13.7.17

Les Temps sens dessus dessous

Ceux qui nous demandaient naguère de voter Hollande parce qu'il était "moins pire" que Sarkozy nous inviteront cette fois à voter Macron parce qu'il est moins pire que Fillon ou Fillon parce qu'il est moins pire que Marine Le Pen et, dans cinq ans, à soutenir Marine Le Pen parce qu'elle est moins pire que sa nièce.
(...)
C'est ce que j'ai appelé la logique des inférieurs supérieurs : on se soumet à une forme de domination dans la mesure même où elle vous offre la possibilité de la mépriser.


Jacques Rancière, En quel temps vivons-nous ?, La Fabrique, Paris, 2017.

27.6.17

lutte de deux grandeurs d'âme


– J'ai été amoureux à la folie de madame votre mère, du temps où elle était encore fiancée, fiancée à mon ami. Le prince a remarqué, il a été frappé. Il vient me voir un matin, sur les sept heures, il me réveille. Très surpris, je m'habille ; silence de part et d'autre ; je comprends tout. Il sort de sa poche deux pistolets. Au mouchoir. Sans témoins. À quoi bon les témoins si, d'ici cinq minutes, nous nous envoyons l'un l'autre dans l'éternité ? On charge, on déplie le mouchoir, on se lève, on pose le pistolet contre le cœur de l'autre et on se regarde droit dans les yeux. Soudain, tous les deux en même temps, un torrent de larmes se répand de nos yeux, nos mains qui se mettent à trembler. Tous les deux, tous les deux, en même temps ! Bon, là, naturellement, étreintes, lutte de deux grandeurs d'âme. Le prince qui cire : Elle est à toi, et moi : Non, à toi ! Bref... bref... vous... venez vivre chez nous ?


Fédor Dostoïevski, L'Idiot, livre 1, chapitre VIII [trad. André Markowicz], 1868.

6.6.17

Pleine main j'ai reçu pleine main je donne


Les « styles » sont un mensonge. Le style, c’est une unité de principe qui anime toutes les œuvres d’une époque et qui résulte d’un esprit caractérisé. Notre époque fixe chaque jour son style. Nos yeux, malheureusement, ne savent pas le discerner encore.


Le Corbusier, Vers une architecture, éd. G. Crès, 1924.

19.5.17

Erreur cent pour cent


Certes, dans le Phèdre, Platon présente l'incarnation comme le grand obstacle à la vie spirituelle. Le corps gauchit la vision : "Chaque plaisir et chaque peine, agissant comme un clou, clouent l'âme au corps, l'y fixent." La vertu consiste à désolidariser l'âme du corps. Mais c'est l'ascétisme chrétien qui accentuera la déviance, ancrant solidement l'ascèse sur les bas-fonds de la contrition. 
(...)
La priorité est donnée aux martyrs, puis aux ascètes dans les grottes, les arbres creux, aux stylites perchés sur leur colonne, corps mis en suspension, niant leur masse, s'inscrivant en faux contre la physique qui s'attache à la chute des corps.


Jean-Yves Jouannais, Artistes sans œuvres. I would prefer not to, Hazan, Paris, 1997.

5.5.17

I would prefer not to


Tous les peintres qui figurent dans nos musées sont des ratés de la peinture ; on ne parle jamais que des ratés ; le monde se divise en deux catégories d'hommes ; les ratés et les inconnus.


Francis Picabia, Jésus-Christ Rastaquouère, Au Sans Pareil, Paris, 1920.


18.4.17

L'Abominable


Et il n'y a pas non plus d'initiation à ces mystères. Il faut vivre au milieu de l'incompréhensible, et cela aussi est détestable. En outre il en émane une fascination qui fait son œuvre sur notre homme. La fascination, comprenez-vous, de l'abominable.


Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres, 1902.


21.3.17

La machine à différences



Le concept [du premier ordinateur] est d'un même mouvement la caractérisation de la notion de calcul et l'outil permettant d'explorer le domaine du calculable.



Jean Lassègue, Turing, Les Belles Lettres, 1998.


27.2.17

Conseil maison

Ignore l'évidence, car elle est indigne de clairvoyance et de de clémence.

