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28.10.18

R.I.P.


En featuring dans le premier album studio de Joji, être apatride au sein du son et de l'image, Trippie Redd entonne trois mots — "die for you" — avec un timbre qui singe en hommage celui du rappeur disparu au mois de juin à l'âge de vingt ans, XXXTentacion. Ces mots et leur écho vibrant renvoient soudain un reflet inversé des paroles que répétait plus tôt dans l'année la talentueuse 070 Shake dans son single "Glitter" : "before I even existed".
Loin du folklore morbide d'un Biggie ("Ready To Die"), de la désinvolture bravache d'un Mickey Avalon ("Waiting To Die") ou encore de la pose chromée d'une Lana Del Rey ("Born To Die"), la démarche de Joji et son compère sonne comme une mise à terre de la mort, la volonté de lui parler à hauteur d'homme (« Ne crois pas que si je veux mourir pour toi, cela signifie que tu as plus de valeur que moi. »). Ce genre d'énoncé délicieusement oiseux était présent dans le court album "Ye" commis par celui qui se fait désormais appeler ainsi : « Aujourd'hui j'ai pensé à me suicider et je m'aime bien plus que je t'aime, alors... ».
Quel que soit le nom qu'on donne ici-bas au trépas, quelle que soit la forme qu'il prend avant d'être — maladie, abandon, solitude, déchéance, disgrâce, chagrin, vanité —, sa venue gagne toujours à descendre d'un piédestal vermoulu. C'est ce qu'on peut appeler une saine méfiance. Joji aura 27 ans l'année prochaine, alors s'il faut lui dire une seule chose, la voici : « Pas bienvenue au club ! ».

21.7.16

Le Bouquet sans fin


Lancé à vive allure, l'utilitaire immaculé fait irruption sur la Promenade juste avant Lenval, l'hôpital pour enfants. Nous sommes au soir du 14 juillet avec son rituel immuable des feux qui crépitent et de l'attente du bouquet final. Cette année cette attente est à double détente et la fin du feu est singée par un camion glacial, une morgue ambulante.

Lenval renferme toujours le secret des crises de mon frère aîné, celui de nos aller-retours auprès des équipes médicales avouant pour finir ignorer ce que ce gamin de dix ans pouvait avoir dans la tête qui lui vrillait à ce point les viscères et les sens.




Si le véhicule blanc criblé d'impacts noirs ne s'était pas arrêté devant le palais de la Méditerranée, façade aveugle qui a tant marqué mon enfance, il aurait, qui sait, poursuivi sa course folle le long de la place puis du lycée Masséna, où Apollinaire s'essayait à la poésie sous le nom de Guillaume Macabre, jusqu'à l'hôpital Saint-Roch où je fus transporté toutes sirènes hurlantes par les pompiers appelés à m'extraire de la mare de sang dans laquelle une chute de vélo m'avait plongé. 

Je suis vivant vingt-deux ans plus tard, tant sont morts peu après vingt-deux heures. Morts non loin d'où je suis né, boulevard Tsarévitch. Le même hasard, un destin inverse et la moindre des choses, pour moi, d'honorer leur mémoire jusqu'au bout, sans savoir le jour ni l'heure.

14.6.16

Mater / Matar

Hiver 1997. Étudiant en Espagne, je suis les conseils de nombreux camarades en faveur du premier film d'Alejandro Amenábar, Tesis. Dans la scène d'exposition de ce long-métrage de fiction centré autour du phénomène des snuff movies, l'héroïne, Angela, est tentée comme d'autres passants par le désir de se pencher vers les voies du métro madrilène sur lesquelles un individu a sauté peu de temps auparavant, mort suicidé sous une rame. Ce réflexe morbide est perfidement utilisé ensuite, quand il se retourne contre Angela, et, me dis-je aujourd'hui, quand il se retourne depuis lors contre moi qui ne peux plus apercevoir des voies de métro sans y repenser.



19.7.15

1945


Chez Bresson : "Je lutte".
Chez Faulkner : "They endured."

