26.6.19

Le chapitre interrompu la veille




Et nous tournons les pages de nos jours sans en apprécier la saveur unique. Ces petits trésors nous échapppent avant que nous ayons eu le temps de dire ouf. À peine avons-nous survolé ces pages que nous voulons connaître la suite. Insatiables, nous passons au chapitre suivant, titré « hiver » ou bien « été », « printemps », « automne » et voici déjà la partie suivante : « l'année nouvelle ». Pages, chapitres avalés au rythme de valses et de mazurkas, ou bien d'un prélude annonciateur de rebondissements... Ces mélodies nous divertissent comme l'orchestre du Titanic a distrait les passagers jusqu'au bout. Il faut bien se changer les idées en attendant la marche funèbre.


Éric Faye, La Télégraphiste de Chopin, Seuil, 2019.



19.6.19

Le fameux Sacha





Est-ce que je t'ai raconté ce très vieux monsieur qui à peine la portière refermée m'a dit, vous êtes le deuxième autostoppeur que je pends dans ma vie, le premier c'était il y a quarante ans, et il m'a raconté le souvenir qu'il en gardait, étrange, presque irréel, le type en question ne voulait pas lui dire son métier, il était bien habillé, avait l'air sûr de lui, il se contentait de répéter qu'il était haut fonctionnaire de la République, haut fonctionnaire dans quelle branche avait plusieurs fois demandé le conducteur, jusqu'au moment où n'y tenant plus l'autre avait fini par lâcher je suis bourreau, cela du ton le plus ordinaire possible, je suis le bourreau de la République, le précédent bourreau était mon oncle et maintenant c'est moi, c'est le titre officiel, bourreau, la guillotine les têtes coupées tout ça c'est moi, cela se passait en 1977, quatre ans avant l'abolition de la peine de mort et les mois suivants deux exécutions avaient encore eu lieu, les deux dernières de l'histoire de France, l'une et l'autre largement commentées par les journaux, la dernière racontée avec une révolte froide par la juge commise d'office Monique Mabelly qui rapporte notamment cette blague sinistre du fameux bourreau au moment d'ôter les menottes du condamné à mort réveillé à quatre heures du matin, ce mot horrible et tragique, écrit-elle exactement, eh bien vous voyez vous êtes libre – cela avant de lui tendre sa dernière cigarette, son dernier verre de rhum, et de lui couper la tête.


Sylvain Prudhomme, Par les routes, Gallimard, coll. L'Arbalète, 2019.

11.6.19

Jacques tout petit qui crie à travers le trou dans le ventre



C'est l'art qui est fou, jamais la guerre. Vous ne comprenez pas que les Allemands n'ont jamais voulu la guerre. Je l'ai dit au Führer en 39, je n'en voulais pas, de cette guerre, mais il a bien fallu se forcer. Nous la faisons pour le bien de l'Europe. Il faut aryaniser, c'est un fait. Cette toile de Matisse, elle aurait lynchée si elle n'avait pas croisé ma route. 


Josselin Guillois, Louvre, Seuil, 2019. 

3.6.19

Du chèque




À de nombreuses occasions, nous aurions nettement préféré avoir son avis plutôt que son soutien, des mots plutôt que de l'argent, d'autant que ces chèques ressemblaient parfois à des dédommagements, sans qu'on sache bien ce qui était à racheter. La vie est une garce. Un chèque. Tu m'as supporté pendant quatre jours. Un chèque. Tu es harcèlée par une cinglée bipolaire. Un chèque. Tu t'es cassé le poignet. Un chèque. J'ai tué ta mère à force de la faire chier. Un chèque. On a passé un super week-end ensemble. Un chèque. Tu pars en vacances. Un chèque. Je vais mourir. Un chèque.


Anne Pauly, Avant que j'oublie, Verdier, 2019.

21.5.19

Bernique !



Rimbaud, dans les Illuminations, préssentait cette réduction universelle [l'accélération à l'œuvre dans la première révolution industrielle] : « Un petit monde blême et plat, Afrique et Occidents, va s'édifier », promettait-il — « La même magie bourgeoise à tous les points où la malle nous déposera ! »

(...) 

