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21.7.16

Le Bouquet sans fin


Lancé à vive allure, l'utilitaire immaculé fait irruption sur la Promenade juste avant Lenval, l'hôpital pour enfants. Nous sommes au soir du 14 juillet avec son rituel immuable des feux qui crépitent et de l'attente du bouquet final. Cette année cette attente est à double détente et la fin du feu est singée par un camion glacial, une morgue ambulante.

Lenval renferme toujours le secret des crises de mon frère aîné, celui de nos aller-retours auprès des équipes médicales avouant pour finir ignorer ce que ce gamin de dix ans pouvait avoir dans la tête qui lui vrillait à ce point les viscères et les sens.




Si le véhicule blanc criblé d'impacts noirs ne s'était pas arrêté devant le palais de la Méditerranée, façade aveugle qui a tant marqué mon enfance, il aurait, qui sait, poursuivi sa course folle le long de la place puis du lycée Masséna, où Apollinaire s'essayait à la poésie sous le nom de Guillaume Macabre, jusqu'à l'hôpital Saint-Roch où je fus transporté toutes sirènes hurlantes par les pompiers appelés à m'extraire de la mare de sang dans laquelle une chute de vélo m'avait plongé. 

Je suis vivant vingt-deux ans plus tard, tant sont morts peu après vingt-deux heures. Morts non loin d'où je suis né, boulevard Tsarévitch. Le même hasard, un destin inverse et la moindre des choses, pour moi, d'honorer leur mémoire jusqu'au bout, sans savoir le jour ni l'heure.

14.6.16

Mater / Matar

Hiver 1997. Étudiant en Espagne, je suis les conseils de nombreux camarades en faveur du premier film d'Alejandro Amenábar, Tesis. Dans la scène d'exposition de ce long-métrage de fiction centré autour du phénomène des snuff movies, l'héroïne, Angela, est tentée comme d'autres passants par le désir de se pencher vers les voies du métro madrilène sur lesquelles un individu a sauté peu de temps auparavant, mort suicidé sous une rame. Ce réflexe morbide est perfidement utilisé ensuite, quand il se retourne contre Angela, et, me dis-je aujourd'hui, quand il se retourne depuis lors contre moi qui ne peux plus apercevoir des voies de métro sans y repenser.



15.5.13

Arrière des trains courts


Iago Piret-karll n'en vint pas d'emblée au principe de l'Onirisme Horloger – ou OH. Ce fut long et, à vrai dire, tortueux. S'explique ainsi l'âpre débat épistémologique et les querelles d'historiographes qui s’en suivirent, dont l'écho parvient encore à nos oreilles. Tous les OH-séants, quoi qu'il en soit, s'accordent aujourd'hui sur un point : l'extrême prédestination biographique qu'était la sienne à devenir le théoricien que l'on sait. Sa vie, en quelque sorte, fut le terreau idéal pour fixer les connecteurs qui manquaient à nos songes. « Nous n'osions en rêver » est à cet égard le mot d'ordre le plus fréquemment cité par nos instances. PkI (nous le nommerons dorénavant selon cette acception désuète mais efficace, qui, et on peut s'en étonner, apparaît dénuée de toute portée péjorative) a mis un point d'honneur à ne jamais noter le récit de ses rêves. En retour son existence fut, chaque jour un peu plus, l'horizon projectif de songes rendus précis par l'expérience. OH (dont nous supprimons le point d'exclamation final, en vertu des minutes du troisième colloque fondamental) prit son envol dans l'atmosphère de ce que, en termes d'industrie du divertissement vingtièmiste, on nommait une saga. Est-ce un paradoxe si la joie est au final ce qui caractérise OH ? Nous devrons chercher à le savoir, quand bien même une vie de rêve n'y suffirait pas.