15.5.13

Arrière des trains courts


Iago Piret-karll n'en vint pas d'emblée au principe de l'Onirisme Horloger – ou OH. Ce fut long et, à vrai dire, tortueux. S'explique ainsi l'âpre débat épistémologique et les querelles d'historiographes qui s’en suivirent, dont l'écho parvient encore à nos oreilles. Tous les OH-séants, quoi qu'il en soit, s'accordent aujourd'hui sur un point : l'extrême prédestination biographique qu'était la sienne à devenir le théoricien que l'on sait. Sa vie, en quelque sorte, fut le terreau idéal pour fixer les connecteurs qui manquaient à nos songes. « Nous n'osions en rêver » est à cet égard le mot d'ordre le plus fréquemment cité par nos instances. PkI (nous le nommerons dorénavant selon cette acception désuète mais efficace, qui, et on peut s'en étonner, apparaît dénuée de toute portée péjorative) a mis un point d'honneur à ne jamais noter le récit de ses rêves. En retour son existence fut, chaque jour un peu plus, l'horizon projectif de songes rendus précis par l'expérience. OH (dont nous supprimons le point d'exclamation final, en vertu des minutes du troisième colloque fondamental) prit son envol dans l'atmosphère de ce que, en termes d'industrie du divertissement vingtièmiste, on nommait une saga. Est-ce un paradoxe si la joie est au final ce qui caractérise OH ? Nous devrons chercher à le savoir, quand bien même une vie de rêve n'y suffirait pas.

*

J’ai peine à croire que tant de beauté puisse résulter de cet endroit, pensa PkI. Il poursuivit cependant son chemin, découvrant des merveilles plus grandes encore. Derrière le vaste espace, évoquant une clairière entourée de bâtiments dessinés avec soin, il étudia les contours de devantures superbes. Il ne put garder fermée sa mâchoire. L’air est éclatant, le ciel s’irise ; quelle erreur, se dit-il, quelle dramatique erreur ! Comment n’ai-je pas abordé cette jeune femme, dans la ruelle là-bas derrière ? Une crinière comme la sienne, ce roux si délicieux. J’ai cru que c’était impossible. La pureté du visage. Croiser pareille créature, côtoyer tant de douceur suggérée, dans le désespoir ambiant, à quelques encablures à peine de cette place de triste mémoire, ce lieu qui, dans mon souvenir, suffisait à lui seul à rendre toute la cité nauséabonde. Un prodigieux changement est advenu, je n’en doute pas. Mais elle s’en est allée, de son côté. On aurait dit un ange. J’aimerais tant lui montrer la majesté que j’observe, ces dorures, cette délicatesse, le millier de détails qui ravissent mon esprit. Mes yeux se mouillent de larmes. PkI resta en arrêt, seul entre deux places d’inégale superficie. Il récita une chaîne textuelle connue,  Je vis dans la gloire, je vis, je vis dans le Bleu. Immole-moi demain, si je te fais défaut, laisse-moi le jour d’aujour. Et ne t’en reviens pas. Et ne t’en reviens pas, trois fois, puis neuf, serrant contre un pan de sa veste la communication qu’il devait faire ce jour-là dans les sous-sols  des Officiels. Il activa l’enregistreur et se plaça instantanément dans la configuration théorique qui n’allait plus tarder à l’accueillir pour sa contribution. Je vous propose désormais de renoncer aux leçons, démarra-t-il, je dis bien d’y renoncer et non seulement d’oublier ce que j’ai pu vous dire jusqu’à présent sur les rêves. Leur ennui, pensez que c’était là une hypothèse, poursuit-il. Une hypothèse non avérée. Les rêves sont passionnants. L’existence réelle, en tout point, est accablée par la comparaison. Si je déroule un fil, entre les survenances des songes, le trajet de ce fil, à lui seul, est valable plus que la vie de peuples entiers. S’il vous arrive de ne plus trouver la force, et de nos jours quoi de plus banal, si la confiance vous fait défaut, arrêtez alors n’importe qui venant à votre rencontre. Le récit qu’il vous fera, à votre demande, du dernier rêve dont il a le souvenir, ce récit vous sauvera. Bien plus que du désarroi, ou de la détresse. Il vous sauvera pour de bon, vous n’aurez plus d’ennuis, singuliers et pluriels. PkI hocha deux fois de la tête, de manière brève et rapprochée, puis reprit. Il vous sauvera pour de bon, vos ennuis s’en iront. Je vous remercie, termina-t-il, c’est un immense honneur, etc. Les compléments ont été placés dans vos systèmes, aux emplacements indiqués.
Le buste relevé, PkI prit soudain une grande inspiration et bloqua quelque temps l’air dans sa cage thoracique. De l’index replié, il appuya fortement sur ses narines et se plongea dans le noir avec emphase. Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme aux cheveux roux lui faisait face, sans qu’il puisse, bien entendu, toucher son corps.  Il confondait son image avec celles d’idées à caractère régressif.  Il produisit le son de paroles automatiques, liées à ses songes précédents ; essentiellement des obsessions renvoyant à des impératifs académiques ou à des recommandations d’usage. Je n’ai pas eu le temps. Il ne me reste plus. Je préfèrerais ne pas. Pourvu qu’il ne soit. La beauté de la jeune femme était si grande que PkI ne put s’empêcher de laisser s’installer l’impression qu’il flirtait avec elle. Les paramètres oniriques, même infimes, même imprécis, ne laissaient pourtant rien espérer quant à l’éventualité d’une aventure entre eux – il avait un fardeau bien trop lourd à porter, tout concourrait à décrire les atours d’un amour impossible. C’est alors que survinrent les flashes. D’une grande intensité, ils mélangèrent la suavité du contexte avec l’ineptie des visées : chiens à visage humain, rubans dorés tâchés de sang, coïts abrasifs, bandits-manchots inarrêtables, mandolines par millions, haches débitant des bûches, applaudissements, cris, bols débordant de porridge.  Les poses que prenait la jolie rousse, une fois terminé le flot de ces irruptions, furent toutes plus ravissantes les unes que les autres. Puis un masque aux proportions géantes surgit devant elle, visage difforme la cachant en entier et souriant dans une évidente effronterie. Elle fit une tentative soudaine visant à pousser ce masque. Malgré tous les obstacles il n’y eut plus pour PkI aucun doute : c’était là une éclatante allégeance, l’intense éclat d’une flamme déclarée. Néanmoins le masque se referma, ni plus ni moins, sur la jeune femme aux cheveux rouges. PkI tendit les mains, mais il sentit qu’elles étaient occupées par un être – un nourrisson. Dans un geste d’une tendresse infinie, il offrit le nouveau né à la jeune femme. Mais elle avait laissé place à une sorte d’œuf monstrueux, surmonté d’une touffe de poils orange. PkI poussa un hurlement de douleur. Ses yeux étaient ouverts. Les deux esplanades étaient revenues, il se tenait toujours entre elles. Mais il constata avec horreur qu’elles avaient repris leur aspect antérieur. D’une saleté confinant à l’écœurement. Noires de suie, brillantes de crasse. Il distingua au loin une jeune femme, presque encore une fillette. Il s’approcha. Ses cheveux avaient dû être roux, mais il ne put en juger. Elle semblait sortir des égouts. Elle boitait, et traînait derrière elle une béquille trop petite. Son visage fit à PkI la même impression qu’une vilaine plaie.

