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8.12.22

Précis comme l'aube



— Ça va comme ça, dit-il dans un râle, avec un sourire contraint. Je m'en remets à toi.

Il me tendit la patte. Je la serrai et le regardai dans les yeux, deux cercles rougis dépourvus de force, les mêmes qui autrefois lançaient des éclairs. J'aperçus encore une lueur, un éclair de lucidité qui me fit acquiescer, terrorisé, comme s'il venait encore de me donner un ordre. 

— Finis-le pour moi. Mets-y tout ton Amour, dit-il. 

— Bien sûr, Solomon. 

— Et brûle l'ancien. Que personne ne sache qui j'ai été. 

J'hésitai. Il s'en aperçut et tenta de me serrer plus fort la patte. Son livre racontait une histoire extraordinaire, faite de méchanceté, de sang, d'astuces et de ruses. Mon cœur se fendit en entendant cette volonté. Je m'étais attaché à ce récit, il avait coloré mes rêves bien mieux que la parole de Dieu, parce qu'il parlait de nous. 

— Fais-le, dit le vieux renard avec un soupir. Ça ne cause que d'un animal, et de ses désirs futiles. 

J'aquiesçai. Solomon lâcha ma patte et se mit à regarder par la fenêtre.

— Comme elle est longue, cette nuit. On dirait qu'elle nous veut à elle pour toujours, misérables et idiots. 


Bernardo Zannoni, Mes désirs futiles, Quai Voltaire, 2023 (trad. Romane Lafore).


28.9.21

Heads or Tails




“The giant whom you charged so valiantly, you and Rocinante - in truth it was no giant but a mere windmill. None of this was real, this life of aventure that you led. It was all a show put on to entertain us. You knew that, did you not? You were an actor, playing a part, and we were your audience. But now the show is coming to an end. Time to hang up your sword. Time to confess. Speak, Don Quixote!” 


J. M. Coetzee, The Death of Jesus, Text Publishing, 2019.


10.6.18

Le tapis sur l'image.


De ton côté ? Quelle absurdité. Les enfants sont contre leurs parents, pas avec eux. Mais il s'agit d'une soirée particulière au sein d'une semaine particulière. Il est très peu probable qu'ils se retrouvent tous les trois ensemble, pas au cours de cette vie. Pour une fois peut-être, ils devraient se transcender. Peut-être les mots de sa fille viennent-ils du cœur, du fond de son vrai cœur, pas du faux. Nous sommes de ton côté.

J. M. Coetzee, L'Abattoir de verre, Seuil, 2018 (trad. Georges Lory).

23.8.17

L'amour anxieux


But is he truly the lover Monica Vitti seeks? Will he be any better than the men in her films at stilling her anguish? He is not sure. Even if he found a room for the two of them, a secret retreat in some quiet, fogbound quarter of London, he suspects she would still, at three in the morning, slip out the bed and sit at the table under the glare of a single lamp, brooding, prey to anguish.


J. M. Coetzee, Youth: Scenes from Provincial Life II, Secker and Warburg, 2002.

13.3.15

Un joyau comme preuve de son passage

Un jour cela cessera de ressembler à un langage, cela deviendra la façon dont les choses sont.

J.M. Coeetze, The Childhood of Jesus, Harvill Secker, 2013.

7.9.12

Le Sermon sur la Chute de Rome, par Jérôme Ferrari


Si Le Sermon sur la chute de Rome est le premier livre que vous lisez de Jérôme Ferrari, vous ignorez tout de sa syntaxe impeccable, son goût pour les rives, sa justesse qui pourrait être orgueilleuse. Et un monde rugissant, en lutte avec ses propres croyances, va s'ouvrir à vous pour vous happer corps et bien. Mais n'ayez crainte car, pour reprendre l’antiphrase mystique de son précédent roman, murmurée au milieu du chaos, « tout s'oublie si vite, tout est si léger ».

La chute de Rome, telle que la voit saint Augustin, est le centre autour duquel pivote ce nouveau livre. Tour à tour revanche des médiocres et promesse de renouveau, ce moment de l'Histoire est un prisme changeant, que l'on manipule au long des chapitres à mesure que les personnages se succèdent et en livrent d'une certaine manière leur version ; leur vérité pirandellienne. Autant qu'il est délicat de débusquer le moindre écart dans la composition de son texte, il est sans doute aisé de blâmer Ferrari pour son lyrisme, qui est une tendance fréquente à l'élégie, et qui peut former le prétexte de s'en éloigner. De même, un auteur à la plume si ample pourra surprendre par le point d'honneur qu'il met  à s'ancrer dans le quotidien, dans le trivial de situations malaimables voire graveleuses.

