27.12.09

Femmes


Elle avait un cou de cygne, des yeux de chatte, un regard d'aigle, une taille de guêpe, des jambes de gazelle, un tempérament de lion, un caractère de chien. Pourtant, ce n'était qu'une femme.

Louis Calaferte, Choses dites, Entretiens et choix de textes, le Cherche Midi, 1997.
Photo de Mona Kuhn - http://www.monakuhn.com/

20.12.09

Et les nominés sont


Pour la catégorie "Meilleur roman francophone 2009" :

Les Onze, Pierre Michon (Verdier)
L'Enigme du retour, Dany Laferrière (Grasset)
Un dieu un animal, Jérôme Ferrari (Actes Sud)
Un homme louche, François Beaune (Verticales)
La Promesse, Hubert Mingarelli (Seuil)
BW, Lydie Salvayre (Seuil)
Warax, Pavel Hak (Seuil)
Apnées, Antoine Choplin (La Fosse aux Ours)
Un peuple en petit, Oliver Rohe (Gallimard)
Bella Ciao, Eric Holder (Seuil)

8.12.09

Titi de Montrouge


C'est dans ces habitations éloignées du mouvement central que se cachent les hommes ruinés, les misanthropes, les alchimistes, les maniaques, les rentiers bornés, et aussi quelques sages studieux, qui cherchent réellement la solitude et qui veulent vivre absolument ignorés et séparés des quartiers bruyants des spectacles.


Louis Sébastien Mercier, Tableau de Paris, 1781.

3.12.09

Black Dahlia


DÉDICACE

Il n'y a de lecteur que le lecteur pensif.
C'est à lui que je dédie mes oeuvres.
Qui que tu sois, si tu es pensif en lisant, c'est à toi que je dédie mes oeuvres.



Victor Hugo, Notes préparatoires à la rédaction de l'Homme qui Rit (1869), édition de Roger Borderie, Gallimard, coll. Folio Classique, 2002.

28.11.09

Now Redux


Quand il ne bouge plus du tout, tu t'agenouilles à ses côtés et tu lui parles encore en le caressant, tes mains sont pleines du sang et de l'ablution et tu lui révèles que certaines choses infimes ne meurent pas et sont comme des blocs d'éternité enfouies dans la fugacité des mondes et, là où le temps continue de passer, deux ou trois mois se sont peut-être écoulés et ont maintenant fait surgir un nouveau printemps.


Jérôme Ferrari, Un dieu un animal, Actes Sud, 2009.

24.11.09

Les Pas perdus ? Mais il n'y en a pas.


... à gauche le café de Paris et à droite Tortoni dont le perron, auquel on accédait par trois marches, fut l'un des lieux les plus célèbres du monde pendant cinquante ans.


Eric Hazan, L'Invention de Paris. Il n'y a pas de pas perdus, Seuil, 2002.

16.11.09

Loosh Life


J'ai toujours détesté le djembé. Même avant de naître. La frange de population qui joue de cet instrument m'est totalement alien.
(...)
Passer deux heures dans trois mètres cubes à chanter du Brassens me sidère au sens médical du terme. Je compte bien en temps et en heure organiser des championnats de solitude.

François Beaune, Un homme louche, Verticales Phase deux, 2009.{http://loucheactu.blogspot.com/}

4.11.09

Gonk!


La voix de ma mère nous accueille dès que nous tournons dans la rue, sa voix de grelot portée par l'air tiède, frémissant.

Maman, que de problèmes,
Certains connaissent des choses,
Je ne connais rien
Que de problèmes, maman !


Marie NDiaye, Mon coeur à l'étroit, Gallimard, 2007.

29.10.09

Souvent homme varie


Souvent les hommes se méprennent sur ce point précis : ils croient que les femmes qui ont de beaux yeux les regardent amoureusement.

