30.11.11

en blanc sur fond bleu (ou inversement)


Sans doute y a-t-il, lové dans les langues, une sorte d'inconscient typographique, et quand bien même elle ne serait pas aussi évidente que le changement complet qui a lieu lorsque l'on passe d'un système d'écriture à un autre, la modification qui intervient en passant simplement d'une langue à une autre au cours d'un voyage en train prend la valeur d'une infime rupture de charge.


Jean-Christophe Bailly, "Séquences", Le Dépaysement, Seuil, coll. "Fictions & Cie", 2011.

23.11.11

Dans la mémoire de mon téléphone - vingtième


Huit "près haut", comme diraient les angles aux Saxons, pour parler non de soi mais autour :








15.11.11

Comme on dit


C'est pourquoi on dit : "Une personne accomplie dédaigne le moi, une personne inspirée dédaigne l'action, une personne avisée dédaigne le renom".



Tchouang Tseu, Le Rêve du papillon, Œuvres (trad. Jean-Jacques Lafitte), Albin Michel, coll. "Spiritualités vivantes", 1994.

9.11.11

je ne crois pas bis


C'est pourquoi je m'imagine parfois comme un grand explorateur ayant fait la découverte d'un pays extraordinaire dont il ne pourra jamais revenir apporter la nouvelle au monde : ce pays c'est l'enfer.
Il n'est pas au Mexique bien sûr, mais dans le cœur.

(...)

Je crois en connaître un bout sur la souffrance physique. Mais pire que tout est de sentir mourir son âme. Je me demande si ce n'est pas parce que mon âme est réellement morte que ce soir je sens comme un grand calme.
Ou bien est-ce parce qu'il existe au beau milieu de l'enfer un sentier, que connaissait Blake, que je ne prendrai peut-être pas mais que j'ai pu voir récemment en rêve ?

Malcolm Lowry, Sous le volcan, Grasset, coll. "Les Cahiers Rouges", 1947 (trad. Jacques Darras, 1987).

1.11.11

Haut de casse

Mon père est entré dans la catégorie des gens simples ou modestes ou braves gens. Il n'osait plus me raconter des histoires de son enfance. Je ne lui parlais plus de mes études.
Sauf le latin, parce qu'il avait servi la messe, elle lui étaient incompréhensibles et il refusait de faire mine de s'y intéresser, à la différence de ma mère. Il se fâchait quand je me plaignais du travail ou critiquais les cours. Le mot « prof » lui déplaisait, ou « dirlo », même « bouquin ». Et toujours la peur OU PEUT-ÊTRE LE DÉSIR que je n'y arrive pas.


Annie Ernaux, La Place, Gallimard, 1983.


28.10.11

Dans ce pavillon éclairé par les rayons du soleil couchant, où le clapotis régulier de l'eau faisait le silence encore plus complet, Marie, s'approchant de moi, me demanda si je savais qu'on était la veille de mon anniversaire. Demain, dit-elle, au réveil, je vais te souhaiter tout plein de bonnes choses et ce sera comme si l'on souhaitait à une machine dont on ignore le mécanisme de bien fonctionner. Ne peux-tu pas me dire, dit-elle, dit Austerlitz, ce qui te rend à ce point inaccessible ? Pourquoi, depuis que nous sommes arrivés ici, dit-elle, es-tu comme un étang pris par les glaces ? Pourquoi est-ce que je te vois ouvrir la bouche, sur le point de dire quelque chose, de le crier même, et qu'ensuite je n'entends rien ? Pourquoi depuis notre arrivée n'as-tu pas défait tes bagages et ne vis-tu pour ainsi dire que de ton sac à dos ? Nous étions à quelques pas l'un de l'autre, comme deux acteurs sur une scène de théâtre. Les yeux de Marie changeaient de couleur à mesure que la lumière déclinait. Et j'essayais de lui expliquer et d'expliquer la nature des émotions insondables qui m’étreignaient depuis ces derniers jours : que, comme un fou, je me voyais constamment cerné de mystères et de signes ; qu'il me semblait même que les façades muettes des maisons détenaient sur moi de funestes secrets ; que j'avais cru devoir être seul, et maintenant plus que jamais, en dépit de l'attirance que j'eprouvais pour elle. Ce n'est pas vrai, dit Marie, que nous ayons besoin d'absence et de solitude. Ce n'est pas vrai. C'est toi qui as peur, je ne sais pas de quoi. Tu t'es toujours tenu légèrement à distance, je l'ai bien vu, mais maintenant il semblerait que tu te retrouves devant un seuil que tu n'oses pas franchir.