*

J’ai peine à croire que tant de beauté puisse résulter de cet endroit, pensa PkI. Il poursuivit cependant son chemin, découvrant des merveilles plus grandes encore. Derrière le vaste espace, évoquant une clairière entourée de bâtiments dessinés avec soin, il étudia les contours de devantures superbes. Il ne put garder fermée sa mâchoire. L’air est éclatant, le ciel s’irise ; quelle erreur, se dit-il, quelle dramatique erreur ! Comment n’ai-je pas abordé cette jeune femme, dans la ruelle là-bas derrière ? Une crinière comme la sienne, ce roux si délicieux. J’ai cru que c’était impossible. La pureté du visage. Croiser pareille créature, côtoyer tant de douceur suggérée, dans le désespoir ambiant, à quelques encablures à peine de cette place de triste mémoire, ce lieu qui, dans mon souvenir, suffisait à lui seul à rendre toute la cité nauséabonde. Un prodigieux changement est advenu, je n’en doute pas. Mais elle s’en est allée, de son côté. On aurait dit un ange. J’aimerais tant lui montrer la majesté que j’observe, ces dorures, cette délicatesse, le millier de détails qui ravissent mon esprit. Mes yeux se mouillent de larmes. PkI resta en arrêt, seul entre deux places d’inégale superficie. Il récita une chaîne textuelle connue,  Je vis dans la gloire, je vis, je vis dans le Bleu. Immole-moi demain, si je te fais défaut, laisse-moi le jour d’aujour. Et ne t’en reviens pas. Et ne t’en reviens pas, trois fois, puis neuf, serrant contre un pan de sa veste la communication qu’il devait faire ce jour-là dans les sous-sols  des Officiels. Il activa l’enregistreur et se plaça instantanément dans la configuration théorique qui n’allait plus tarder à l’accueillir pour sa contribution. Je vous propose désormais de renoncer aux leçons, démarra-t-il, je dis bien d’y renoncer et non seulement d’oublier ce que j’ai pu vous dire jusqu’à présent sur les rêves. Leur ennui, pensez que c’était là une hypothèse, poursuit-il. Une hypothèse non avérée. Les rêves sont passionnants. L’existence réelle, en tout point, est accablée par la comparaison. Si je déroule un fil, entre les survenances des songes, le trajet de ce fil, à lui seul, est valable plus que la vie de peuples entiers. S’il vous arrive de ne plus trouver la force, et de nos jours quoi de plus banal, si la confiance vous fait défaut, arrêtez alors n’importe qui venant à votre rencontre. Le récit qu’il vous fera, à votre demande, du dernier rêve dont il a le souvenir, ce récit vous sauvera. Bien plus que du désarroi, ou de la détresse. Il vous sauvera pour de bon, vous n’aurez plus d’ennuis, singuliers et pluriels. PkI hocha deux fois de la tête, de manière brève et rapprochée, puis reprit. Il vous sauvera pour de bon, vos ennuis s’en iront. Je vous remercie, termina-t-il, c’est un immense honneur, etc. Les compléments ont été placés dans vos systèmes, aux emplacements indiqués.
Le buste relevé, PkI prit soudain une grande inspiration et bloqua quelque temps l’air dans sa cage thoracique. De l’index replié, il appuya fortement sur ses narines et se plongea dans le noir avec emphase. Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme aux cheveux roux lui faisait face, sans qu’il puisse, bien entendu, toucher son corps.  Il confondait son image avec celles d’idées à caractère régressif.  Il produisit le son de paroles automatiques, liées à ses songes précédents ; essentiellement des obsessions renvoyant à des impératifs académiques ou à des recommandations d’usage. Je n’ai pas eu le temps. Il ne me reste plus. Je préfèrerais ne pas. Pourvu qu’il ne soit. La beauté de la jeune femme était si grande que PkI ne put s’empêcher de laisser s’installer l’impression qu’il flirtait avec elle. Les paramètres oniriques, même infimes, même imprécis, ne laissaient pourtant rien espérer quant à l’éventualité d’une aventure entre eux – il avait un fardeau bien trop lourd à porter, tout concourrait à décrire les atours d’un amour impossible. C’est alors que survinrent les flashes. D’une grande intensité, ils mélangèrent la suavité du contexte avec l’ineptie des visées : chiens à visage humain, rubans dorés tâchés de sang, coïts abrasifs, bandits-manchots inarrêtables, mandolines par millions, haches débitant des bûches, applaudissements, cris, bols débordant de porridge.  Les poses que prenait la jolie rousse, une fois terminé le flot de ces irruptions, furent toutes plus ravissantes les unes que les autres. Puis un masque aux proportions géantes surgit devant elle, visage difforme la cachant en entier et souriant dans une évidente effronterie. Elle fit une tentative soudaine visant à pousser ce masque. Malgré tous les obstacles il n’y eut plus pour PkI aucun doute : c’était là une éclatante allégeance, l’intense éclat d’une flamme déclarée. Néanmoins le masque se referma, ni plus ni moins, sur la jeune femme aux cheveux rouges. PkI tendit les mains, mais il sentit qu’elles étaient occupées par un être – un nourrisson. Dans un geste d’une tendresse infinie, il offrit le nouveau né à la jeune femme. Mais elle avait laissé place à une sorte d’œuf monstrueux, surmonté d’une touffe de poils orange. PkI poussa un hurlement de douleur. Ses yeux étaient ouverts. Les deux esplanades étaient revenues, il se tenait toujours entre elles. Mais il constata avec horreur qu’elles avaient repris leur aspect antérieur. D’une saleté confinant à l’écœurement. Noires de suie, brillantes de crasse. Il distingua au loin une jeune femme, presque encore une fillette. Il s’approcha. Ses cheveux avaient dû être roux, mais il ne put en juger. Elle semblait sortir des égouts. Elle boitait, et traînait derrière elle une béquille trop petite. Son visage fit à PkI la même impression qu’une vilaine plaie.

*

Nous avons tous appris à comprendre combien OH n’est pas une entreprise descriptive. Il n’y a pas de coercition, nulle emprise exercée par le pouvoir qu’ont sur nous les rêves. Et même si ce pouvoir s’est installé, même si son progrès fut maintes fois prouvé, au cours des décennies passées, nous ne sommes pas là pour insister sur l’aspect prophétique des OH-séants. Ces instances ne sont pas le réceptacle d’un hommage mais une machine de pensée vivante, dans l’état du songe ou du non-songe. Si PkI a payé de sa vie l’abrogation d’une paroi entre la vie et les songes, paroi qui résidait en premier lieu dans nos façons de penser, c’est bien qu’il possédait une vision de la tâche qu’aujourd’hui nous avons  à cœur d’accomplir. Nous devons réaffirmer la nécessité du laisser-venir de la vie onirique, sans coup de griffe, sans embardée ni jalousie de part et d’autre. Nous avons tout entre nos mains, dans nos corps et dans nos esprits. Mais les affrontements anciens nous empêchent. Nous sommes à la croisée des chemins. La frise du temps et le songe qui la nargue. Nous devons apprendre à ne pas choisir entre l’un et l’autre. L’avenir onirique est la plus belle création de nos défunts. Ils sont, de manière véritable, nos continuateurs.
Décidément, il n’était pas prévu pour nous de parler aussi longtemps, aussi longtemps après, dans ces termes, de la figure d’Iago Piret-karll.