Eric Chevillard, "707" (jeudi 29 octobre 2009), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

24.10.09

Pure perte

Esme connaissait tout de la perte, Anton en était convaincu. Par exemple la facilité avec laquelle elle oubliait les choses, comme si c'était une seconde nature - véritablement, elle faisait de l'oubli l'un des beaux-arts. La façon dont les choses dissolvaient dans son esprit, les tableaux qu'elle avait vus, les films, même leurs conversations - c'était de toute beauté. Anton avait peur, s'il restait trop longtemps en dehors de son champ de vision, qu'elle l'efface totalement. Tant elle semblait comprendre ce mouvement des choses qui allaient à leur perte. Mais si cela devait arriver, il ne disparaîtrait pas pour autant de son côté.
Esme vivait dans une démocratie absolue du visible et de l'invisible. Elle ne voulait rien du passé - le passé n'existait pas. L'absence était son art ; elle seule, à la rigueur, pouvait être perceptible. Les présences trop appuyées l'incommodaient. Elle était à l'aise dans les lacunes et les ombres. Ses livres étaient tout entier de noir et de blanc - ses livres étaient comme la plupart des livres, mais elle (pensait Anton) était loin d'être comme la plupart des gens.

Jakuta Alikavazovic, Le Londres-Louxor, L'Olivier, Janvier 2010

21.10.09

Abre los ojos


 Je suis désespéré par la contemplation du monde. J'en arrive à regretter ce qu'on appelle la sauvagerie. Il me paraîtrait plus naturel de revenir au cannibalisme, à l'arc, à l'épée, plutôt que de cautionner par mon silence la guerre d'aujourd'hui qui se veut propre. La guerre n'est pas un bilan positif sur un compte en banque. Ma révolte est inépuisable. Parfois je me dis qu'il m'aurait suffi d'avoir un visage comme tout le monde pour jouir du monde avec insouciance. Après tout, de quoi me plaindre ?

Antoni Casas Ros, Le Théorème d'Almodóvar, Gallimard, 2008.

11.10.09

Mucho Maas




Elle contemplait maintenant, suspendu en l'air au-dessus du lit, le portrait bien connu de l'oncle Sam que l'on peut voir dans tous nos bureaux de poste, avec sa lueur inquiétante dans le regard, ses joues creuses et parcheminées soudain empourprées, l'index pointé. J'ai besoin de vous - I want you. Pour quoi faire, elle n'avait jamais osé le demander (...)


Thomas Pynchon, Vente à la criée du lot 49, Points Seuil, 1966 (trad. 1987).

24.9.09

PRODUIT INDISPONIBLE - FAITES UN AUTRE CHOIX


C'est à peine si l'alerte générale lui laissa le temps de prendre connaissance du narrat court distillé par la messagerie automatique. Ce narrat suit.

En premier passèrent huit cent vingt-quatre années sans que rien de notable ne se produise, dans le champ des relations amoureuses. Champ théorique il est vrai, découvert à peine il y a trois siècles. Puis ce fut ce qu'il convient de nommer une liaison, avec ses artefacts de ferveur et d'entrain - le tout irrépressible. La venue de l'enfant, peu à peu, devint un motif central de ce qui restait une passion amoureuse, au sens littéral du moins. Le rire, pas permis. Ou bien peu. Vent de face et glacial, chaleur relative quand il retombe. Etiolement du sentiment, avéré il y a désormais quelques lustres. Réveils brutaux dans un état où tout semble perdu, alors même que rien n'est possédé. Et le temps de la conclusion, géniteur contre géniteur, potentiel. Si tout ce qui était possible était développé, on n'aurait de toutes façons pas le temps de le vivre. Alors. Le terme.

18.9.09

Funambules au-dessus du goufre

Ainsi, n'aurai-je pu aimer plus entièrement d'autre femme sur cette terre, malgré combien de révoltes et de molles évasions. Malgré nos relations tronquées de comédiens vrais ou faux qui n'eurent, ensemble, qu'une scène de jour à jouer. En mante religieuse ou en araignée suceuse d'encéphale, Fedora aura délibérément réduit notre liaison à une lutte à mort, une pariade d'insectes dans un rayon de lune. Je ne doute pas qu'elle m'aimait à sa manière forcenée et distraite.

Sa jalousie d'ailleurs n'égalait que la mienne et nous en jouions en funambules au-dessus du goufre.


Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, Zulma, 2009

14.9.09

Dans la dèche à Paris...

D'abord manger.
Mais comment ?
Comment trouver une nourriture substantielle, si l'on ne peut donner en échange qu'un appétit tenace quoiqu'assez raisonnable, comment si l'on se trouve ainsi au bord d'un trottoir, hésitant sur la direction à prendre, comment ?

J'ai Faim, autour de moi la terre tourne, le paysage fait la roue, les rues en sont les rayons, et je suis attaché au moyeu, ridicule pantin probablement le supplice de la roue, le pilori.

