15.10.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-neuvième


Huit dans sa version deux au cube : église et mairie, champ et contre-champ, avec et sans vis-à-vis, lumière naturelle et non.










11.10.11

aux mains d'argent


Quand Ferber avait travaillé au fusain et que la fine poudre de poussière donnait à sa peau des reflets métalliques, il me semblait qu'il venait tout juste de sortir du désert ou que rentrant dans le tableau, il allait incessamment y retourner. Lui-même, étudiant le scintillement du graphite sur le dos de ses mains, remarqua un jour que dans ses rêveries nocturnes et diurnes il avait déjà parcouru tous les déserts de pierre et de sable que la terre pût porter. Au reste, poursuivit-il en coupant à plus ample explication, cet assombrissement de sa peau lui rappelait une notice de journal sur laquelle il était tombé récemment et qui parlait des symptômes d'empoisonnement à l'argent assez fréquents chez les photographes professionnels. Aux archives de la Société britannique de médecine, y lisait-on, on conservait par exemple la description d'un cas extrême d'argyrose où le corps d'une laborantin, dans les années trente à Manchester, était censé au cours d'une longue période d'activité professionnelle avoir assimilé tant d'argent qu'il était devenu lui-même une sorte de plaque photographique, ce qu'attestait, m'expliqua Ferber avec le plus grand sérieux, le fait que le visage et les mains de ce manipulateur bleuissaient sous une lumière intense et donc, pour ainsi dire, se développaient.

W.G. Sebald, Les Emigrants (trad. Patrick Charbonneau), Actes Sud, 1999

Une ribambelle à la becquée de mâles rots


Souvent les écrivains, à l'inverse, voudraient agir, peser sur l'Histoire, la marche du monde, ou brasser des millions, quitter le labeur du papier. Vendre des armes en Abyssinie. Souvent les écrivains pourtant ne savent qu'écrire. Bons qu'à ça.

(...)


Mayrena fut de ces coyotes qui reniflent dans les pas des premiers conquérants. Autre chose tout de même que de doucement se suicider au vermouth-cassis aux terrasses de la rue Catinat.


Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil, coll. "Fiction & Cie", 2011.

ATTENTION RENDEZ-VOUS : Patrick Deville sera à la librairie La Cédille le jeudi 13 octobre 2011 à 19 heures pour présenter Kampuchéa, son dernier livre. Cette rencontre sera également l'occasion de revenir sur les précédents ouvrages et les voyages de l'auteur.

Librairie La Cédille
33, rue des Volontaires
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Tel/fax : 01 45 67 67 40
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2.10.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-huitième


Huit touches étoiles et ce n'est bientôt plus un téléphone mais une mémoire vive (ciel, écrits) cherchant à entrer en communication avec d'autres puces, de mémoire.












26.9.11

Un peuple en petit


Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, à juste titre nous avons peur, car nous apercevons déjà, bien que confusément, à l'arrière-plan : les géants de l'angoisse.
Ce que nous pensons l'a déjà été pour nous, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes reste obscur.
Nous n'avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et méritons le chaos.


Thomas Bernhard, discours prononcé lors de la cérémonie de remise du prix d'Etat autrichien pour son roman Gel le 4 mars 1968, Mes prix littéraires (Meine Preise), Gallimard, 2010.


23.9.11

Des faux


Tu mens trop. Oublie la violence et l'imaginaire. Et tâche à l'avenir d'avoir le mensonge en horreur.
Tu as des qualités, ne les gâche pas en chaptalisant la réalité pour en faire un tord-boyaux.


Régis Jauffret, Lacrimosa, Gallimard, 2008.

19.9.11

Hop.

Francis a décidé de se suicider.


Soudain, il se dit que ses proches vont probablement culpabiliser.

Il leur écrit une longue lettre dans laquelle il leur explique qu'ils n'ont pas à se sentir responsables.

A vrai dire, le résultat est si peu crédible que Francis éclate franchement de rire.

Il décide au contraire de leur écrire une longue lettre dans laquelle il énumère les raisons qu'ils ont de se sentir coupables.

Actuellement, Francis est toujours en vie et poursuit la rédaction de cette lettre.


Claire & Jake, Francis veut mourir, Editions Cornélius, 1999.

12.9.11

Cids errants


La vie des saumons forme un cycle qui s'étend sur des années et qui les conduit de leurs zones de frai, placées en altitude, tout en amont des rivières, jusqu'à la haute mer (très loin, à des milliers de kilomètres de leur lieu de naissance) pour les ramener, avec une précision sidérante, au lieu même où ils sont apparus, où ils n'auront plus qu'à mourir en déposant des œufs d'où naîtra un nouveau cycle, et ainsi de suit, sans fin.


Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. Voyages en France, Seuil, coll. "Fictions & Cie", 2011.

3.9.11

Dialogue quaternaire




Le Supérieur s'approche de Frère Francisco. Celui-ci lève les yeux sous son capuchon de bure : "Ils sont repartis ?" questionne-t-il. Le Supérieur fait un geste affirmatif de la tête. Francisco ajoute : "Ma folie était légère ; le passé est mort ; j'ai retrouvé la sérénité." Et il s'éloigne vers le fond du jardin en zigzaguant comme au plus fort de sa crise la plus forte.


Freddy Buache [à propos de Él], Luis Buñuel, Premier plan, 1964.

30.8.11

La théorie des nuages


Les habitants du bel immeuble se plaignaient souvent des bruits variés par lesquels les locataires manifestaient leur attachement à l'existence et des échos des disputes qui, les soirs d'été, venaient retentir jusque dans leurs salons.

(...)


Les ouvriers ne gagneront la partie que quand on les aura tellement battus qu'ils seront devenus méchants à leur tour.