*

Nous avons tous appris à comprendre combien OH n’est pas une entreprise descriptive. Il n’y a pas de coercition, nulle emprise exercée par le pouvoir qu’ont sur nous les rêves. Et même si ce pouvoir s’est installé, même si son progrès fut maintes fois prouvé, au cours des décennies passées, nous ne sommes pas là pour insister sur l’aspect prophétique des OH-séants. Ces instances ne sont pas le réceptacle d’un hommage mais une machine de pensée vivante, dans l’état du songe ou du non-songe. Si PkI a payé de sa vie l’abrogation d’une paroi entre la vie et les songes, paroi qui résidait en premier lieu dans nos façons de penser, c’est bien qu’il possédait une vision de la tâche qu’aujourd’hui nous avons  à cœur d’accomplir. Nous devons réaffirmer la nécessité du laisser-venir de la vie onirique, sans coup de griffe, sans embardée ni jalousie de part et d’autre. Nous avons tout entre nos mains, dans nos corps et dans nos esprits. Mais les affrontements anciens nous empêchent. Nous sommes à la croisée des chemins. La frise du temps et le songe qui la nargue. Nous devons apprendre à ne pas choisir entre l’un et l’autre. L’avenir onirique est la plus belle création de nos défunts. Ils sont, de manière véritable, nos continuateurs.
Décidément, il n’était pas prévu pour nous de parler aussi longtemps, aussi longtemps après, dans ces termes, de la figure d’Iago Piret-karll.

7.9.12

Le Sermon sur la Chute de Rome, par Jérôme Ferrari


Si Le Sermon sur la chute de Rome est le premier livre que vous lisez de Jérôme Ferrari, vous ignorez tout de sa syntaxe impeccable, son goût pour les rives, sa justesse qui pourrait être orgueilleuse. Et un monde rugissant, en lutte avec ses propres croyances, va s'ouvrir à vous pour vous happer corps et bien. Mais n'ayez crainte car, pour reprendre l’antiphrase mystique de son précédent roman, murmurée au milieu du chaos, « tout s'oublie si vite, tout est si léger ».