La faim donne le mal de mer.
Je navigue dans la ville. Ce n'est pas la tempête, mais une houle bien pire. Ondulation douce et régulière qui me soulève le coeur. Devant moi la chaussée monte lentement, interminablement, oscille un instant, elle hésite puis redescend aussi mollement, indéfiniment. Pour en suivre les pentes, je suis obligé de tout à tour lever le pied ou de le plonger en avant, et à chaque pas je rate mon coup. Je cherche un refuge, un port, une ruelle en impasse dont le fond où j'irais me cogner me retiendrait. Mais un cul-de-sac dans la ville est une chose rare, presque un miracle. Car Paris-la-nuit est un dédale, les rues y sont interminables, n'en finissent jamais, se multiplient, se poursuivent, se prolongent, s'emboitent les unes aux autres comme des canalisations, se rétrécissent ou s'élargissent comme des bouts de lorgnettes, ou en équerre, ou à angles droits, vaste treillage, échafaudage enchevêtré de tubulures de fer posé à même le sol. Paris-la-nuit est un labyrinthe où chaque rue débouche dans une autre, ou dans un boulevard qu'ils appellent justement une artère, où je progresse lentement par soubresauts comme un caillot de sang, hoquetant, suivant la plus grande pente, poussé derrière moi par les étranglements, aspiré devant par le vide. Et j'avance, je marche, je coule, je fleuve, j'espère me jeter dans la mer, havre de paix et d'insouciance. Mais c'est impossible, il n'y a jamais autre chose que des embranchements, des carrefours, des bifurcations, partout des affluents à droite à gauche en amont en aval, partout des rives identiques encaissées indifférentes, insensibles à l'égratignement du cours des rues. Je coule dans la nuit comme un bateau de papier sur un ruisseau de gosses, je suis ballotté, mes chevilles s'enfoncent, mes jambes mollissent, ploient, se creusent, je perds pied, je n'ai plus que les bras pour avancer, je me noie en silence, je rejoins en rêve sous moi le même dédale liquide des égouts qui serpentent sous mon itinéraire...

Moi, et la faim que j'ai cette nuit.


Jean-Paul Clébert, Paris Insolite, Denoël, 1952 / Attila, 2009

12.9.09

Avec la vaste nouvelle - Crever dans un tableau primitif


Je panique toujours quand

je n'entends aucun bruit humain.
Je suis un animal de ville
habité par le staccato des talons
d'une femme qui arrive derrière moi.

(...)

Il me faut tout de suite un verre de rhum
pour chasser les ardeurs de la malaria,
cette fièvre que je confonds parfois
avec l'énergie de vivre.
Et je ne m'endors pas avant que la bouteille
ne s'allonge sur le plancher de bois.
(...)
C'est peut-être cela un pays :
Tu crois connaître tout le monde
Et tout le monde semble te connaître.


Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset, 2009.

4.9.09

Bitter crop



for the rain to gather

for the wind to suck

for the sun to rot

for the tree to drop


Abel Meeropol (aka Lewis Allan), Strange Fruit, The New York Teacher, 1936.

1.9.09

Nivôse, An mil


Rares sont les traités qui relatent de la reine Monacanthe l'ascension puis la chute. Selon d'aucuns, l'absence d'événements spectaculaires justifie ce silence des hagiologues ; nous y voyons, pour notre part, l'influence d'une idéologie du vedettariat, le désintérêt des clercs pour l'obscur.


Antoine Volodine, Nos animaux préférés, entrevoûtes, "Shaggå des sept reines sirènes", "Monacanthe IV", Editions du Seuil, 2006.

22.8.09

On se déplace toujours avec soi



Une sorte d'intuition patriotique m'a averti que nous étions à Magenta. A cet égard, j'ai un flair de chien, je sens de loin la victoire de nos armes. Sous des moues désabusées, débraillées, plutôt internationalistes, je cache en moi un petite trompette que j'embouche à tout propos. Je deviens de plus en plus cocardier. La peau de mon coeur se change en peau de tambour. Ce que je ne m'explique pas, c'est que j'ai été à même de me comporter en héros, en 1940, et que je n'en ai aucunement tiré parti. Il se peut que mon goût pour l'Histoire de France s'arrête à Napoléon III ; il se peut que je n'apprécie bien que l'Histoire qui a de la bouteille.


Henri Calet, L'Italie à la paresseuse, Gallimard, 1950 (repris par Le Dilettante, 2009).