6.5.10

***


Nous n'étions pas amoureux, nous faisions l'amour avec virtuosité, détachement et esprit critique, mais après nous tombions dans des silences terribles et l'écume de la bière dans nos verres devenait de l'étoupe, tiédissait et rétrécissait, et nous nous regardions en sentant que c'était cela le temps.

(...)


Pendant des semaines ou des mois (le compte des jours [lui] échappait, heureux donc sans futur), ils marchèrent inlassablement à travers Paris, regardant les choses, laissant arriver ce qui devait arriver, s'aimant et se disputant, le tout en marge des événements, des obligations familiales et de toute contrainte fiscale et morale.


Julio Cortázar, Marelle, Gallimard-L'Imaginaire, 1963.

28.4.10

À rebours

La Bièvre représente aujourd'hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville. Née dans l'étang de Saint-Quentin, près de Trappes, elle court, fluette, dans la vallée qui porte son nom, et mythologiquement, on se la figure, incarnée en une fillette à peine pubère, en une naïade toute petite, jouant encore à la poupée, sous des saules.

(...)


Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes, la Bièvre n'est-elle pas aussi l'emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chutes en chutes, par s'interner dans l'inavouable boue d'un fructueux commerce ?


Joris-Karl Huysmans, "La Bièvre" in
La Bièvre et Saint-Séverin, Stock, 1898.

18.4.10

Dans la mémoire de mon téléphone - dixième

Huit façons de considérer qu'arrêter de fumer prend du temps :











16.4.10

I told em to trust me / And they tried to deceive me

Dans la langue anglaise "to deceive" signifie "tromper", "induire en erreur".

Celui qui se plaint d'avoir été déçu se sent en fait trahi.


J.-B. Pontalis, En marge des nuits, Gallimard, 2010.

10.4.10

Les signes parmi nous



si un homme
si
un homme
traversait
le paradis
en songe

qu'il reçût une fleur
comme preuve
de son passage
et qu'à son réveil
il trouvât
cette fleur
dans ses mains

que dire
alors
j'étais
cet homme


Jean-Luc Godard (citant Borges), Histoire(s) du cinéma, Gallimard-Gaumont, 1998.

6.4.10

Ma petite maman


Et maintenant, que faire ? Le diable m'emporte encore une fois. Je n'avais jamais dessiné de ma vie d'après modèle vivant, sauf deux personnes : mon père et le barbier qui venait chez nous. Comment tout cela allait-il finir ? hein, ma petite maman ? - demandai-je de loin à ma mère.

- Tant pis, - me dis-je, - et trois fois tant pis. La vie est orageuse, il faudra bien en passer par là aussi.


Milán Füst, L'Histoire d'une solitude (1956), traduit du hongrois par Sophie Aude, Cambourakis, 2007.

31.3.10

"En deux mots"


(...) il n'oubliait jamais le nom des rues et les numéros des immeubles. C'était sa manière à lui de lutter contre l'indifférence et l'anonymat des grandes villes, et peut-être aussi contre les incertitudes de la vie.


Patrick Modiano, L'Horizon, Gallimard, 2010.

17.3.10

Point d'exclamation


Cent vingt ans, des décennies sans nombre à parcourir la selve infinie qui avait recouvert le globe, qui s'était emparée de tous les continents à la fois, de l'Arabie à Kolombo, de Tchikagow à Lissabonne !

Une interminable progression ! De Petrograd à Petrograd !

(...)

Pour les comploteurs armés - la sévérité impitoyable du plomb !

Pour les polémistes - la mansuétude loyale de l'encre !

Pour les sorciers de petite envergure - le mépris de ceux qui veillent !


Antoine Volodine, Un Navire de nulle part, Denoël, coll. Présence du futur, 1986.

5.3.10

East of Eden



Aucun personnage important de La Comédie humaine n'habite l'est de Paris. S['il] est souvent cité, c'est de manière métaphorique.


Eric Hazan, L'invention de Paris. Il n'y a pas de pas perdus, Seuil, 2002.

27.2.10

ça d'âme


- Aviez-vous pour habitude de voyager en limousine ?
- Je préfère laisser ça à l'Histoire

La Chute, Saddam Hussein - Interrogatoires par le FBI, éditions Inculte, 2010

24.2.10

Caer



Combien nous affligent et nous navrent ces nouvelles générations d'incapables ! Au moins autant que les anciennes, celles de nos pères et aïeux - que nos fosses d'aisance s'ouvrent pour leur offrir une digne sépulture ! Nous n'avons pas le culte de nos ancêtres à Choir. Plus exactement, nous les haïssons.