William Saroyan, The Time of Your Life, Harcourt Brace, 1939 [traduction maison].


21.2.17

La semaine des quatre dimanches

Nous avons mis la louange de Dieu au coeur de notre église, en cherchant à adopter un langage accessible et pertinent pour transformer nos coeurs et nos semaines.



Père David Gréa, lettre du 19 février 2017 dans laquelle il annonce à ses paroissiens lyonnais, après une entrevue avec son évêque et le pape François, son entrée dans un temps de discernement et de recul afin d'épouser la femme avec laquelle il a commencé à construire une relation. 

6.1.17

De la clairvoyance



Il aimait ce qui camouflait le monde : les nuages, la distance, la vodka.

(...)

Les phrases sont des prescriptions pour les temps difficiles.



Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, Gallimard, 2016.



23.12.16

Comme des gouttes de clair de lune


Les noctambules qui descendent la rue Norvins à l'heure où la rumeur de Paris s'est apaisée, entendent une voix assourdie qui semble venir d'outre-tombe et qu'ils prennent pour la plainte du vent sifflant aux carrefours de la Butte. C'est Garou-Garou Dutilleul qui lamente la fin de sa glorieuse carrière et le regret des amours trop brèves.


Marcel Aymé, Le Passe-muraille, Gallimard, 1943.


18.11.16

Avant qu'ils ne s'assoient pour mieux nous reconnaître

Il arrive aux pères de formuler des compliments de base, du type : Bravo ! Vas-y, continue ou bien : Oui, c'est ça, allez ! Les pères sont capables de dispenser leur sagesse paternelle, alors même qu'ils sont dans un état semi-conscient, voire inconscient. Les pères donnent des conseils qu'ils ont eux-mêmes négligés.


Rick Moody, À la recherche du voile noir, L'Olivier, 2004 (The Black Veil, 2002, trad. Emmanuelle Ertel).


20.10.16

L'idiot sur la langue


Tu sais, vieux Max, maintenant que je suis un idiot sur une langue de sable, tout me manque, la Révolution, Paris, les galops à l'aveugle, les nuits d'une heure, et même ton air de curé, tes bésicles avec le reflet terrible et finalement touchant de Saint-Just dans tes verres, le temps qui nous perd, la poussière de nos lois. Je suis las, Robespierre, et j'ai très faim et très soif dans mes habits de terre. Fais un effort, faux frère, vis encore un peu, viens dans mon île boire un verre de malbec ou de thé noir : je t'attends, crapule, j'ai confiance. 

Thierry Froger, Sauve qui peut (la révolution), Actes Sud, 2016.

12.9.16

Contre le Pacifique, contre la vie




Oui j'ai fait des cabanes. Mais j'étais assez mauvais en cabanes. Je faisais des barrages, j'avais un excellent niveau en barrages.


Michel Houellebecq, entretien avec Yan Céh, Palais, le magazine du Palais de Tokyo, n°23, juin 2016.


26.8.16

Jeezy Redux


Les productions futuristes et oppressantes de Young Jeezy avaient quelque chose de wagnérien dans leurs déferlantes grandioses – pas le Wagner des opéras, le Wagner des hélicoptères – qui donnait aux sermons en deux dimensions de Jeezy une improbable profondeur.


Pierre Evil & Fred Hanak, "Gangsta Rap : un post-sciptum", revue Audimat n°5, mai 2016.



21.7.16

Le Bouquet sans fin


Lancé à vive allure, l'utilitaire immaculé fait irruption sur la Promenade juste avant Lenval, l'hôpital pour enfants. Nous sommes au soir du 14 juillet avec son rituel immuable des feux qui crépitent et de l'attente du bouquet final. Cette année cette attente est à double détente et la fin du feu est singée par un camion glacial, une morgue ambulante.

Lenval renferme toujours le secret des crises de mon frère aîné, celui de nos aller-retours auprès des équipes médicales avouant pour finir ignorer ce que ce gamin de dix ans pouvait avoir dans la tête qui lui vrillait à ce point les viscères et les sens.