Mais les destins dont traitent en détail les romans de Ferrari, les vies qu’il déroule devant nos yeux sont à la fois l’obsession de son œuvre, les personnages se parlant d’un livre à l’autre, précisant, par d’incessantes trajectoires entre ceux-ci, la tragédie qui les anime, à la fois son obsession donc et tout autre chose. Un motif, une fausse intrigue à la chair élastique, aux noms presque interchangeables tant le propos se sert du séculier pour viser à la transcendance. Le Sermon sur la chute de Rome ne déroge pas à la règle, venant même accentuer le mouvement général auquel on peut légitimement penser que Ferrari ne finira pas de si tôt de s’atteler, porteur qu’il est d’une si grande maîtrise.

L’alternance entre les périodes passées et présentes, procédé qui convient au plus haut point à son écriture, ne fonctionne pas uniquement par un jeu de contraste à la manière de l’évocation indirecte utilisée par Faulkner (Les Palmiers sauvages) ou Coetzee (Terres de crépuscule). Chaque segment vient éclairer le précédent d’une lumière nouvelle, certes, mais contribue également à faire vaciller les perceptions du lecteur, si bien que nous ne savons plus bien sur quel pied danser, à qui se vouer, si le narrateur s’en remet à nous, aux personnages ou à une instance non déterminée. Ce vertige, cette sensation du sol qui se dérobe sous la narration, c’est en définitive le matériau brut qu’aime à travailler Ferrari, sans relâche et dans le sens d’une épure, vers une révélation du verbe.



Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la Chute de Rome, Actes Sud, 2012.


Extrait

Elle ne se plaignait de rien, son acquiescement était total car chaque monde est comme un homme, il forme un tout dans lequel il est impossible de puiser à sa guise, et c'est comme un tout qu'il faut le rejeter ou l'accepter, les feuilles et le fruit, la paille et le blé, la bassesse et la grâce. Dans un écrin de poussière et de crasse reposait le grand ciel de la baie, la basilique d'Augustin, et le joyau d'une inépuisable générosité dont l'éclat rejaillissait sur la poussière et la crasse.

18.4.12

~~

Je suis une personne qui a des intuitions de liberté (comme tout prisonnier enchaîné) et construit des représentations - elles-mêmes étant des ombres - d'individus qui brisent leurs chaînes et tournent leurs visages vers la lumière.



J. M. Coetzee, Doubling the Point: Essays and Interviews, Harvard University Press, 1992.

12.4.12

~

A human soul above and beneath classification, a soul blessedly untouched by doctrine, untouched by history, a soul stirring its wings within that stiff sarcophagus, murmuring behind that clownish mask.


J. M. Coetzee, Life and Times of Michael K, Ravan Press, 1983.

22.2.12

amor matris



La vie c'est de la poussière entre les orteils. La vie c'est de la poussière entre les dents. La vie c'est mordre la poussière.


J. M. Coetzee, Age of Iron, Martin Secker & Warburg, 1990.


3.2.12

Vengeance of the Sons


Le père, pâle copie du fils.



J. M. Coetzee, The Master of Petersburg, Martin Secker & Warburg, 1994.

11.1.08

'Good night, Señor C, I will whisper in his ear: sweet dreams, and flights of angels, and all the rest'


I read the work of other writers, read the passages of dense description they have with care and labour composed with the purpose of evoking imaginary spectacles before the inner eye, and my heart sinks. I was never much good at evocation of the real, and have even less stomach for the task now. The truth is, I have never taken much pleasure in the visible world, don't feel with much conviction the urge to recreate it in words.


J.M. Coetzee, Diary of a Bad Year, Harvill Secker, 2007.

13.8.07

Générations


" (…) il m'est revenu à l'esprit que j'avais dit à la Persane, au cours d'une de nos promenades dans la forêt de mélèzes, que, de nos jours, tant de jeunes se suicident, et que la société dans laquelle ces jeunes sont forcés de vivre ne comprend absolument pas pourquoi, et il m'est revenu aussi que, sans transition, et avec toute la brusquerie dont j'étais capable, j'avais demandé à la Persane si elle-même se tuerait un jour. Sur quoi elle s'était contentée de rire et elle avait dit Oui."
Thomas Bernhard, Oui (Ja), 1978.

"Bien qu'il se fût vu obligé, parfois, de tirer sur des gens, mon père était un homme sans malice, gai et sensible de nature. Il m'aimait beaucoup et espérait me voir réussir là où il avait échoué dans la vie."
Viktor Pelevine, Omon Ra, 1992.

"Si l'on doit interdire aux jeunes de s'attaquer aux plus vieux, alors ils n'ont plus qu'à rester assis en silence pour toujours."
J.M. Coetzee, "He and His Man" – Nobel Lecture, 2003.