Nous haïssons ces nomades - d'où venus ? par quelles gluantes filières ? qui crurent bon de fixer leur camp sur cette île à peu près inculte - et si tel fut leur choix, obéissant à de bien perverses dilections, à de très puérils augures, au moins eussent-ils pu ne pas nous l'imposer et s'abstenir de procréer, de se propager ainsi, de proliférer comme des rats incontinents, des rats chieurs de rats, et de peupler Choir. Quelle rage les animait, sans ennemis à combattre ni idoles à abattre, qu'ils dirigèrent contre leur descendance vouant leur progéniture et les enfants de leurs enfants à l'ennui irrémissible de Choir ? Nous les insultons, nous crachons tant et si bien sur leur mémoire que la pluie n'a plus de traces à effacer. Quand quelque charrue met au jour une de leurs poteries dérisoires - tous potiers, ces antiques ! -, nous les broyons, nous rendons au vent cette poignée de poussière qu'il n'aurait jamais dû leur céder, qu'il aurait dû plutôt chasser devant eux pour les empêcher de la modeler de leurs mains avides d'y manger et d'y boire.


Eric Chevillard, Choir, Minuit, 2010.

18.2.10

On fusilla des hommes sans armes sous prétexte que leurs mains sentaient la poudre



Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid de ses nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts
Charles Baudelaire, "La Cloche fêlée", Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, LXXIV.

15.2.10

La fille de Paris


Puis l'amour mort entra dans sa bouche et me dit : L'Etoile de Paris ne sera jamais ta femme.

(...)

Quand je me donnai pour la première fois à Paris, attiré par les gémissements de ma voisine du dessous, je gagnai une mesure de vie, afin de pouvoir mieux t'aimer.

(...)

Devenant une fois de plus la femme belle que j'avais aimée, elle éclata en sanglots, perdant ainsi son pouvoir de me faire du mal.


William T. Vollmann, Etoile de Paris (Paris 2004 - Sacramento 2006), poème traduit de l'américain par Claro, Actes Sud, 2010.

7.2.10

Red Paris


Blanqui en était à ce point de ne plus porter de chemise. Il avait sur le corps les mêmes habits depuis douze ans, ses habits de prison, des haillons, qu'il étalait avec un orgueil sombre dans son club. Il ne renouvelait que ses chaussures, et ses gants étaient toujours noirs... Il y avait dans cet homme un aristocrate brisé et foulé aux pieds par un démagogue... Un habileté profonde ; nulle hypocrisie. Le même dans l'intimité et en public.

Âpre, dur, sérieux, ne riant jamais, payant le respect par l'ironie, l'admiration par le sarcasme, l'amour par le dédain, et inspirant des dévouements extraordinaires. Figure sinistre... A de certains moments, ce n'était plus un homme, c'était un sorte d'apparition lugubre dans laquelle semblaient s'être incarnées toutes les haines nées de toutes les misères.





Victor Hugo, Choses vues, 1848,

(c'est nous qui soulignons).

1.2.10

L'axe Barcelone-Oviedo-Guéret

Pierre Michon est, au bon sens du terme, étrange. L'Asturien Ricardo Menéndez Salmon qui, dans l'interview où il parle de son admiration pour Michon, dit qu'il aimerait savoir pourquoi, bon an mal an, nous devons supporter de faux écrivains, l'est aussi, et avec un talent évident. Sur ce point, l'auteur de L'Offense et de Crier se montre intransigeant : "Pourquoi être si intolérant ? Parce que je refuse, comme dirait Michon, de faire du miracle profession, du talent carrière littéraire. La littérature n'est pas un métier, c'est une maladie ; on n'écrit pas pour gagner de l'argent ou plaire aux gens, mais pour essayer de se soigner, parce qu'on est infecté, parce que le tristesse s'est emparée de nous"


Enrique Vila-Matas, Journal Volubile, Christian Bourgois, 2009

26.1.10

'Jour, Nal, je suis venu te garder.


Tout journal relate la lutte d’un homme seul contre tous. Il est par conséquent destiné à séduire, circonvenir ou intoxiquer l’ennemi.


Sa vie l’ennuie. Il en tient pourtant la chronique scrupuleuse dans son journal en se disant que peut-être elle l’intéressera davantage plus tard, à la relecture.