29.5.12

Enter



Je vis dans ses yeux
Je suis pour lui
Un bouton de chemise
Et nos vies dans l'objet



17.5.12

tout passera tout cassera tout lassera


1895 : Fiat Lux Bros.
1935 : Chinatown se passe
1975 : Chinatown se casse
2015 : le jour d'aujourd'hui

27.4.12

Ecoute,


Première écoute : tout est parfait mais justement rien ne se tient. Ce n'est absolument pas ce que j'attendais. Cela dit cette perfection est tout à fait ce que je craignais. Les morceaux s'enclenchent les uns à la suite des autres sans bonheur et plus l'écoute dure plus le dégoût se transforme en nausée. Tout ça flotte. Si la perfection existe elle n'aura duré qu'un ou deux morceaux. Et encore. Les disques de musique ont le tort eux de durer dix ou douze pistes. On parle alors d'albums. Je suis déçu comme si je m'étais moi-même trahi. Je n'étais pas prêt, ni prévenu. Je ne me parle pas assez, ce disque est trop bavard. Cette écoute numéro un : ne-sert-à-rien.

Deuxième écoute : je ne sais pas ce que je fais là ; j'y suis pourtant : j'y reste, étonnamment.


Troisième écoute : en un sens elle n'aurait jamais dû arriver. J'ai pourtant en tête une hypothèse de quatrième écoute car deux ou trois choses me mettent la puce à l'oreille.

Xième écoute : ad libitum, locutions latines et fascination pour la musique en nous.


12.12.11

#lundiconfession


Il est des associations musico-littéraires qui ont l'évidence de la trace indélébile, qu'elles soient étonnantes (The RZA-Guillaume Apollinaire), confluentes (Godspeed You Black Emperor!-Lutz Bassmann) ou davantage gênantes (ABBA-JM Coetzee).

24.9.09

PRODUIT INDISPONIBLE - FAITES UN AUTRE CHOIX


C'est à peine si l'alerte générale lui laissa le temps de prendre connaissance du narrat court distillé par la messagerie automatique. Ce narrat suit.

En premier passèrent huit cent vingt-quatre années sans que rien de notable ne se produise, dans le champ des relations amoureuses. Champ théorique il est vrai, découvert à peine il y a trois siècles. Puis ce fut ce qu'il convient de nommer une liaison, avec ses artefacts de ferveur et d'entrain - le tout irrépressible. La venue de l'enfant, peu à peu, devint un motif central de ce qui restait une passion amoureuse, au sens littéral du moins. Le rire, pas permis. Ou bien peu. Vent de face et glacial, chaleur relative quand il retombe. Etiolement du sentiment, avéré il y a désormais quelques lustres. Réveils brutaux dans un état où tout semble perdu, alors même que rien n'est possédé. Et le temps de la conclusion, géniteur contre géniteur, potentiel. Si tout ce qui était possible était développé, on n'aurait de toutes façons pas le temps de le vivre. Alors. Le terme.

30.3.09

Devoir à la maison

Je me répète sans cesse ces deux phrases de William Saroyan, veilles de soixante-dix ans et dont le sens n'est pas certain pour moi : « Invite la vertu au cœur de quiconque aura été plongé dans la détresse et le silence par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence, car elle est indigne de l’œil clairvoyant et du bon cœur. » Peut-être y a-t-il derrière ces deux phrases une clé ouvrant vers d’autres contrées de l’esprit ? Ou alors est-ce seulement cette manie qui est la mienne, celle qui consiste à doter ce que je ne comprends pas d’une aura de magie et de fascination ? Quoi qu’il en soit je ne peux empêcher leur récitation intérieure, ce qui suggère bientôt qu’elle forment pour moi une conduite à prendre. Que je le veuille ou non, je dois chercher autour de moi les traces de détresse, surmonter l’obstacle de la facilité et me montrer de bon conseil. Je pourrais jeter mon dévolu sur ce jeune homme, que je vois tous les jours assis au même arrêt de bus. Je l’observe de temps en temps depuis la fenêtre de ma cuisine. Il a tout le temps l’air ailleurs, insouciant. Ou plutôt inderdit. N’est-ce pas là la détresse et le silence dont parle le dramaturge ? Tout semble faire croire que ce jeune homme est là, parmi nous, alors qu’il n’est pas là. Il me fait penser à ces militants permanents, prêts à n’importe quoi pour ne pas ressembler aux autres gens. Contre la vie, contre le monde. Faire d’eux des suicidaires, ou même des nihilistes, serait trop réducteur – et revoilà le vice de l’évidence. Ce jeune homme refuse de prendre le risque suprême, celui d’avouer qu’il a peur d’exister, peur que son existence soit douloureuse pour lui et ceux qui l’entourent. Mais cela tombe bien car ma tarte est enfournée et dans le quartier ma réputation n’est plus à faire : je vais aller voir ce jeune homme, lui parler doucement, lui prodiguer un doux baiser et lui murmurer « Tout va bien se passer ; même si tu meurs. Rien ne mourra. ».

13.10.08

Pourquoi je lis lentement


Emile Zola, Arthur Conan Doyle, Jean Giono.

J'ai quatorze, quinze et seize ans.


Puis viennent les lectures compulsives dès l'instant de la découvrete : Primo Levi, Jean-Paul Sartre, Paul Ricoeur, Albert Camus, Emmanuel Mounier, Pierre Bourdieu, Manuel Vasquez Montalban, Jean-Patrick Manchette, Jean Echenoz, Michel Houellebecq, Serge Daney, William Faulkner, Charles Péguy, Guillaume Apollinaire, C.-F. Ramuz, Pierre Michon, Hubert Mingarelli, J. M. Coetzee, Régis Jauffret, Antoine Volodine.

Grosso modo : à chaque année ou semestre sa découverte, dans le temps qui lui est nécessaire - et la cohorte des autres livres laissés de côté.


