12.7.11

Mieux vaut être une ville franchement démodée comme Londres, qu'un New York manqué, comme Berlin ou Moscou


Le grand changement (j'arrive là en 1976), c'est que j'ai connu une ville "apaisée", enfin victorieuse de la planète, en train de s'arrêter pour se contempler. L'élégant World Trade Center est maintenant là pour longtemps, en pointe. Plus de frénésie comme dans les années 50 et 60 ("tu arrives trop tard, ça repart dans l'autre sens", me dit une amie dans l'avion). New York est en plein vol, la bonne technique, pour un insecte humain, est de s'y glisser sans bruit, de prendre sa distance intérieure, de rester chez soi, d'écouter en profondeur.

(...)

Le rien scintillant de New York est le programme de la Terre. Le Messie est venu, il s'appelle régulation technique. Ce n'est pas possible ! Le Temps doit aller quelque part ! Mais non. La bombe a explosé de l'intérieur : répétition, annulation incessante de tout par tout. Débrouillez-vous avec cette apocalypse tranquille.



Philippe Sollers, septembre 1987, préface au New York de Paul Morand (printemps 1929), GF-Flammarion, 1988 - le titre est extrait du livre de Morand, p. 197.

8.7.11

Dans la mémoire de mon téléphone - quinzième


Huit enregistrements cliniques de plus, décidément, à quoi bon l'aquoibonisme ?









6.7.11

Résignez-vous ?


A la révolution pleine d'enthousiasme succédera toujours la routine quotidienne d'une tradition et, à ce moment-là, le héros de la foi abdiquera, et surtout la foi elle-même se résignera ou deviendra - et ce sera là son plus cruel destin - un élément de la phraséologie conventionnelle des cuistres et des techniciens de la politique.


Max Weber, "Le métier et la vocation d'homme politique", in Le savant et le politique, traduction collective, éd. 10/18, p. 180, cité par Jean-François Suratteau, professeur de Philosophie en Première Supérieure au lycée Henri-IV, Paris, "Pragmatique de la Politique. De l'usage de la violence à la mobilité du pouvoir : qu'attendre d'une approche stratégique ?", in La Politique est-elle la Guerre continuée par d'autres moyens ?, éd. Archétype 82, 2010, p. 7.

27.6.11

Norma / amor


Ta beauté qui a survécu au monde antique, réclamée par le monde futur, possédée par le monde présent, devint un mal mortel.


Pier Paolo Pasolini, La Rabbia (La Rage), 1963.

16.6.11

Réparer la vie, esthétiser la vie



; le bonheur est ce par quoi nous marquons l'intérêt que nous portons au fait d'être en vie.


Jean-François Suratteau, professeur de philosophie en Première Supérieure au lycée Henri-IV, Paris, "Se diriger en conscience : que veut dire "conduire sa vie" ?", in Que penser d'un art de vivre ?, éd. Archétype 82, 2010, p. 22.

10.6.11

Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns, devraient être chassés


P
ar extension, c'est aussi n'importe quelle activité plus ou moins sportive ou ludique qui s'est métamorphosée en geste héroïque de mobilisation. « Les visages de Florence et Hussein ornent l'invitation au prochain Tour de Picardie, comme le site Internet de la ville, le journal municipal ou la façade de la médiathèque » (à Château-Thierry). « Dimanche, près mille femmes marcheront et courront pour Florence et Hussein à l'invitation de la ligue Nord-Pas-de-Calais d'athlétisme » (à Lille). « Le millier de participants de la course annuelle organisée par la ville et baptisée
« Tous à vélo » roulera avec un brassard violet pour Florence et Hussein » (à Montpellier). Mais il faut noter, là encore, que ces animations et bien d'autres se seraient déroulées de toute façon, même sans l'enlèvement de Florence Aubenas, dont elles n'ont usé que pour redorer leur blason et effacer quelque peu leur propre insignifiance. À ce compte, d'ailleurs, c'est n'importe quelle occupation de n'importe qui, n'importe où, qui aurait pu, durant ces jours, être placée sous ce signe prestigieux. Ainsi aurait-on pu rentrer chez soi en RER « pour Florence et Hussein ». De même aurait-on pu faire du ski, manger une pizza, résoudre une équation du second degré, regarder la télévision, faire des mots fléchés, aller chez le dentiste « pour Florence et Hussein ».