Eric Chevillard, "775" (dimanche 10 janvier 2010, saint Guillaume) & "787" (vendredi 22 janvier 2010), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

14.1.10

Ca déchire


- Il y a vingt-deux ans que je suis libraire, et je n'ai jamais vu ça. Nous avons un système vidéo et vos exactions ont été filmées. Pouvez-vous m'expliquer ? Pourquoi détruire des livres ? Et il semble que vous ne vous attaquiez pas à n'importe quel auteur ! Vous avez quelque chose contre la littérature ?
- Pardonnez-moi. J'ai trop bu ce soir. Je ne sais pas ce qui m'a pris. C'est venu comme ça. Je n'ai pas fait exprès de choisir ces auteurs, c'est juste qu'ils se trouvaient là, sur la table. Je n'ai rien contre la littérature, au contraire et bien évidemment je vais vous dédommager des pertes subies. Vous pouvez même m'infliger une amende...
- Je pourrais aussi appeler la police et déposer plainte.
- Pour un Bolaño ?
- Pourquoi Bolaño, en particulier ?
- Avez-vous lu Etoile distante ?
- Bien sûr...
- Et vous trouvez normal qu'à la fin du livre Carlos Wieder se perde dans les brumes, grâce à l'insigne lâcheté de l'auteur ? Nul le saura jamais si le détective Romero l'a tué ou non. Comment survivre à cette énigme ?

La libraire ne put s'empêcher de sourire en haussant les sourcils. Elle alluma une cigarette en me regardant attentivement.
- Et c'est cette raison qui vous a poussé à détruire son oeuvre ?
- J'ai agi par idéalisme littéraire !
- Et que reprochez-vous à Vila-Matas ?
- La fin terrible du Voyage vertical.
- Je ne me souviens plus très bien comment Mayol s'en tire...
- Il s'en tire, comme vous dites justement, par une pirouette des plus déplaisantes... Une ligne de dialogue : "Finalement, murmura Mayol."
- Plutôt génial pour le mot de la fin...
- Je crains que nous ne puissions nous entendre.
- Et Fresan ?
- Là, c'est une insulte générale à l'art du romancier.
- Qu'entendez-vous par là ?
- Mais son personnage est une ville !

Antoni Casas Ros, Enigma, Gallimard, 2010

12.1.10

Nerd rules

L'adolescent, bon élève, aurait tenté de s'introduire dans le système de gestion des notes pour amélorer ses résultats, selon la gendarmerie.
Furieux d'avoir échoué, il aurait envoyé 40.000 mails à partir du système informatique du collège qui s'est retrouvé bloqué pendant quatre jours à partir du 30 septembre.


Liberation.fr, 12 janvier 2010
(http://www.libelille.fr/saberan/2010/01/il-pirate-le-syst%C3%A8me-informatique-du-coll%C3%A8ge-pour-modifier-ses-notes.html)

11.1.10

And the winners are


Inglorious Basterds, Quentin Tarantino
Los Abrazos rotos, Pedro Almodóvar
Still Walking, Kore-Eda Hirokazu
Antichrist, Lars Von Trier
Public Enemies, Michael Mann
35 rhums, Claire Denis
Gran Torino, Clint Eastwood
Le Père de mes enfants, Mia Hansen-Løve
Ponyo
, Hayao Miyazaki
J'ai tué ma mère, Xavier Dolan


5.1.10

Air et Tic

A FRANCOIS MAURIAC

Le 14 [janvier 1933.]


Monsieur,

Vous venez de si loin pour me tendre la main qu'il faudrait être bien sauvage pour ne pas être ému par votre lettre.
Que je vous exprime d'abord toute ma gratitude un peu émerveillée par un tel témoignage de bienveillance et de spirituelle sympathie.
Rien cependant ne nous rapproche, rien ne peut nous rapprocher ; vous appartenez à une autre espèce, vous voyez d'autres gens, vous entendez d'autres voix. Pour moi, simplet, Dieu, c'est un truc pour penser mieux à soi-même et pour ne pas penser aux hommes, pour déserter en somme superbement.
Voyez combien je suis argileux et vulgaire !
Je suis écrasé par la vie, je veux qu'on le sache avant d'en crever, le reste je m'en fous, je n'ai que l'ambition d'une mort peu douloureuse mais bien lucide et tout le reste c'est du yoyo.
Bien sincèrement je vous prie.

Destouches Céline