Je lis lentement. Parfois, je relis. CQFD.

27.9.08

Markus Babeuf


Il était au point de départ de l'action. Debout à la fenêtre de son logement, il se trouvait dans l'incapacité totale de déterminer si la nuit était tombée. Du côté des événements passés, il revoyait un corps très frêle frémissant entre ses doigts. Il imaginait la rampe de l'escalier, derrière lui, toute de bois vermoulu. Arrivé en haut des marches il ouvrait à nouveau le dossier abîmé qui était calé sous son coude, le récit liminaire de la conjuration, le témoignage premier.

Tout à présent lui revient en mémoire : au moment de la puberté, on lui annonce qu'il est héritier d'une lourde charge symbolique. Puis on le place en insititution, avec des avantages dont il ne cesse de vouloir se débarasser. Malgré tous ses efforts, il devient rapidement le bouc-émissaire de tout le dortoir et subit des brimades répétées. Sa force de conviction, bizarrement, en ressort grandie. Il se persuade que le symbole qu'il porte mérite de passer outre ces épreuves. En un sens, il se considère comme un messie. Mais à mesure que les années passent, il ignore toujours ce qu'il est chargé de transmettre. Un texte mystérieux, contenu dans un dossier précieusement archivé, doit l'éclairer. Il a eu cette révélation dans un demi-sommeil. Il cherche ce dossier. Y compris dans sa mémoire. L'épisode de l'escalier vermoulu est une fausse route. De même, hélas, que l'épisode de la fine enveloppe charnelle qu'il agrippe avec délectation.

Il sera un jour considéré comme le précurseur du lendemain. Le faiseur de jardins. Pour l'heure il est seul, il doute et il a froid : c'est à la mesure de l'avenir qui l'attend, ainsi, partant, de celui auquel va s'exposer sa renommée. Il ne sait pas vers où aller, ni s'il doit croire ses pensées ou bien divaguer encore. Il est pourtant, de manière certaine, engagé sur le chemin qui conduit de la honte à la joie. Il ne se retournera pas dans sa course, de peur de tomber pour de bon.

11.9.08

(Tentative de) Narrat étrange


– Frères et sœurs ! Je parle au nom de vous tous.

Ils sont nombreux. Je ne peux pas tous les regarder. La couche de suie paraît maintenant plus sombre dans le fond de la pièce. Des lambeaux de tissu pendent depuis les coins des cadres. Le bruit d'un écoulement démarre puis s'interrompt immédiatement. Je ne sais plus où j'en suis de mon allocution. Je dis je mais il s'agit du Professeur Galcanis, tel que mon nom est inscrit sur la pancarte à l'entrée du bâtiment. Le toit est troué par endroits. Le visage de celle que je cherche des yeux a disparu dans l'assistance. Depuis des années maintenant, imaginer un contact avec un individu d'une autre espèce est passible de lourdes moqueries. Mais cela n'est pas le pire. Le contact, s'il est établi un jour, n'est pas validé en dernière instance. Qu'il s'agisse d'un rongeur ou de n'importe quelle autre entité, rien n'y fait.
Mon esprit me transmet l'impression que ces gens m'écoutent. Je ne parle pas. Ils écoutent ce que je vais éventuellement leur dire, mais mes lèvres bougent sans que j'émette un seul son. C’est peut-être parce que j'ai en tête le texte de cet immense tablette votive détruite sur ordre au début de ma carrière, il y a bientôt cent quarante-neuf ans – à moins que ce ne fut en songe :

Cette question
Vous l'amenez ici
Il faut la vie d'un saint
Il faut de l'émotion
Et du dévouement
Il faut du dévouement
Seul l'au-delà peut l'accorder
Et vous n'y pouvez penser
Si vous n'êtes pas le grain de sa terre
Ainsi les voies menant aux quartiers de la gloire
Ne sont que des recoins comparés
A la perfection qu'ont aperçu les prophètes
Et à laquelle j'ai pu accéder après eux
Cet océan de ténèbres
Ce sillon tortueux que j'ai emprunté
A travers les derniers domaines
Où ils vivent, où sont les plus grands
Une fois que vous vous y êtes trouvé
Vous allez penser que vous êtes fou
Que vous avez perdu la raison
Mais je vous le dis sans détour
Si vous poursuivez la discrète entaille
Au jour de votre mort naturelle
Vous entrerez dans ces ténèbres
Oui il y a un moyen pour vous
Pour vous tous et pour vous toutes
De fuir l’asile dans lequel on vous a mis
Ceux qui l'ont fait sont assis devant moi
Ils ont vu quelque chose de réel
De leurs propres yeux
Avec leur propre esprit
Sans avoir aucun doute
Rien ne perdure de leur ancien état
Tout en eux est céleste
Chacun d'entre eux et leur progéniture
Plus rien n'est à la nuit
Ils attendent leur souverain
C'était le pacte scellé
Du berceau au tombeau
Oui j'ai été ce témoin
Depuis les faubourgs jusqu'au fleuve
La question de savoir ce qu'on rapporte
Cette question je vous la pose en retour
Répondez-y avec franchise
Sans non-dit et sans esquive
Répondez-y


Elle et moi n'avons plus le droit de nous approcher, même en pensée. Je me souviens pourtant de la fois où nos bouches furent les plus proches. Un wagon nous emmenait le long d'une vallée encaissée. Le vent était faible et des troupeaux étaient visibles de loin en loin. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Je savais que nous allions bientôt être écartés l'un de l'autre. Plus tard, m'ayant oublié un instant, elle pourrait se réjouir pour autrui. Ma peine allait être plus grande. Car je ne puis oublier son regard. Et nous ne pouvons pas nous voir. Je dois finir ce que j'ai débuté. Des centaines de paires d'yeux sont rivées sur moi et une rumeur suspecte, hostile même, commence à se faire entendre dans les rangs. Mon discours doit les sauver en leur disant que je le suis. Sauvé. Mais j'ignore si je le suis encore.
La procédure de coupure du système de chauffage vient d'être annoncée par une voix automatique. Des malades, atteints de maux qu'on croyait disparus, doivent être transférés dans une autre aile. Je sais que je dois conclure mon tour de parole ; je fixe la forme d'un visage et je ne m'en sens pas capable.

