25.5.26

entière responsabilité


Le souvenir de cette moue la submerge. L'émotion d'autrefois se superpose sur un autre visage lisse, inconnu, lui offrant la même moue. L'artiste se met à pleurer chaudement, sans rien pouvoir contrôler. Elle cligne un peu des yeux, elle essaie de balayer ce monde qui a surgi en elle, elle veut revenir, refermer la sensation de sa grand-mère, congédier le souvenir de sa douceur. Peut-être que c'était une illusion, croire que la femme du public lui ressemble à ce moment-là, une illusion, produite par la fatigue, l'appréhension, la douleur. Peut-être que sa mémoire a forcé la ressemblance, que ce choc furtif était une échappatoire. Son esprit qui voulait résister à toute dissociation, son esprit qui l'a rappelée. Avec le souvenir de la chaleur sur sa peau, et puis les mains froissées de sa grand-mère. Elle aurait juré pourtant.


Marie Petitcuénot, Heures sauvages, Héloïse d'Ormesson, 2026.


11.5.26

la terre pour témoin



[Mon grand-père paternel] Papa Jerry essayait toujours de convaincre ses petits-enfants de sortir dans la nuit noire « pour se familiariser avec l'obscurité », pour se familiariser avec le réconfort et la consolation qu'elle offrait. C'est quelque chose qu'on peut faire pour apprendre à être à l'aise avec l'obscurité et avec la beauté de notre peau. Personne ne peut nous confisquer ce sentiment d'appartenance. Ce pouvoir de l'amour de la noirité était présent dans mon enfance, et c'est une leçon qui m'a été enseignée aussi bien par des noir•es que par des blanc•hes. 


Bell Hooks, « Une conversation réparatrice », échange avec Wendell Berry, 2019, in Wendell Berry, Le Corps et la Terre, Wildproject, 2026 [trad. Noémie Grunenwald, Cambourakis, 2023].


2.5.26

Lys Massacre


« Quel désastre ! Quelle horreur ! je me dis en m'éloignant pour ne pas voir. Se prendre la grêle juste au moment de la floraison ! Après tout cet énorme travail chimique obscur, dans les bulbes qui sont sous terre, durant l'hiver, le printemps, et puis cet essor soudain et presque miraculeux des longues tiges droites comme des épées, puis ces turgescences que l'on commence à voir, çà et là, et qui les font plier sous leur nouveau poids, puis cette ouverture, rapide et fulgurante, en quelques heures, le soir ils sont encore fermés et le lendemain matin ils sont déjà ouverts et diffusent leur parfum... La machine lancée de la floraison qui ne peut ralentir, qui ne peut plus s'arrêter, et puis, d'un coup, à ce moment-là précis, le fouet de la pluie froide, du gel, tous ces morceaux de glace qui s'abattent soudainement du ciel sur ces calices blancs à peine inventés... »


Antonio Moresco, La petite lumière, Verdier, 2014 (trad. Laurent Lombard).