W.G. Sebald, Austerlitz (trad : P. Charbonneau)
Actes Sud, 2002

27.10.11

je ne crois pas


Comme l'amour, pensa-t-il, l'amour qui vient trop tard et auquel nul calme serein ne succède à l'instar des parfums du soir et des lents et doux rayons du soleil retournant à la terre stupéfaite.

(...)


Sans doute pouvait-on y reconnaître une de ces coïncidences gratuites qui portent l'étiquette "passe-temps favori des dieux".


Malcolm Lowry, Sous le volcan, Grasset, coll. "Les Cahiers Rouges", 1947 (trad. Jacques Darras, 1987).

24.10.11

contempler une primevère

Ils flottent, ils sont dans cette forme de courbe si particulière que la jeunesse dispose comme un balcon entre le présent et l'avenir.


(...)

les départs de fiction dont est capable n'importe quel faubourg ou n'importe quelle villa aux volets clos sont plus riches que ce qui s'efforce de leur procurer, via des personnages, une existence littéraire


Jean-Christophe Bailly, "All gone into the world of light" & "Frontières, encore", Le Dépaysement, Seuil, coll. "Fictions & Cie", 2011.

20.10.11

Stockefiche




À Philadelphie, je me rappelle avoir travaillé un vendredi soir dans un restaurant où un sans-abri mendiait dehors auprès de nos clients. A la fin de la soirée, j'avais gagné soixante-cinq dollars et lui, soixante-dix. Combien on peut se faire en mendiant ? Je n'ai jamais essayé, je devrais peut-être. Vous choisissez vos horaires, vous êtes votre propre patron. N'est-ce pas cela, le rêve américain ? Je devrais peut-être devenir spécialiste de l'obtention indépendante de capitaux.
(...) Billy aime Guns n' Roses, Hale aime le rap, Jeff aime le heavy metal, et derrière mes rideaux je les entends discuter des vertus respectives de chaque genre. Il m'arrive d'avoir l'impression que nous pourrions tous nous entendre, comme le suggèrent Jésus et Rodney King. Iain Levison, Tribulations d'un précaire, Liana Levi, coll. "Piccolo" (trad. Gonzales Batlle), 2002.

15.10.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-neuvième


Huit dans sa version deux au cube : église et mairie, champ et contre-champ, avec et sans vis-à-vis, lumière naturelle et non.










11.10.11

aux mains d'argent


Quand Ferber avait travaillé au fusain et que la fine poudre de poussière donnait à sa peau des reflets métalliques, il me semblait qu'il venait tout juste de sortir du désert ou que rentrant dans le tableau, il allait incessamment y retourner. Lui-même, étudiant le scintillement du graphite sur le dos de ses mains, remarqua un jour que dans ses rêveries nocturnes et diurnes il avait déjà parcouru tous les déserts de pierre et de sable que la terre pût porter. Au reste, poursuivit-il en coupant à plus ample explication, cet assombrissement de sa peau lui rappelait une notice de journal sur laquelle il était tombé récemment et qui parlait des symptômes d'empoisonnement à l'argent assez fréquents chez les photographes professionnels. Aux archives de la Société britannique de médecine, y lisait-on, on conservait par exemple la description d'un cas extrême d'argyrose où le corps d'une laborantin, dans les années trente à Manchester, était censé au cours d'une longue période d'activité professionnelle avoir assimilé tant d'argent qu'il était devenu lui-même une sorte de plaque photographique, ce qu'attestait, m'expliqua Ferber avec le plus grand sérieux, le fait que le visage et les mains de ce manipulateur bleuissaient sous une lumière intense et donc, pour ainsi dire, se développaient.

W.G. Sebald, Les Emigrants (trad. Patrick Charbonneau), Actes Sud, 1999

Une ribambelle à la becquée de mâles rots


Souvent les écrivains, à l'inverse, voudraient agir, peser sur l'Histoire, la marche du monde, ou brasser des millions, quitter le labeur du papier. Vendre des armes en Abyssinie. Souvent les écrivains pourtant ne savent qu'écrire. Bons qu'à ça.

(...)