13.6.08

L'éclat


Elles ne lui étaient pas destinées. Ni cette lettre ni cette femme. Contre sa poitrine il sent les feuillets se courber. L’enveloppe ne sera jamais décachetée. Il regarde s’agiter le chapeau du mari. La lettre est pour la femme. Elle ne sera jamais remise. S’il l’avait écrite à temps, peut-être aurait-il pu modifier le cours des choses, repousser l’échéance, compromettre le mariage de sa bien-aimée. Mais aujourd’hui il est ici, entouré de convives, statique, les pieds sur un banc. Inattentif aux consignes du photographe que cherche à relayer l’époux. La messe vient de laisser place à cette nouvelle cérémonie, presque aussi longue, aussi inhumaine, aussi triste. Le maître de cette cérémonie ne cesse de lever puis rabaisser un voile foncé au-dessus de sa tête. A mesure que se répètent ses allées et venues autour du trépied en bois, ses mouvements gagnent en rythme. Tel un torero, il se dandine tantôt courbé tantôt droit comme un i. La mise au point de l’appareil s’éternise. Les enfants ne sont pas longs à s’impatienter. Leur mouvement perpétuel angoisse. Dès les premières minutes un conseil improvisé décide qu’ils seront absents des clichés. Dans le centre du groupe, vers le haut et la gauche, lui ne bouge pas. S’il en juge par le pouvoir d’hypnose qu’exerce sur lui le chapeau nuptial, il ne saurait être flou. Pas un mouvement du crâne ni des membres : la machine va capter un signal d’une limpidité sans pareille. Seule la cage thoracique bat la chamade, ce qui est invisible à l’œil indifférent. Les existences doivent pourtant connaître un plus beau trajet que ce fleuve de boue, qui prend sa source à cet instant pour lui.
Le photographe est à l’agonie, ses répliques intérieures claquent les unes à la suite des autres. J’effectue un dernier réglage. J’actionne le déclencheur. Je dis la phrase du petit oiseau et je rentre me coucher. Le produit réagit dans un nuage blanc éblouissant et un bruit de sac de farine qu’on éventre.



Les particules volent dans les airs telles des luges en forêt. Comment a-t-il pu penser un seul instant que la missive sur son torse serait un bouclier contre quoi que ce soit ? La lettre est un poignard. La poudre n’est pas toute retombée que son cœur est transpercé de part en part. L’organe s’écroule sur lui-même. Il est soudain énorme puis minuscule, ses tissus calcinés, sa chair vitale vitrifiée comme sous l’action d’une pâte de dynamite. Son propriétaire moribond vacille. Un long soupir traduit son tourment et peine à en couvrir l’ampleur. Mais la foule de toutes façons s’agite. Personne n’a fait attention. Certains ont sursauté plus que de raison en voyant la décharge lumineuse. D’autres sont pressés de retrouver quelqu’un. Des têtes ont pivoté mais de manière très furtive, encore domptées par les cris du photographe. Toujours dans la même direction, regardez toujours dans la même direction ou votre visage sera effacé. Vous serez venus pour rien. Il fixe toujours le chapeau, mais le chapeau n’est plus là. A sa place est un regard, le regard de la femme qui désormais ne l’atteint plus. Il ne voit pas qu’elle pleure. Qu’elle échoue à le dissimuler. Sa robe se macule pour quelques secondes, presque rien, d’une tâche oblongue. Couleur gris clair. Deux doigts gantés de dentelle viennent se poser à l’endroit précis, sur cette forme infime évoquant une cible. Elle ressent alors la circulation de son sang comme une entaille qui suppure. Elle seule perçoit le brouillard qui s’étend depuis l’éclair. Soudain on emmène au loin l’épouse, elle tourne la tête mais rien n’y fait. Il est parti. Elle devra avoir essuyé ses deux larmes quand elle entendra encore ce son qui persiste. Un écho dans les limbes. Sombre, insensé.