La chute de Rome, telle que la voit saint Augustin, est le centre autour duquel pivote ce nouveau livre. Tour à tour revanche des médiocres et promesse de renouveau, ce moment de l'Histoire est un prisme changeant, que l'on manipule au long des chapitres à mesure que les personnages se succèdent et en livrent d'une certaine manière leur version ; leur vérité pirandellienne. Autant qu'il est délicat de débusquer le moindre écart dans la composition de son texte, il est sans doute aisé de blâmer Ferrari pour son lyrisme, qui est une tendance fréquente à l'élégie, et qui peut former le prétexte de s'en éloigner. De même, un auteur à la plume si ample pourra surprendre par le point d'honneur qu'il met  à s'ancrer dans le quotidien, dans le trivial de situations malaimables voire graveleuses.

Mais les destins dont traitent en détail les romans de Ferrari, les vies qu’il déroule devant nos yeux sont à la fois l’obsession de son œuvre, les personnages se parlant d’un livre à l’autre, précisant, par d’incessantes trajectoires entre ceux-ci, la tragédie qui les anime, à la fois son obsession donc et tout autre chose. Un motif, une fausse intrigue à la chair élastique, aux noms presque interchangeables tant le propos se sert du séculier pour viser à la transcendance. Le Sermon sur la chute de Rome ne déroge pas à la règle, venant même accentuer le mouvement général auquel on peut légitimement penser que Ferrari ne finira pas de si tôt de s’atteler, porteur qu’il est d’une si grande maîtrise.

L’alternance entre les périodes passées et présentes, procédé qui convient au plus haut point à son écriture, ne fonctionne pas uniquement par un jeu de contraste à la manière de l’évocation indirecte utilisée par Faulkner (Les Palmiers sauvages) ou Coetzee (Terres de crépuscule). Chaque segment vient éclairer le précédent d’une lumière nouvelle, certes, mais contribue également à faire vaciller les perceptions du lecteur, si bien que nous ne savons plus bien sur quel pied danser, à qui se vouer, si le narrateur s’en remet à nous, aux personnages ou à une instance non déterminée. Ce vertige, cette sensation du sol qui se dérobe sous la narration, c’est en définitive le matériau brut qu’aime à travailler Ferrari, sans relâche et dans le sens d’une épure, vers une révélation du verbe.



Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la Chute de Rome, Actes Sud, 2012.


Extrait

Elle ne se plaignait de rien, son acquiescement était total car chaque monde est comme un homme, il forme un tout dans lequel il est impossible de puiser à sa guise, et c'est comme un tout qu'il faut le rejeter ou l'accepter, les feuilles et le fruit, la paille et le blé, la bassesse et la grâce. Dans un écrin de poussière et de crasse reposait le grand ciel de la baie, la basilique d'Augustin, et le joyau d'une inépuisable générosité dont l'éclat rejaillissait sur la poussière et la crasse.

29.5.12

Enter



Je vis dans ses yeux
Je suis pour lui
Un bouton de chemise
Et nos vies dans l'objet



17.5.12

tout passera tout cassera tout lassera


1895 : Fiat Lux Bros.
1935 : Chinatown se passe
1975 : Chinatown se casse
2015 : le jour d'aujourd'hui

27.4.12

Ecoute,


Première écoute : tout est parfait mais justement rien ne se tient. Ce n'est absolument pas ce que j'attendais. Cela dit cette perfection est tout à fait ce que je craignais. Les morceaux s'enclenchent les uns à la suite des autres sans bonheur et plus l'écoute dure plus le dégoût se transforme en nausée. Tout ça flotte. Si la perfection existe elle n'aura duré qu'un ou deux morceaux. Et encore. Les disques de musique ont le tort eux de durer dix ou douze pistes. On parle alors d'albums. Je suis déçu comme si je m'étais moi-même trahi. Je n'étais pas prêt, ni prévenu. Je ne me parle pas assez, ce disque est trop bavard. Cette écoute numéro un : ne-sert-à-rien.

Deuxième écoute : je ne sais pas ce que je fais là ; j'y suis pourtant : j'y reste, étonnamment.


Troisième écoute : en un sens elle n'aurait jamais dû arriver. J'ai pourtant en tête une hypothèse de quatrième écoute car deux ou trois choses me mettent la puce à l'oreille.

Xième écoute : ad libitum, locutions latines et fascination pour la musique en nous.