Mayrena fut de ces coyotes qui reniflent dans les pas des premiers conquérants. Autre chose tout de même que de doucement se suicider au vermouth-cassis aux terrasses de la rue Catinat.


Patrick Deville, Kampuchéa, Seuil, coll. "Fiction & Cie", 2011.

ATTENTION RENDEZ-VOUS : Patrick Deville sera à la librairie La Cédille le jeudi 13 octobre 2011 à 19 heures pour présenter Kampuchéa, son dernier livre. Cette rencontre sera également l'occasion de revenir sur les précédents ouvrages et les voyages de l'auteur.

Librairie La Cédille
33, rue des Volontaires
75015 Paris
Tel/fax : 01 45 67 67 40
la-cedille@orange.fr

Horaires d'ouverture :

- du mardi au vendredi de 11h à 14h45 et de 15h30 à 19h30
- le samedi de 10h à 19h sans interruption.

La Cédille sur Google Maps : http://g.co/maps/vz9se

2.10.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-huitième


Huit touches étoiles et ce n'est bientôt plus un téléphone mais une mémoire vive (ciel, écrits) cherchant à entrer en communication avec d'autres puces, de mémoire.












26.9.11

Un peuple en petit


Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, à juste titre nous avons peur, car nous apercevons déjà, bien que confusément, à l'arrière-plan : les géants de l'angoisse.
Ce que nous pensons l'a déjà été pour nous, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes reste obscur.
Nous n'avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et méritons le chaos.


Thomas Bernhard, discours prononcé lors de la cérémonie de remise du prix d'Etat autrichien pour son roman Gel le 4 mars 1968, Mes prix littéraires (Meine Preise), Gallimard, 2010.


23.9.11

Des faux


Tu mens trop. Oublie la violence et l'imaginaire. Et tâche à l'avenir d'avoir le mensonge en horreur.
Tu as des qualités, ne les gâche pas en chaptalisant la réalité pour en faire un tord-boyaux.


Régis Jauffret, Lacrimosa, Gallimard, 2008.

19.9.11

Hop.

Francis a décidé de se suicider.


Soudain, il se dit que ses proches vont probablement culpabiliser.

Il leur écrit une longue lettre dans laquelle il leur explique qu'ils n'ont pas à se sentir responsables.

A vrai dire, le résultat est si peu crédible que Francis éclate franchement de rire.

Il décide au contraire de leur écrire une longue lettre dans laquelle il énumère les raisons qu'ils ont de se sentir coupables.

Actuellement, Francis est toujours en vie et poursuit la rédaction de cette lettre.


Claire & Jake, Francis veut mourir, Editions Cornélius, 1999.

12.9.11

Cids errants


La vie des saumons forme un cycle qui s'étend sur des années et qui les conduit de leurs zones de frai, placées en altitude, tout en amont des rivières, jusqu'à la haute mer (très loin, à des milliers de kilomètres de leur lieu de naissance) pour les ramener, avec une précision sidérante, au lieu même où ils sont apparus, où ils n'auront plus qu'à mourir en déposant des œufs d'où naîtra un nouveau cycle, et ainsi de suit, sans fin.


Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. Voyages en France, Seuil, coll. "Fictions & Cie", 2011.

3.9.11

Dialogue quaternaire




Le Supérieur s'approche de Frère Francisco. Celui-ci lève les yeux sous son capuchon de bure : "Ils sont repartis ?" questionne-t-il. Le Supérieur fait un geste affirmatif de la tête. Francisco ajoute : "Ma folie était légère ; le passé est mort ; j'ai retrouvé la sérénité." Et il s'éloigne vers le fond du jardin en zigzaguant comme au plus fort de sa crise la plus forte.


Freddy Buache [à propos de Él], Luis Buñuel, Premier plan, 1964.

30.8.11

La théorie des nuages


Les habitants du bel immeuble se plaignaient souvent des bruits variés par lesquels les locataires manifestaient leur attachement à l'existence et des échos des disputes qui, les soirs d'été, venaient retentir jusque dans leurs salons.

(...)


Les ouvriers ne gagneront la partie que quand on les aura tellement battus qu'ils seront devenus méchants à leur tour.


Roger Vailland, Un jeune homme seul, Corrêa, 1951.

15.8.11

Dans la mémoire de mon téléphone - dix-septième


Huit aveux qui jonchent déjà le flâneur, ici d'une rive trois fois plus que de l'autre (devinerez-vous laquelle ?) :