Si le véhicule blanc criblé d'impacts noirs ne s'était pas arrêté devant le palais de la Méditerranée, façade aveugle qui a tant marqué mon enfance, il aurait, qui sait, poursuivi sa course folle le long de la place puis du lycée Masséna, où Apollinaire s'essayait à la poésie sous le nom de Guillaume Macabre, jusqu'à l'hôpital Saint-Roch où je fus transporté toutes sirènes hurlantes par les pompiers appelés à m'extraire de la mare de sang dans laquelle une chute de vélo m'avait plongé. 

Je suis vivant vingt-deux ans plus tard, tant sont morts peu après vingt-deux heures. Morts non loin d'où je suis né, boulevard Tsarévitch. Le même hasard, un destin inverse et la moindre des choses, pour moi, d'honorer leur mémoire jusqu'au bout, sans savoir le jour ni l'heure.

20.7.16

Solitude semaine 1 : Slick Rick le rouleur

jour 2 : le métro continue de rouler imperturbable
c'est comme nous

on ne peut jamais
vraiment stop-vouloir
d'appartenir encore
à la file dans la foule à caddie des caisses

des rayons entiers de produits
et dans les allées de néons, je
calcule un prix possible

où des gens m'arrivent et demandent


jour 3 : ou bien le monde
a eu lieu


déjà et que reste-t-il



Stéphane Bouquet, Les Amours suivants, Champ Vallon, 2013.

23.6.16

Utopie partout


L'extrême incertitude quant aux moyens de subsister sans travailler était à la racine de cette hâte qui faisait les outrances nécessaires, et les ruptures définitives.


Guy Debord, Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte période de temps, scénario, 1959, in Œuvres cinématographiques complètes, 1952-1978, p. 26.

14.6.16

Mater / Matar

Hiver 1997. Étudiant en Espagne, je suis les conseils de nombreux camarades en faveur du premier film d'Alejandro Amenábar, Tesis. Dans la scène d'exposition de ce long-métrage de fiction centré autour du phénomène des snuff movies, l'héroïne, Angela, est tentée comme d'autres passants par le désir de se pencher vers les voies du métro madrilène sur lesquelles un individu a sauté peu de temps auparavant, mort suicidé sous une rame. Ce réflexe morbide est perfidement utilisé ensuite, quand il se retourne contre Angela, et, me dis-je aujourd'hui, quand il se retourne depuis lors contre moi qui ne peux plus apercevoir des voies de métro sans y repenser.



13.6.16

Awopbopaloobop Alopbamboom



Une danse si forte qu'il faudrait une civilisation pour l'oublier. Et dix secondes pour s'en souvenir.


Butch Hancock, chanteur de rockabilly, à propos de la première apparition d'Elvis Presley à la télévision (dans le Ed Sullivan Show du 9 septembre 1956), apparition à laquelle Bruce Springsteen assista au seuil de l'âge de (dé)raison, pour y placer ensuite en toute connaissance de cause l'origine de son cœur


30.5.16

Saint-Martin-de-Pétersbourg

La définition que donne Rozanov du nihilisme est la meilleure, affirmait le situationniste Raoul Vaneigem en 1967 dans son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations : "La représentation est terminée. Le public se lève. Il est temps d'enfiler son manteau et de rentrer à la maison. On se retourne : plus de manteau ni de maison."


Greil Marcus, Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle (trad. Guillaume Godard), Allia, 1998.


10.5.16

Braquage et braconnage



On se suicide pas
On préfère le braquage

PNL, "Obligés de prendre", Que la famille, 2015.



Je ne pense, depuis quelque temps, qu'à ma disparition prochaine, sinon imminente, et sens la mort qui rôde et fouine sans arrêt autour de moi comme un cochon truffier.
Mon moral, d'habitude d'acier, ressemble le plus souvent maintenant à du mou de veau !


Siné, dernière "mini-zone", sinemensuel.com, 4 mai 2016.


29.4.16

Long Time Coming


In a world of doubt and fear
Wake at night and reach to find you near


Bruce Springsteen, Happy (1991).