Alors qu'il prétend nous en affranchir, le projet transhumaniste n'a pas d'autre perspective que de nous séquestrer dans les limites de ce monde. Son but est simple : supprimer la mort ; et cela parce que les nababs de la Silicon Valley ne l'envisagent plus comme une porte mais comme un terme qui les prive de leurs biens. Ils ne veulent plus céder la palce, et transmette à ceux qui les suivent. Quand on est millionaire, à quoi rime d'abandonner sa position dans l'Olympe ? Tout simplement, les transhumanistes ne veulent pas partir. Ils s'accrochent à l'existence comme une bernique à son rocher. Ce qu'ils ne voient pas, en revanche, c'est que ne jamais mourir, au sens où ils l'entendent, consiste à ne jamais entrer en vie – à ne pas avancer au large dans les hautes mers de l'existence, là où s'éprouve notre engendrement continuel, celui qui nous creuse, nous renouvelle et nous accorde à chaque fois au mystère d'être là.


Yannick Haenel, François Meyronnis et Valentin Retz, Tout est accompli, Grasset, 2019.

3.5.19

La petite chouette d'or


En ce point où la morale fait place à la nature, je sens toujours m'envahir une gravité d'un genre inconnu en Hollande. Elle monte en moi au rythme de la terre qui s'élève autour de moi. En moi aussi, elle sourd de couches plus profondes, plus dures, plus primaires — recouvertes à Amsterdam par cent mètres de boue.


Harry Mulisch, Deux femmes, Actes Sud, 1975 (trad. Philippe Noble).

10.4.19

La Guérison des maladies


C'est que, vois-tu, grande âme emplie de toutes les qualités, nous ne sommes que des êtres vivants, des jouets de la colère et de la jouissance. Les forces nous manquent souvent, ici, là. Manifeste-nous ta compassion. L'attirance réciproque de l'homme et de la femme est un don de Dieu et par là une bénédiction, l'aurais-tu oublié ? L'attirance ! Pose sur nous un regard inspiré par l'empathie sublime que Dieu t'a accordée ! 


Vaikom Muhammad Basheer, « Les Murs » in Les Murs et autres histoires (d'amour), Zulma, coll. « Za », 1965 (trad. Dominique Vitalyos).

27.3.19

Impuissant et petit comme un atome


Tandis que je pleurais tout haut, comme si les hurlements pouvaient soulager mon angoisse, je saisis la raison pour laquelle même les soldats les plus insolents, les ivrognes les plus vulgaires, les pires harceleurs se calmaient en voyant une femme pleurer : la logique du monde repose sur les larmes des mères. 


Orhan Pamuk, La Femme aux Cheveux roux, Gallimard, 2019 (trad. Valérie Gay-Aksoy).

15.3.19

Il tâta du braquage


Il sut qu'il allait mourir car il avait compris que ses veines charriaient des larmes.


Pierre Goldman, L'Ordinaire Mésaventure d'Archibald Rapoport, Paris, Julliard, 1977.

20.2.19

Dov'è il bagno ?


Tu te vois chercher un hôtel à Brest ? Te faire choper le soir même parce que tu sentiras le gel douche caramel beurre salé ? Et même. Tu te vois trois semaines à faire l'amour dont deux mal, et après quoi ?


Maria Pourchet, Les Impatients, Gallimard, 2019.

24.1.19

Une liasse noircie de frustrations et de torpeur


Il se fout du rituel ; baptême enfant ou adulte peu lui importe. Le seul baptême est spirituel. C'est la petite âme qu'on asperge d'eau, c'est elle qui est dans l'Arche pendant le Déluge, c'est encore elle qui sort de Gomorrhe à la nuit tombante. 


Éric Vuillard, La Guerre des pauvres, Actes Sud, coll. « Un endroit où aller », 2019.

3.1.19

Dont acte


La vie professionnelle n'est qu'un lent et progressif enlisement, c'est même sans doute pour cette raison que les amitiés de jeunesse, celles qu'on noue pendant ses années d'étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l'entrée dans la vie adulte, on évite de revoir ses amis de jeunesse pour éviter d'être confronté aux témoins de ses espérances déçues, à l'évidence de son propre écrasement.


Michel Houellebecq, Sérotonine, Flammarion, 2019.

28.12.18

Iris noir et blanc


Les vivants évoluent dans le monde visible, et les morts appartiennent à la sphère invisible qui s'enchevêtre en tout moment, en différents lieux, avec la réalité ordinaire.



Philippe Beyvin, Les Photos d'un père, Grasset, 2019.

29.11.18

Le petrus sur lequel je bâtirai mon église



Coetzer déglutit et laisse une rétro-olfaction envahir sa cloison nasale, son palais et sa gorge.
— C'est une très belle cuvée. Il est possible que ce soit mon dernier verre, mais je le trouve magnifique. On devrait toujours boire comme ça.
— Comment ? demande la Bombe.
— Je ne sais pas. Conscient. Nu. Dévalisé.