6.4.08

La scène de l’Athéna


L’histoire vient se poser ici, loin des rails immuables pareils à des ceintures de fer vues depuis les vitres des trains. Le froid naturel est modifié par la densité de l’immense capitale, par l’intensité de la ville et du moment. Il semble qu’ici on ne s’habitue pas. Avenue des Carmélites, les tubes de néon magenta ont été disposés différemment depuis hier. Quand je lève les yeux, ce n’est plus la même artiste qui est vantée. La moitié d’un siècle qu’ils se succèdent un à un, très haut, sur ce panneau. Les plus petits des plus grands et les meilleurs médiocres. Mais surtout tous les autres. Dans ce hall de l’Athéna, tous ont laissé une trace qui perdure au-delà de leur chant, quelque chose de singulier, une coloration de leur visage figée à jamais par des lampes à arc. J’interromps mes pas dans la fraîcheur du matin. J’ai beau faire, le scintillement de ces étoiles disparaît à mesure que j’en convoque le souvenir. L’entrée est sombre, mal nettoyée, des grilles posées à la va vite délimitent son territoire. Bien sûr c’est tout l’objet du mystère, toute la magie qui opère ainsi ; contrer la fadeur du monde et, par chance, à force de talent, l’inverser. Je reste immobile, mon col en laine caresse les lobes de mes oreilles. C’est donc ici. Etre célèbre passe peu ou prou toujours par là. A travers ces cloisons de bois noir, au centre de ce qui est silencieux toute une partie du jour, dans l’air qui surplombe les fauteuils tendus de velours teint en rouge cardinal : très ancienne et à la fois exactement contemporaine, la renommée possède une carte géographique des plus détaillées. Ce petit établissement est un véritable Everest. De l’autre côté de la ruelle qui le longe, un homme déambule depuis quelques instants dans mon champ de vision. Il est certain qu’il ne se rend nulle part, mais qu’il ne pratique pas non plus le sur place. Sa trajectoire dépend directement de celles des passants, mieux elle s’adapte aux rythmes de leurs corps qui se croisent sans schéma. Il est le lien, la force de cohérence dans le flux des badauds entamant sous le soleil une des dernières journées d’hiver. Très vite je m’aperçois qu’il tend la main à une personne sur deux. Afin sans doute que le geste ne se confonde pas avec sa silhouette. Plus proche de lui maintenant que je me suis remis en marche, je remarque qu’à ceux dont il ne sollicite pas la générosité il dit un mot. Je ne distingue pas lequel mais le phrasé en est doux. Il s’approche bientôt de moi, comme il fallait s’y attendre, et comme pourtant je ne l’avais pas encore imaginé. Je me surprends à penser que je ne suis pas prêt à ce qu’il m’adresse quoi que ce soit, parole ou signe de la paume. Et ne sachant lequel des deux va m’échoir, j’ai ce curieux réflexe de me tourner vers l’affiche électrique, vers le pan d’immeuble décoré par les ampoules oblongues qui marquent le nom des vedettes. Athéna-Hall, Frères Arpège. Je ne me suis pas arrêté pour autant, je reprends mon chemin avec la même allure, l’œil au devant. Légèrement en arrière de moi, j’entends qu’a repris la litanie de ces mots distribués avec parcimonie. C’est le signal. La journée a commencé. Le trajet vers le travail va s’achever. Une jeune femme passe devant moi et ralentit, pour, je le devine, aller à la rencontre du mendiant.
“Une femme ça vous intéresse ?”


Elle fait signe au vagabond avec une moue qui paraît bouder et le regard planté droit vers le sien. Son allure étonne, très délicate mais sans contour marqué, sans réelle grâce du maintien. C’est bien plus l’enchaînement de ses mouvements qui frappe, plutôt que son allure. Ses cheveux sont attachés de justesse et prolongent l’arrière de son crâne d’une queue de moineau. Elle a un nez fin et court, il équilibre la chair de ses joues, hautes et saillantes. La phrase qu’elle a prononcée a tout des airs d’une catin. Choquante, elle ne l’est pourtant pas vraiment dans sa bouche. Le manteau en laine noire qu’elle porte n’est pas boutonné en entier. Le corsage qu’il découvre laisse deviner une poitrine ample mais dont la vigueur se fane déjà. Son sourire s’arrête au quart de son dessin possible. On pourrait même croire qu’une amorce de révérence est ce qui décrit le mieux la combinaison de ses pas. En moins d’une seconde mon impression se forge : c’est avec elle que j’assistai deux ans plus tôt à un concert de l’Athéna ; ou avec une personne au physique très semblable. Quoique plus attrayant. Plus charmant dans ma mémoire. C’était une représentation unique d’un Anglais en exil. Il avait la voix des vieilles esclaves dont regorgeait jadis le delta du Mississippi. Nos mains l’une dans l’autre étaient moites. Je crois que nous n’osions même pas nous regarder. Il doit s’agir d’une autre, bien que la ressemblance soit surprenante. A vrai dire les paroles qu’elle vient de prononcer comptent peu pour moi. Je crois, simplement, préférer que ce ne soit pas elle. Le moment est très bref mais la pensée précise : je l’aurais souhaité alors plus désirable, une survenance plus flatteuse. Comme si l’artiste à l’unisson duquel nous avions vibré ce soir là avait bu le nectar de nos coupes, nous laissant l’aigreur des tanins. La célébrité chante sa propre gloire, pas celle de qui ne fait que l’approcher. Je trouve cela pénible à dire mais les feux de la rampe ce matin me donnent froid. S’ils ne peuvent pas même servir à me faire croire que mes aventures, fussent les plus brèves, prolongent l’impact de mon tour de piste sur cette terre, l’espoir est maigre. Dois-je en venir à espérer ne plus croiser de connaissances, vivre entièrement tendu vers un avenir dont je sais qu’il sera à jamais inférieur à celui des vedettes ? En offrant son corps avec autant de naturel et de candeur, cette femme me cause un tort qui me paraît presque cruel. J’hésite à hurler son nom, mais aussitôt je m’empresse d’en oublier les sonorités. Au sortir de la salle ce soir-là, elle avait eu ce rire fréquent à mi-chemin du gloussement, mais qui en venant l’avait rapproché de moi d’une singulière façon. Je ne m’étais pas assoupi tout de suite une fois couché. Contrairement à mon habitude. Le bloc de ciel au-dessus de moi est maintenant parfaitement immobile, j’en ai la certitude. Cet instant n’existe pas. L’air est aphone. Soudain l’écran sur lequel se serait déployé cette scène laisse place à une seule image, tirée de la structure la plus profonde de mes rêveries d’enfant. L’image est à l’envers, comme parfois certaines photographies sont reproduites, à la manière du reflet dans le miroir. Une jeune femme en robe jaune et bleue tend un fruit à une sorcière dont les traits sont si pénibles qu’aucune trace de féminin n’en subsiste.
“Une pomme ça vous intéresse ?”