Roger Vailland, Un jeune homme seul, Corrêa, 1951.

15.8.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-septième


Huit aveux qui jonchent déjà le flâneur, ici d'une rive trois fois plus que de l'autre (devinerez-vous laquelle ?) :









11.8.11

Vous


Tout ce qui a bonne odeur a votre odeur.


Guillaume Apollinaire, Le Poète assassiné, 1916.

2.8.11

Dans un moment de faiblesse



L'humanité produit des bibles et des fusils, la tuberculose et la tuberculine.


Robert Musil, L'Homme sans qualités (1930), trad. de Philippe Jacottet, Seuil, coll. "Le don des langues", 2004.

26.7.11

l'amour n'est pas souvent comme toi pourquoi


Tu avais toujours si faim
Les fruits mûrs et le vin
Étaient pour toi
Tu me grondais quelques fois
Lorsque je ne mangeais pas
Ce n'était rien
Et l'eau s'allongait sur le sable
Nos rêves étaient semblables
Je me souviens



Françoise Hardy, "Soleil" (paroles de Tash Howard), album Soleil, 1970.

22.7.11

Dans la mémoire de mon téléphone - seizième

Huit parts de flâneries plus ou moins longues, plus ou moins près de la Seine, plus ou moins violentes comme l'Espérance :












12.7.11

Mieux vaut être une ville franchement démodée comme Londres, qu'un New York manqué, comme Berlin ou Moscou


Le grand changement (j'arrive là en 1976), c'est que j'ai connu une ville "apaisée", enfin victorieuse de la planète, en train de s'arrêter pour se contempler. L'élégant World Trade Center est maintenant là pour longtemps, en pointe. Plus de frénésie comme dans les années 50 et 60 ("tu arrives trop tard, ça repart dans l'autre sens", me dit une amie dans l'avion). New York est en plein vol, la bonne technique, pour un insecte humain, est de s'y glisser sans bruit, de prendre sa distance intérieure, de rester chez soi, d'écouter en profondeur.

(...)

Le rien scintillant de New York est le programme de la Terre. Le Messie est venu, il s'appelle régulation technique. Ce n'est pas possible ! Le Temps doit aller quelque part ! Mais non. La bombe a explosé de l'intérieur : répétition, annulation incessante de tout par tout. Débrouillez-vous avec cette apocalypse tranquille.



Philippe Sollers, septembre 1987, préface au New York de Paul Morand (printemps 1929), GF-Flammarion, 1988 - le titre est extrait du livre de Morand, p. 197.

8.7.11

Dans la mémoire de mon téléphone - quinzième


Huit enregistrements cliniques de plus, décidément, à quoi bon l'aquoibonisme ?









6.7.11

Résignez-vous ?


A la révolution pleine d'enthousiasme succédera toujours la routine quotidienne d'une tradition et, à ce moment-là, le héros de la foi abdiquera, et surtout la foi elle-même se résignera ou deviendra - et ce sera là son plus cruel destin - un élément de la phraséologie conventionnelle des cuistres et des techniciens de la politique.


Max Weber, "Le métier et la vocation d'homme politique", in Le savant et le politique, traduction collective, éd. 10/18, p. 180, cité par Jean-François Suratteau, professeur de Philosophie en Première Supérieure au lycée Henri-IV, Paris, "Pragmatique de la Politique. De l'usage de la violence à la mobilité du pouvoir : qu'attendre d'une approche stratégique ?", in La Politique est-elle la Guerre continuée par d'autres moyens ?, éd. Archétype 82, 2010, p. 7.

27.6.11

Norma / amor


Ta beauté qui a survécu au monde antique, réclamée par le monde futur, possédée par le monde présent, devint un mal mortel.


Pier Paolo Pasolini, La Rabbia (La Rage), 1963.

16.6.11

Réparer la vie, esthétiser la vie



; le bonheur est ce par quoi nous marquons l'intérêt que nous portons au fait d'être en vie.


Jean-François Suratteau, professeur de philosophie en Première Supérieure au lycée Henri-IV, Paris, "Se diriger en conscience : que veut dire "conduire sa vie" ?", in Que penser d'un art de vivre ?, éd. Archétype 82, 2010, p. 22.

10.6.11

Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns, devraient être chassés


P
ar extension, c'est aussi n'importe quelle activité plus ou moins sportive ou ludique qui s'est métamorphosée en geste héroïque de mobilisation. « Les visages de Florence et Hussein ornent l'invitation au prochain Tour de Picardie, comme le site Internet de la ville, le journal municipal ou la façade de la médiathèque » (à Château-Thierry). « Dimanche, près mille femmes marcheront et courront pour Florence et Hussein à l'invitation de la ligue Nord-Pas-de-Calais d'athlétisme » (à Lille). « Le millier de participants de la course annuelle organisée par la ville et baptisée
« Tous à vélo » roulera avec un brassard violet pour Florence et Hussein » (à Montpellier). Mais il faut noter, là encore, que ces animations et bien d'autres se seraient déroulées de toute façon, même sans l'enlèvement de Florence Aubenas, dont elles n'ont usé que pour redorer leur blason et effacer quelque peu leur propre insignifiance. À ce compte, d'ailleurs, c'est n'importe quelle occupation de n'importe qui, n'importe où, qui aurait pu, durant ces jours, être placée sous ce signe prestigieux. Ainsi aurait-on pu rentrer chez soi en RER « pour Florence et Hussein ». De même aurait-on pu faire du ski, manger une pizza, résoudre une équation du second degré, regarder la télévision, faire des mots fléchés, aller chez le dentiste « pour Florence et Hussein ».


Philippe Muray, "
Que soutiennent, au juste, les comités de soutien" in Moderne contre moderne. Exorcismes spirituels, tome IV, éd. Les belles Lettres, 2005.