11.2.12

Kampuchéa, par Patrick Deville


Douch, Cambodgien connu pour avoir été à la tête du camp S-21 de sinistre mémoire, vient ces jours-ci d'être condamné à la prison à vie par décision d'un tribunal qu’a parrainé l'ONU. Le fil des actualités rattrape ainsi Kampuchéa, le dernier roman de Patrick Deville, dont Douch se trouve être au centre. Mais si l’écrivain évoque les comparutions de l’ancien Khmer rouge entre 2009 et 2011, abordant au passage le parcours d’autres acteurs de ce tragique épisode de l’histoire du Cambodge survenu durant la seconde moitié des années soixante-dix, il le fait à sa manière et y imprime sa patte faussement nonchalante. De même qu’il nous avait dans ses précédents livres, en Amérique centrale, dans les Caraïbes ou en Afrique, fait suivre le cours de ses pérégrinations à la recherche des restes insurrectionnels, il livre ici tout autant le résultat d’une enquête, d’un reportage sur le vif, que le fruit de ses réflexions. Et ce à quoi il pense, nourri des lectures habitées de Loti, de Malraux mais aussi de figures moins connues telle celle de l’entomologiste Henri Mouhot qui découvrit par hasard le temple d’Angkor, ce qu’il nous donne à voir est notre propre reflet à travers le destin des mouvements révolutionnaires. Le vertige utopique de la tabula rasa irrigue les pages de Kampuchéa, provoquant tout à la fois l’ivresse et la révulsion. Depuis le style martial et hypnotique des slogans de l’Angkar diffusés sur Radio Phnom Penh devenue La Voix du Kampuchéa démocratique jusqu’aux vers de Vigny que récite Douch pour toute défense face à ses jurés – lui qui fut formé en France à enseigner les Lettres –, la langue tourbillonnante de Patrick Deville nous permet de mieux appréhender la portée d’actes que l’on catalogue sans doute trop vite comme étant uniquement des atrocités, comme n’ayant pas plus de sens – ne pouvant être polysémiques. Son roman s’avère ainsi capable de produire une épiphanie de la plus sombre horreur.


Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil, coll. Fiction & Cie, 2011.

12.12.11

#lundiconfession


Il est des associations musico-littéraires qui ont l'évidence de la trace indélébile, qu'elles soient étonnantes (The RZA-Guillaume Apollinaire), confluentes (Godspeed You Black Emperor!-Lutz Bassmann) ou davantage gênantes (ABBA-JM Coetzee).

6.9.10

Bled & Bescherelle


Ramuz est en délicatesse volontaire avec la grammaire, fondant le métal de sa langue vernaculaire dans le pouvoir d’évocation de sa prose.

Volodine est en délicatesse volontaire avec l’orthographe, prenant appui sur la formule « Omar m’a tuer » pour décupler la puissance de ses écrits.

1.9.10

Compson & Ferguson



Dans Le Bruit et la Fureur (1929), Quentin Compson brise sa montre : il fait montre d’indépendance vis-à-vis du passage du temps.
Dans Twin Peaks (1990), Madeleine Ferguson brise ses lunettes : elle affirme son autonomie vis-à-vis du spectacle du monde.

24.9.09

PRODUIT INDISPONIBLE - FAITES UN AUTRE CHOIX


C'est à peine si l'alerte générale lui laissa le temps de prendre connaissance du narrat court distillé par la messagerie automatique. Ce narrat suit.

En premier passèrent huit cent vingt-quatre années sans que rien de notable ne se produise, dans le champ des relations amoureuses. Champ théorique il est vrai, découvert à peine il y a trois siècles. Puis ce fut ce qu'il convient de nommer une liaison, avec ses artefacts de ferveur et d'entrain - le tout irrépressible. La venue de l'enfant, peu à peu, devint un motif central de ce qui restait une passion amoureuse, au sens littéral du moins. Le rire, pas permis. Ou bien peu. Vent de face et glacial, chaleur relative quand il retombe. Etiolement du sentiment, avéré il y a désormais quelques lustres. Réveils brutaux dans un état où tout semble perdu, alors même que rien n'est possédé. Et le temps de la conclusion, géniteur contre géniteur, potentiel. Si tout ce qui était possible était développé, on n'aurait de toutes façons pas le temps de le vivre. Alors. Le terme.

