainsi dire que de ton sac à dos ? Nous étions à quelques pas l'un de l'autre, comme deux acteurs sur une scène de théâtre. Les yeux de Marie changeaient de couleur à mesure que la lumière déclinait. Et j'essayais de lui expliquer et d'expliquer la nature des émotions insondables qui m’étreignaient depuis ces derniers jours : que, comme un fou, je me voyais constamment cerné de mystères et de signes ; qu'il me semblait même que les façades muettes des maisons détenaient sur moi de funestes secrets ; que j'avais cru devoir être seul, et maintenant plus que jamais, en dépit de l'attirance que j'eprouvais pour elle. Ce n'est pas vrai, dit Marie, que nous ayons besoin d'absence et de solitude. Ce n'est pas vrai. C'est toi qui as peur, je ne sais pas de quoi. Tu t'es toujours tenu légèrement à distance, je l'ai bien vu, mais maintenant il semblerait que tu te retrouves devant un seuil que tu n'oses pas franchir.

W.G. Sebald, Austerlitz (trad : P. Charbonneau)
Actes Sud, 2002

11.10.11

aux mains d'argent


Quand Ferber avait travaillé au fusain et que la fine poudre de poussière donnait à sa peau des reflets métalliques, il me semblait qu'il venait tout juste de sortir du désert ou que rentrant dans le tableau, il allait incessamment y retourner. Lui-même, étudiant le scintillement du graphite sur le dos de ses mains, remarqua un jour que dans ses rêveries nocturnes et diurnes il avait déjà parcouru tous les déserts de pierre et de sable que la terre pût porter. Au reste, poursuivit-il en coupant à plus ample explication, cet assombrissement de sa peau lui rappelait une notice de journal sur laquelle il était tombé récemment et qui parlait des symptômes d'empoisonnement à l'argent assez fréquents chez les photographes professionnels. Aux archives de la Société britannique de médecine, y lisait-on, on conservait par exemple la description d'un cas extrême d'argyrose où le corps d'une laborantin, dans les années trente à Manchester, était censé au cours d'une longue période d'activité professionnelle avoir assimilé tant d'argent qu'il était devenu lui-même une sorte de plaque photographique, ce qu'attestait, m'expliqua Ferber avec le plus grand sérieux, le fait que le visage et les mains de ce manipulateur bleuissaient sous une lumière intense et donc, pour ainsi dire, se développaient.

W.G. Sebald, Les Emigrants (trad. Patrick Charbonneau), Actes Sud, 1999