12.3.08

Sur la grève


Pourquoi est-ce si évident ? Pourquoi doit-elle y revenir maintenant ? Pourquoi aucun autre choix n’est accessible ?

Questions sans réponse. Elle n’arrive pas à fixer son attention sur ce qui se passe.
Elle constate, seulement. Elle devient en quelques instants la spectatrice de sa propre vie, comme si elle devait témoigner pour le compte d’un tiers et rendre compte de ses propres faits et gestes.
C’est la première chose qu’elle fait en retournant chez elle, après douze années de réclusion criminelle : chercher dans sa chambre l’épais journal intime. Et le trouver, du premier coup. Trois cents pages gondolées remplies d’une écriture penchée vers la gauche, tracée de la main droite, avec la pointe d’un stylo à bille noire. Bien sûr, sa mère n’y aurait jamais touché. De peur que ces grammes de pâte à papier prennent vie, prennent en main une arme, deviennent tueurs autant que leur auteur. Les mots tuent, c’est connu. Mais là c’est moi qui ai tué, pense-t-elle simplement. Par réflexe elle souffle sur la tranche et tousse dans la poussière qui soudain danse. Son index glisse le long des feuilles découpées nettement, jusqu’à la dernière page écrite, vers la toute fin du carnet à spirales. Elle se souvient de l’époque durant laquelle elle se confiait à ce carnet. Pendant plusieurs semaines, la France avait été bloquée par les grèves. Une révolte assez joyeuse. Partout des banderoles, des râleurs, des casseurs et des rêveurs. Des gens pincés qui disaient comprendre les revendications. Des hommes en bout de course qui semblaient punis, au coin d’une table de négociation. Une fin piteuse. Un élan héroïque et solidaire, coupant le pays en deux. Mais elle, elle n’était pas dedans. Elle a vu tout ça en refusant de le comprendre. Choisir un camp lui faisait horreur. Ni d’un côté ni de l’autre. Elle était ailleurs. Elle, elle y repense : non, moi je me prenais pour Bonnie Parker. Elle devine à ce moment un sourire sur son visage, une courbe entre ses deux pommettes. La première depuis Fleury-Mérogis. Elle n’a pas une pensée pour son Clyde Barrow, qu’elle a oublié depuis longtemps. Son complice, condamné en même temps qu’elle. Mais qu’elle avait regardé pour la dernière fois bien avant le procès. Cambrioler des magasins de seconde zone en couple, se payer en monnaie sonnante et trébuchante. Voler du luxe de banlieue pauvre. Trucider. Il n’y a pas d’estime à avoir pour ces forfaits. Une fois qu’elle avait aboli les frontières de la vie quotidienne, voler était plus facile que respirer. Et tuer n’allait pas tarder à arriver. Elle se rappelle les surnoms qu’elle donnait aux garçons qu’elle séduisait alors avec facilité. Thor, Snope, Horace, Thibalt, Len. Le seul qu’elle n’a pas rebaptisé, elle l’a tué et elle revoit son corps inerte, étendu sur le dos. Son sang fait une tâche qui s’agrandit lentement autour de lui. Elle ne ressent aucune émotion. Toujours pas à ce jour, aucune trace précise, bien qu’elle ait cessé de s’aimer. Elle ne sourit plus.


Elle lit la dernière phrase du journal. Elle semblait y annoncer son suicide. Bien évidemment. La figure du meurtrier romantique. Celui qui veut emmener son crime avec lui dans l’au-delà, son œuvre, son sésame, son pacte avec Méphistophélès. Pour une élève surdouée évoluant avec dédain en terminale L, c’était faire preuve de fort peu d’inspiration. Mais il n’y eut rien de tout ça. Du sang, des larmes qui piquent, plus tard, surtout des heures à attendre, de plus en plus longues, qui n’en finissent plus. Et l’habitude. Loin des mois d’écriture fatale.

Pendant la période où elle pensait ça, où elle formait ces blocs de mots penchée sur son calepin, elle se dit encore que les journaux, les vrais, ceux que les gens lisent, parlaient de tout autre chose : du débrayage généralisé, de la spontanéité, du co-voiturage, de la valeur travail. De l’amour de la France finalement, pays qu’aujourd’hui elle craint comme on devait craindre le Seigneur autrefois. Pays fabuleux dont ce qu’elle connaît le mieux est son système carcéral, son administration pénitentiaire. Pays qu’elle a quitté depuis ce crime inexpliqué – mûrement réfléchi. Depuis qu’elle a entamé une nouvelle vie, après un faux départ – non sifflé par les arbitres. Elle n’a plus d’autre option. Elle doit courir, et courir, dans un monde qu’elle s’est mis à dos. Si elle doit mourir avant l’âge, ce sera d’épuisement. Le suicide n’est plus à l’ordre du jour ma petite : elle se l’est répété souvent. Ce qu’elle n’avait pas répété, en revanche, c’est la rencontre si immédiate avec le magma de sa prose. Cet amoncellement la gêne. Elle avait surtout retenu la fin. Le reste ne dit rien d’autre. Elle parlait tout le temps, elle n’avait rien à dire. Sa mère, aujourd’hui, ne lui dit plus rien. Sa mère n’a pas touché, non plus, aux toiles que sa fille peignait et accrochait aux murs peu avant son inculpation pour homicide volontaire perpétré à l’arme blanche. Du criard, du hideux, du pas du tout agréable à voir. Et une valeur artistique nulle. Qu’elle était poupine, sur la photo qui décore toujours l’étagère, dans une pose de mannequin de supermarché, le ventre qu’on devine, la bouche ronde et tendue ! Elle croyait tout savoir, a du tout désapprendre. Devenir anonyme après avoir cru être une star. Star du crime, c’est pas un métier, Pépette. Voilà ce qu’elle a entendu tous les jours au début de son emprisonnement. Peu de visites, peu d’activités, peu de pensées. Peu d’intérêt. Si elle a appris quelque chose au cours de ces années, c’est à vivre au ralenti, amoindrie, à peu de pour cent.