30.3.09

Devoir à la maison

Je me répète sans cesse ces deux phrases de William Saroyan, veilles de soixante-dix ans et dont le sens n'est pas certain pour moi : « Invite la vertu au cœur de quiconque aura été plongé dans la détresse et le silence par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence, car elle est indigne de l’œil clairvoyant et du bon cœur. » Peut-être y a-t-il derrière ces deux phrases une clé ouvrant vers d’autres contrées de l’esprit ? Ou alors est-ce seulement cette manie qui est la mienne, celle qui consiste à doter ce que je ne comprends pas d’une aura de magie et de fascination ? Quoi qu’il en soit je ne peux empêcher leur récitation intérieure, ce qui suggère bientôt qu’elle forment pour moi une conduite à prendre. Que je le veuille ou non, je dois chercher autour de moi les traces de détresse, surmonter l’obstacle de la facilité et me montrer de bon conseil. Je pourrais jeter mon dévolu sur ce jeune homme, que je vois tous les jours assis au même arrêt de bus. Je l’observe de temps en temps depuis la fenêtre de ma cuisine. Il a tout le temps l’air ailleurs, insouciant. Ou plutôt inderdit. N’est-ce pas là la détresse et le silence dont parle le dramaturge ? Tout semble faire croire que ce jeune homme est là, parmi nous, alors qu’il n’est pas là. Il me fait penser à ces militants permanents, prêts à n’importe quoi pour ne pas ressembler aux autres gens. Contre la vie, contre le monde. Faire d’eux des suicidaires, ou même des nihilistes, serait trop réducteur – et revoilà le vice de l’évidence. Ce jeune homme refuse de prendre le risque suprême, celui d’avouer qu’il a peur d’exister, peur que son existence soit douloureuse pour lui et ceux qui l’entourent. Mais cela tombe bien car ma tarte est enfournée et dans le quartier ma réputation n’est plus à faire : je vais aller voir ce jeune homme, lui parler doucement, lui prodiguer un doux baiser et lui murmurer « Tout va bien se passer ; même si tu meurs. Rien ne mourra. ».

3.11.08

Eternal Flame


A l'instigation - nouvelle - de Marie, les treize chansons en forme de réponses aléatoires (quoi de mieux pour Randomizm ?) nominées sont :


1. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? --> Break It On Down, de LL Cool J (oui enfin, je me verrais mal debout sur le toit d'une Gran Torino là tout de suite)

2. Comment les autres vous voient ? --> Tel, d'Alain Bashung ("Tel Guillaume Tell", ça ne s'invente pas pour qui se prénomme comme moi Guillaume)

3. Quelle est l’histoire de votre vie ?--> Street Spirit (Fade Out), de Radiohead (assez d'accord, surtout avec le passage où Thom Yorke chante "this strain I am under")

4. Quelle chanson pour votre enterrement ? --> Sleep-Murray Ostrill (They Don’t Sleep Anymore), de Godspeed! You Black Emperor (mais alors autant prévenir tout le monde tout de suite : ce titre dure vingt minutes)

5. Comment allez-vous de l’avant dans la vie ? --> End of Skies, de Ceschi ("Comment fuir le ciel quand il vous tombe dessus" dit le refrain - ça ne s'invente pas bis)

6. Comment être encore plus heureux ? --> Brandy Alexander, de Feist (Cheers!)

7. Quelle est la meilleure chose qui vous soit arrivée dans la vie ? --> 1988, de Blueprint (tout bien réfléchi, oui, la première victoire de Stefan Edberg à Wimbledon est une bonne chose - ah mince, ce n'était pas moi !)

8. Pour décrire ce qui vous ravit ? --> 365 cicatrices, de La Rumeur (là ça tourne au masochisme - Hamé support)

9. Votre boulot pour vous c’est… ? --> Alphabet City, de Clare & The Reasons ("Amène ton dictionnaire", dirait Fuzati)

10. Que devriez-vous dire à votre boss ? --> 400 On The BPM, de K-The-I ??? (mais c'est peut-être un peu violent, pour une mise en contexte voir ma récente
critique de l'album entier)

11. Pour vous, l’amour c’est… ? --> Automne malade, de Léo Ferré ("Directeur du feu et des poètes", Apollinaire fever)

12. Pour vous, la sexualité ça doit être… ? --> Baby’s Romance, de Chris Garneau (euh... doit-on systématiquement faire un commentaire ?)

13. Bloguer pour vous c’est… ? --> Beautiful Crazy, de Devin The Dude (disons qu'avec le gars Devin Copeland en fond c'est tout de suite beaucoup plus smooth d'être un nerd...)


Les heureux gagnants de la nouvelle opération tâche d’encre induite subséquemment sont :

- Emmanuel-Blaise et la bande
Au poil (pour rire en chantant)

- Nico-l'oiseau picard (parce que Franchement, il (a de bons goûts musicaux))

- L'indispensable Codotusylv(hein) du webzine musical qu'il nous faut Fake For Real (parce que ce sirop pour la toux-là n'est pas à proprement parler "des bonbons des cachous", n'en déplaise à Jonasz)

- L'équipe du Grognard (parce que, musique ou pas, le temps est à la neige)

- Les membres du Fric-Frac Club sévissant du côté d'A Country For Old Man (parce que leur chaîne doit balancer des basses)

- Et enfin le Claro en route Toward Grace (pour que ses riffs répondent à leurs raffs)


Rappel du thème :
“mettre son ipod en position aléatoire et coller les treize chansons qui sortent du chapeau aux treize questions suivantes, sans tricher bien sur !”