Philippe Muray, "
Que soutiennent, au juste, les comités de soutien" in Moderne contre moderne. Exorcismes spirituels, tome IV, éd. Les belles Lettres, 2005.

3.6.11

Dans la mémoire de mon téléphone - quatorzième


Huit façons de montrer que la tristesse n'est pas "ce sentiment niais qu'est la nostalgie" (Eric Hazan) mais, enfin, ne vaut pas tripette :








27.5.11

les mères qui font comme il ne s'agissait pas d'elles en permanence


Le plus comique chez la plupart des gens c'est qu'il s'imaginent que cette vie est la seule qu'ils auront à vivre : ils la remplissent de panique, de souffrance, de mérite et de gloire. Ils prennent un oiseau de métal entre Los Angleles et New York, mais ils n'ont toujours pas compris l'essentiel : Dieu n'est pas au bureau et il ne répond pas au téléphone - pigé ? Vous ne serez pas sauvés, mes frères et soeurs, vous serez réaffectés. La seule personne que j'aie jamais vue qui se comportait comme s'il le savait, c'était Vince, qui dans une vie antérieure avait dû être pourceau dans la fange. Aucun de nous ne se souvient vraiment où il était. Nous ne savons pas. Il avait le rire facile, se donnait des claques sur sa grosse cuisse épaisse, mangeait des beignets et riait comme si chaque jour était un jour de congé, ce qui est le cas : nous sommes en congé d'être quelqu'un d'autre. Vince était le premier homme que je rencontrais qui n'était pas persuadé de se posséder.


Andrew O'Hagan, Vies et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe, Christian Bourgois, 2010.

23.5.11

La cité blanche



"Si le vertige auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité virait doucement vers plus de concision, plus de liberté, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair."


Nicolas de Staël, lettre à Jacques Dubourg, Antibes, décembre 1954, cité par Edith de la Héronnière in "Nicolas de Staël à Antibes", texte paru dans la N.R.F. n° 396 (janvier 1986) et repris dans Promenade parmi les tons Voisins, Editions Isolato, 2007.

18.5.11

on sait ce qu'on porte en soi



Le tableau c'est Guernica : à peine lève-t-on les yeux au-delà des pans de bitume qui signifient que la cité est là, qu'on se dit qu'on repartirait se coucher, ce qui serait bien mieux. Et pour autant on est quelqu'un de précieux, d'une nature positive, inventive, on sait ce qu'on porte en soi.

(...)

De vrais pères de famille, de vrais appartements parfaitement décorés. Ni la révolution ni la contestation, plutôt le regard d'un haut et très chancelant pudding fait de couches disparates.


Gérard Manset, Visage d'un dieu inca, Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2011

10.5.11

et je ne vous quitterai pas


Nous ne serons jamais assez attentifs aux attitudes, à la cruauté, aux convulsions, aux inventions, aux blessures, à la beauté, aux jeux de cet enfant vivant près de nous avec ses trois mains, et qui se nomme le présent.

René Char, cité par François Mitterrand à l'occasion du colloque Création et développement à la Sorbonne, 13 février 1983.

7.5.11

Cent ans et plus



CZAR - Prononcer tzar et de temps en temps autocrate.
DIPLÔME - Signe de science. Ne prouve rien.
GUERRE - Tonner contre.
GULF STREAM - Ville célèbre de Norvège, nouvellement découverte.
HEUREUX - En parlant d'une homme heureux : "Il est né coiffé". On ne sait pas ce que cela signifie, et l'interlocuteur non plus.
LITTÉRATURE - Occupation des oisifs.
PARRAIN - Toujours le père du filleul.
PHÉNIX - Beau nom pour une compagnie d'assurances contre l'incendie.
YVETOT - Voir Yvetot et mourir ! (v. Naples et Séville).


Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, initié en 1847, paru en 1911 (posthume).

3.5.11

Le Corps de mon ennemi

Au matin, je vis avec joie sous l'arbre le corps de mon ennemi.


William Blake, repris dans le titre et la fin du film d'Henri Verneuil, Le Corps de mon ennemi, 1976, avec Jean-Paul Belmondo (LE corps du cinéma français), Bernard Blier (l'Ennemi), Marie-France Pisier (bien joli corps dont l'âme repose depuis peu) et Claude Brosset (corps androgine).

2.5.11

Où mène cet enfoncement


J’ai remarqué qu’une vaste trappe, à l’arrière, enfonçait vers les sous-sols. Mais il n’avait pas de veste, et dans les sous-sols on ne va pas sans veste. J’y vais. Je vais voir où mène cet enfoncement (il y a partout de ces enfoncements, mais nul qui mène au même endroit). Je regarde la photo : pleurait-il cet homme, où c’est moi qui invente ?

François Bon, "roman-photo | l’homme qui pleure", le tiers livre {http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2527}, 2 mai 2011.

24.4.11

Il repose, comme on dit,


Tout comme Paul, j'avais, il faut bien le dire, une fois de plus abusé de mon existence, j'en avais exagérément présumé, et donc j'avais usé et abusé de moi bien au-delà de toutes mes possibilités, j'avais usé et abusé de tout bien au-delà de tout ce qui est possible, avec ce même manque maladif de ménagements pour moi et pour quoi que ce soit, qui un beau jour a détruit Paul, et qui, tout comme Paul, me détruira moi aussi un de ces jours, car tout comme Paul a été tué par ses illusions maladives sur lui-même et sur le monde, moi aussi, tôt ou tard, je serai tué par mes illusions maladives sur moi-même et le monde.


Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgenstein. Une amitié (Eine Freundschaft), 1982.

12.4.11

Primero estaba el mar


Au commencement était la mer. Tout était obscur. Il n'y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes. La mer recouvrait tout. La mer était la mère. La mère n'était ni femme, ni chose, ni rien. Elle était l'esprit de ce qui allait advenir et elle était pensée et mémoire.


Tomás González, Au commencement était la mer, Carnets Nord (traduction de l'espagnol - Colombie - par Delphine Valentin), 1983.

10.4.11

Service volé

Mac Enroe a un truc glandulaire à lui : la colère déclenche un afflux d'adrénaline, ça permet de survoler la partie, de la téléviser intérieurement, de planer sur le terrain comme si c'était une rediffusion de l'espace en jeu (...) Et en plus son père qui est là, un peu tassé et féminisé, comme une mère, et qui le regarde... Père et fils... Tout le monde comprend que Mme Mac Enroe a été mangée par son fils après avoir mangé son mari... Il gagne... C'est une fable pour tous les temps...



Philippe Sollers, Femmes, Gallimard, 1983.

2.4.11

La Convention

Lieu immense. Tous les types, inhumains et surhumains étaient là. Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache, tous exécrant Marat.



Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874.

29.3.11

#genius



Il tomba sur eux l'ombre d'un homme géant. Son tablier s'arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d'une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses de bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l'objet, au milieu d'un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s'expose en voulant faire le malin...

Samuel Beckett, Mercier et Camier, Minuit, 1946

23.3.11

Dialogue originaire





Les femmes étant la nuit, la grande nuit des ventres, la nuit rouge et noire du plaisir, de l'enfantement, des fins dernières.

Richard Millet, Lauve le pur, P.O.L, 2000.


Je cherche à faire un pas de plus vers la source de l'effroi que les hommes ressentent quand ils songent à ce qu'ils furent avant que leur corps projetât une ombre dans ce monde.

Pascal Quignard, La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007.