Comment avait-elle pu se croire à ce point au-dessus des autres ? Elle était adolescente, c’est vrai, elle allait mourir un jour, exact. Mais elle avait vu les mêmes films, avait des opinions peu profondes, des passions en toc. Les indiens d’Amérique : une métaphore en kit, qui à l’époque faisait du chiffre. Et s’est chiffrée à douze ans pour elle. Le sacrifice rituel et l’ambition d’être première de la classe ne faisaient qu’un pour elle. Il lui revient en mémoire ce gendarme qu’elle avait réussi à accrocher. Il tâchait d’être sévère, de garder toutes les traces dans la rédaction des ses rapports, mais il était fasciné. Elle en était persuadée, il lui faisait l’offrande de dépositions qui ne creusaient pas bien loin, qui laissaient tout son charme au mauvais sort qu’elle avait jeté autour d’elle. Et qui l’avait séduit. Elle avait troublé ce fonctionnaire assermenté. Elle se dit qu’elle avait troublé la République française aussi, à travers lui. Sans en avoir gagné le droit. Le gendarme avait cru à travers elle ouvrir une porte sur un imaginaire ésotérique. Un domaine imperméable à la réinsertion, à l’incivilité, aux ratonnades et aux brûlures de cigarette. Elle a retenu très en détail les traits de son visage, l’angle de ses joues qui suggérait son envie de l’étreindre. Il voyait certainement en elle une amante spirite qui retournait contre eux le venin des hommes. Une mante religieuse. Un insecte, oui. Il n’avait raison que pour ça.

Si elle prend pitié de quelqu’un aujourd’hui, c’est de celui-là, de cet homme en uniforme. Pas de sa victime. Encore moins d’elle-même. Elle voudrait, peut-être, le retrouver pour lui faire comprendre à quel point c’était puéril. Puéril et raté. Si elle le retrouvait, si elle parvenait à le convaincre, elle pourrait reprendre goût à la vie. Retrouver la saveur. Mais ça, elle se l’est interdit. C’est son troisième interdit catégorique. Après le suicide.
Et surtout après la grève.

15.10.07

Fidèle ami


Le bruit des verres me réveille. Ils se cognent les uns contre les autres et contre le plateau. Je me gratte l’arrière de l’oreille. La table est vide, il n’y a plus de bouteilles. Ils vont bientôt s’en aller. Je me place plus près. Ils ne me voient pas. Ou presque pas. Ils ont beaucoup d’odeurs. Rien à manger. Je les regarde par en dessous. Je baille. Il y en a une qui parle fort et d’autres qui font taper leurs mains entre elles. Ils ne me regardent pas. J’écarte les mâchoires et je baille encore une fois. Ils appellent quelqu’un à l’intérieur. Le grand revient vers eux. Il les écoute.

― Fiche !

La ficelle est cachée dans les plantes, le long du mur. Il vient la prendre, il s’en sert pour attacher les objets. Je ne m’en suis pas approché. Malgré tout, il est énervé quand je viens m’asseoir et me fait asseoir plus loin. Ceux qui passent de temps en temps n’ont pas l’air d’accord avec ça. Quand j’en revois certains, en descendant, ils me le confirment par leur attitude. Ils promènent une petite machine autour de moi. Une lumière rouge clignote dessus. Je sens que le sol est moins dur.

― Fifille !

Nous allons à côté. Ils ne veulent pas partir. Il y a des jambes et aussi du tissu. Puis je ne les vois plus. Quand je les retrouve, ils vont vers le haut. Ma place est en bas. Je ne vais pas sur les morceaux de bois. Ils ne reviennent pas. Derrière, les mouvements sont moins rapides. Je commence à connaître des formes plus que d’autres. Je me lève. Un peu plus loin il y a une odeur intéressante. Et presque personne. Je m’approche tout doucement. Un pied arrive dans mon ventre et je crie. C’est un coup avec de la force. Je reçois du liquide chaud et un autre coup de pied.

― Fissa !

C’est peut-être un jeu. Je ne sais pas qui m’appelle. Je retourne marcher sur les galets qui sont glissants. J’entends le bruit de l’eau. Je n’ai pas envie d’y aller. Je vais sur la grande dalle. Elle vibre. Par terre il y a beaucoup de taches mouillées. Ceux qui portent du tissu sur les jambes bougent moins que les autres. Plus je me déplace plus les vibrations son fortes. J’ai un frisson. Sur le bord de la dalle des machines sont empilées. Un tissu blanc est posé sur le côté. Je veux me soulager en dessous.

― File !

Je me rends au dehors, là où je pourrai avoir une place qui est la mienne. Les galets sont terminés et je sens que je me dirige vers l’intérieur. On s’approche de moi. C’est un parfum qui me dit quelque chose. Je suis obligé d’aller plus loin que d’habitude. Je n’y vais pas vite. Là-bas je sens de la nourriture froide. La salive me vient. Du fer glisse par terre et ça sent plus fort. Je passe la langue dessus, je prends un morceau et je commence à manger. Mon ventre va se remplir. Je pense aux coups de pied et je m’écarte du devant. Une main me pousse dans le dos.

― Finis !