13.10.08

Pourquoi je lis lentement


Emile Zola, Arthur Conan Doyle, Jean Giono.

J'ai quatorze, quinze et seize ans.


Puis viennent les lectures compulsives dès l'instant de la découvrete : Primo Levi, Jean-Paul Sartre, Paul Ricoeur, Albert Camus, Emmanuel Mounier, Pierre Bourdieu, Manuel Vasquez Montalban, Jean-Patrick Manchette, Jean Echenoz, Michel Houellebecq, Serge Daney, William Faulkner, Charles Péguy, Guillaume Apollinaire, C.-F. Ramuz, Pierre Michon, Hubert Mingarelli, J. M. Coetzee, Régis Jauffret, Antoine Volodine.

Grosso modo : à chaque année ou semestre sa découverte, dans le temps qui lui est nécessaire - et la cohorte des autres livres laissés de côté.


Je lis lentement. Parfois, je relis. CQFD.

27.9.08

Markus Babeuf


Il était au point de départ de l'action. Debout à la fenêtre de son logement, il se trouvait dans l'incapacité totale de déterminer si la nuit était tombée. Du côté des événements passés, il revoyait un corps très frêle frémissant entre ses doigts. Il imaginait la rampe de l'escalier, derrière lui, toute de bois vermoulu. Arrivé en haut des marches il ouvrait à nouveau le dossier abîmé qui était calé sous son coude, le récit liminaire de la conjuration, le témoignage premier.

Tout à présent lui revient en mémoire : au moment de la puberté, on lui annonce qu'il est héritier d'une lourde charge symbolique. Puis on le place en insititution, avec des avantages dont il ne cesse de vouloir se débarasser. Malgré tous ses efforts, il devient rapidement le bouc-émissaire de tout le dortoir et subit des brimades répétées. Sa force de conviction, bizarrement, en ressort grandie. Il se persuade que le symbole qu'il porte mérite de passer outre ces épreuves. En un sens, il se considère comme un messie. Mais à mesure que les années passent, il ignore toujours ce qu'il est chargé de transmettre. Un texte mystérieux, contenu dans un dossier précieusement archivé, doit l'éclairer. Il a eu cette révélation dans un demi-sommeil. Il cherche ce dossier. Y compris dans sa mémoire. L'épisode de l'escalier vermoulu est une fausse route. De même, hélas, que l'épisode de la fine enveloppe charnelle qu'il agrippe avec délectation.

Il sera un jour considéré comme le précurseur du lendemain. Le faiseur de jardins. Pour l'heure il est seul, il doute et il a froid : c'est à la mesure de l'avenir qui l'attend, ainsi, partant, de celui auquel va s'exposer sa renommée. Il ne sait pas vers où aller, ni s'il doit croire ses pensées ou bien divaguer encore. Il est pourtant, de manière certaine, engagé sur le chemin qui conduit de la honte à la joie. Il ne se retournera pas dans sa course, de peur de tomber pour de bon.

11.9.08

(Tentative de) Narrat étrange


– Frères et sœurs ! Je parle au nom de vous tous.

Ils sont nombreux. Je ne peux pas tous les regarder. La couche de suie paraît maintenant plus sombre dans le fond de la pièce. Des lambeaux de tissu pendent depuis les coins des cadres. Le bruit d'un écoulement démarre puis s'interrompt immédiatement. Je ne sais plus où j'en suis de mon allocution. Je dis je mais il s'agit du Professeur Galcanis, tel que mon nom est inscrit sur la pancarte à l'entrée du bâtiment. Le toit est troué par endroits. Le visage de celle que je cherche des yeux a disparu dans l'assistance. Depuis des années maintenant, imaginer un contact avec un individu d'une autre espèce est passible de lourdes moqueries. Mais cela n'est pas le pire. Le contact, s'il est établi un jour, n'est pas validé en dernière instance. Qu'il s'agisse d'un rongeur ou de n'importe quelle autre entité, rien n'y fait.
Mon esprit me transmet l'impression que ces gens m'écoutent. Je ne parle pas. Ils écoutent ce que je vais éventuellement leur dire, mais mes lèvres bougent sans que j'émette un seul son. C’est peut-être parce que j'ai en tête le texte de cet immense tablette votive détruite sur ordre au début de ma carrière, il y a bientôt cent quarante-neuf ans – à moins que ce ne fut en songe :