Céline Minard, Bacchantes, Rivages, 2019.

28.10.18

R.I.P.


En featuring dans le premier album studio de Joji, être apatride au sein du son et de l'image, Trippie Redd entonne trois mots — "die for you" — avec un timbre qui singe en hommage celui du rappeur disparu au mois de juin à l'âge de vingt ans, XXXTentacion. Ces mots et leur écho vibrant renvoient soudain un reflet inversé des paroles que répétait plus tôt dans l'année la talentueuse 070 Shake dans son single "Glitter" : "before I even existed".
Loin du folklore morbide d'un Biggie ("Ready To Die"), de la désinvolture bravache d'un Mickey Avalon ("Waiting To Die") ou encore de la pose chromée d'une Lana Del Rey ("Born To Die"), la démarche de Joji et son compère sonne comme une mise à terre de la mort, la volonté de lui parler à hauteur d'homme (« Ne crois pas que si je veux mourir pour toi, cela signifie que tu as plus de valeur que moi. »). Ce genre d'énoncé délicieusement oiseux était présent dans le court album "Ye" commis par celui qui se fait désormais appeler ainsi : « Aujourd'hui j'ai pensé à me suicider et je m'aime bien plus que je t'aime, alors... ».
Quel que soit le nom qu'on donne ici-bas au trépas, quelle que soit la forme qu'il prend avant d'être — maladie, abandon, solitude, déchéance, disgrâce, chagrin, vanité —, sa venue gagne toujours à descendre d'un piédestal vermoulu. C'est ce qu'on peut appeler une saine méfiance. Joji aura 27 ans l'année prochaine, alors s'il faut lui dire une seule chose, la voici : « Pas bienvenue au club ! ».

3.10.18

Elle sentait comme les arbres


« Frôle le gouffre si ça te fait du bien. Jettes-y un pied, mais un pied seulement. Accroche-toi aux mûriers sauvages. Souviens-toi des lumières. Entends cet oiseau qui chante. Ne renonce pas. »

(...)

7. PLIE TES VÊTEMENTS SEULE dès trois ans. Bois à ton propre sein. Sache chasser à quatre ans. Mange seule ou ne mange pas.
8. PLEURE ET PRIE, petite. Puis piétine tes larmes. 
9. LA COLÈRE NE RÈGLE RIEN. Chaque seconde compte.

(...)

Voilà, je me disais : être séparé, c'est être séparé des tas de fois, pendant des mois et des années, jusqu'à ce que le manque en ait assez et vous laisse peu à peu en paix, si c'est possible.


Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas, Verdier, 2018.

27.9.18

Minute obscure


Tu t'es vêtue de blanc
et puisque ton âme m'écoute 
je voudrais te dire que la mort
n'a pas le visage de la violence
mais qu'elle est le soupir d'une mère
qui viendrait te chercher au berceau
d'une main légère.


Alda Merini

24.9.18

Le Démon caché

Il ressemblait à la couleur bleue, même l'odeur y était.

Emil Ferris, Moi ce que j'aime, c'est les monstres, Monsieur Toussaint Louverture, 2018 (trad. Jean-Charles Khalifa).

27.8.18

Ma mémoire éclatera partout


Je n'ai pas honte : le désert autour de lui était irrémédiable. Ce désert, c'était le sien, sa véritable île natale, de laquelle rien ne l'avait jamais dépris ; il l'avait fait croître, en secret, au milieu de la foule, et la Ville elle-même s'était laissé tromper. Nous mourions de faim et lui, il donnait sa part au désert.


Anton Beraber, La Grande Idée, Gallimard, 2018.

22.7.18

Ayeka


Bien sûr, ce sont tous les deux des artistes, mes enfants. Après tout, la population mondiale d'artistes a explosé, personne, ou presque, n'est autre chose qu'un artiste de nos jours. En dirigeant notre attention vers notre for intérieur, nous en avons fait de même avec nos espoirs, convaincus de pouvoir y découvrir ou y fabriquer du sens. Nous étant coupés de tout ce qui est inconnaissable et qui risquerait réellement de nous remplir d'étonnement et de crainte, nous ne trouvons d'émerveillement que dans nos propres facultés créatrices.


Nicole Krauss, Forêt obscure, L'Olivier, 2018 (trad. Paule Guivarch).