Cette question
Vous l'amenez ici
Il faut la vie d'un saint
Il faut de l'émotion
Et du dévouement
Il faut du dévouement
Seul l'au-delà peut l'accorder
Et vous n'y pouvez penser
Si vous n'êtes pas le grain de sa terre
Ainsi les voies menant aux quartiers de la gloire
Ne sont que des recoins comparés
A la perfection qu'ont aperçu les prophètes
Et à laquelle j'ai pu accéder après eux
Cet océan de ténèbres
Ce sillon tortueux que j'ai emprunté
A travers les derniers domaines
Où ils vivent, où sont les plus grands
Une fois que vous vous y êtes trouvé
Vous allez penser que vous êtes fou
Que vous avez perdu la raison
Mais je vous le dis sans détour
Si vous poursuivez la discrète entaille
Au jour de votre mort naturelle
Vous entrerez dans ces ténèbres
Oui il y a un moyen pour vous
Pour vous tous et pour vous toutes
De fuir l’asile dans lequel on vous a mis
Ceux qui l'ont fait sont assis devant moi
Ils ont vu quelque chose de réel
De leurs propres yeux
Avec leur propre esprit
Sans avoir aucun doute
Rien ne perdure de leur ancien état
Tout en eux est céleste
Chacun d'entre eux et leur progéniture
Plus rien n'est à la nuit
Ils attendent leur souverain
C'était le pacte scellé
Du berceau au tombeau
Oui j'ai été ce témoin
Depuis les faubourgs jusqu'au fleuve
La question de savoir ce qu'on rapporte
Cette question je vous la pose en retour
Répondez-y avec franchise
Sans non-dit et sans esquive
Répondez-y


Elle et moi n'avons plus le droit de nous approcher, même en pensée. Je me souviens pourtant de la fois où nos bouches furent les plus proches. Un wagon nous emmenait le long d'une vallée encaissée. Le vent était faible et des troupeaux étaient visibles de loin en loin. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Je savais que nous allions bientôt être écartés l'un de l'autre. Plus tard, m'ayant oublié un instant, elle pourrait se réjouir pour autrui. Ma peine allait être plus grande. Car je ne puis oublier son regard. Et nous ne pouvons pas nous voir. Je dois finir ce que j'ai débuté. Des centaines de paires d'yeux sont rivées sur moi et une rumeur suspecte, hostile même, commence à se faire entendre dans les rangs. Mon discours doit les sauver en leur disant que je le suis. Sauvé. Mais j'ignore si je le suis encore.
La procédure de coupure du système de chauffage vient d'être annoncée par une voix automatique. Des malades, atteints de maux qu'on croyait disparus, doivent être transférés dans une autre aile. Je sais que je dois conclure mon tour de parole ; je fixe la forme d'un visage et je ne m'en sens pas capable.

8.9.08

Dialogue en bord de mer





Dans Marius (Marcel Pagnol, 1931), à l'entame de la fameuse «Trilogie Marseillaise», Fanny est séduite par ledit Marius qui, lui, rêve de partir en mer. Dans Conte d’été (Eric Rohmer, 1996), le troisième des «Contes des quatre saisons», Gaspard tombe sous le charme de Margot qui envisage, elle, une vie tranquille.
Raisonnons en termes d’ancrage. Dans les années trente, Fanny finit par se sacrifier pour ne plus être l’ancre qui retient le bateau au long cours auquel aspire Marius depuis le port de Marseille. Une soixantaine d’années plus tard, c’est Gaspard qui opte pour un tout autre sacrifice, afin d’éviter d’avoir à choisir entre Margot et deux autres liaisons (Léna et Solène) : il lève l’ancre sur un bac et quitte Dinard pour Saint-Malo et au-delà, afin de saisir une occasion en or de dégoter du bon matériel musical.
Dans ces deux films, les données sont claires dès le départ. Avant que Fanny apprenne sa grossesse (ce qui interviendra dans le second volet, titré Fanny), elle sait déjà que l’avenir de sa relation avec Marius sera ceint de tristesse. Leur amour est impossible, la mer est trop forte. Elle a nourri la terre où ils sont nés. Destin, fatum et malédiction. Du côté de la Bretagne Nord, c’est après avoir constaté toute l’étendue du dillettantisme et de l’irrésolution de Gaspard que Margot lui accorde un baiser. L’une est troublée par le drame – elle aime malgré la faiblesse de l’élu de son cœur face aux éléments – et l’autre, attendrie par le vaudeville – elle aime à cause de la maladresse avec laquelle le garçon sensible aborde son existence.
Si les aspirations masculines sont un moteur, leur pouvoir de séduction doit pourtant s’adapter à l’histoire de l’émancipation féminine. Et si le cynisme s’installe dans le monde merveilleux de l’amour, on ne saurait dire de quel côté il penche.