5.4.16

L'Artillerie de l'amour


Il y avait deux lettres de petit format avec des en-têtes et des tampons officiels, couvertes de quelques lignes d'une fine écriture, comme officielle elle aussi, laconique, comme des ordres ou des communiqués militaires, et trois ou quatre de ces cartes postales que les amoureux ou les maris des domestiques ont coutume d'envoyer. Une fois elle laissa tomber l'une d'elle que le garçon ramassa. Elle représentait en sépia sur fond marron un canon de 75 en position de tir auprès duquel se trouvait un soldat coiffé d'un képi, une bande rouge courant le long de sa culotte, un genou à terre, une main en visière, l'autre tendue, l'index en avant, dans la direction où le canon était lui-même pointé. Dans le coin gauche et un peu en arrière du canon, apparaissait dans un halo clair le visage souriant d'une femme blonde au-dessus d'un bouquet de roses. Calligraphiés en grandes lettres blanches dans la partie supérieure de la carte, on pouvait lire les mots ON LES AURA suivis d'un point d'exclamation.


Claude Simon, L'Acacia, Minuit, 1989.

8.3.16

One way to live cheaply and without tears?


Je me souviens, dit Austerlitz, qu'Alphonso nous fit un jour cette remarque, à son petit-neveu et moi, que sous nos yeux tout pâlissait, que les plus belles couleurs avaient déjà presque toutes disparu ou qu'on ne les trouvait plus que là où personne ne les voyait, dans les jardins aquatiques, à des dizaines de brasses sous la surface de la mer.

(...)

Quand ils sont trop à l'étroit, les morts, à l'instar des vivants, s'exilent vers des contrées moins surpeuplées où ils peuvent trouver leur repos à distance raisonnable les uns des autres.

(...)

Je ne lisais pas de journaux, de crainte, je le sais aujourd'hui, de tomber sur des révélations inopportunes, je n'allumais la radio qu'à certaines heures, j'affinais au fil du temps mes réactions de défense et me créais une sorte de système de confinement et d'immunisation qui me protégeait contre tout ce qui, de près ou de loin, se rattachait aux antécédents historiques d'une personnalité, la mienne, cantonnée dans un espace de plus en plus restreint.


W. G. Sebald, Austerlitz, Actes Sud, 2001.

21.1.16

La manteau piégeux


« Moi, je n'en ai plus pour longtemps, la mort n'oublie personne, dit-il. Tous les jours, je l'entends arriver au coin de la rue, mais, chaque fois, c'est juste la vache du voisin ou un chien ou l'ombre d'une des âmes qui rôdent par là ! »


Robert Seethaler, Une vie entière, Sabine Wespieser éd., 2015.

30.12.15

Magnolia shit


For the music was strange indeed. Cavalry charges of drums were set against spectral stabs of melody and a jaunty little string theme, rising and falling, than ran through the piece like memory: mysterious, nagging, with flashes of pagan joy and an incurable melancholy at heart, much like New Orleans itself.


Nik Cohn, Triksta. Life and Death and New Orleans Rap, Harvill Secker, 2005.

30.11.15

Mauvaise pensée rue des écoles


Lu le Journal de deuil de Barthes, notes prises après la mort de sa mère dont il ne se remit jamais, au point que certains de ses proches ont pensé qu'il s'était laissé mourir.

"Maintenant, partout, dans la rue, au café, je vois chaque individu sous l'espèce du devant mourir [...]. Et avec non moins d'évidence, je les vois comme ne le sachant pas."

Je fais le même constat mais, moi, j'ai envie de le leur faire savoir : "Pour vous aussi, ça va venir un de ses jours, et croyez-moi, ça ne va pas tarder."

Pas bien fier de cette "mauvaise pensée" (comme il est enjoint aux enfants d'en avouer au confessionnal), je la chasse, je marche d'un pas vif et souhaite aux femmes que je croise de rester toujours aussi attirantes.


J.-B. Pontalis, En marge des nuits, Gallimard, 2010.

23.9.15

Ghost-rapper


Désormais, alors que les Noirs de South Central ne rêvent que de cognac et de maisons victoriennes aux blanches colonnades, les Blancs du Midwest s'appellent Nigga entre eux, fantasment sur le fait d'être des Négros en prison et prétendent être atteints "d'une maladie rare de la peau qui les fait apparaître comme blancs, alors qu'en fait à l'intérieur ils sont Noirs".


Pierre Evil, Gangsta-rap, Flammarion, coll. Pop culture, 2005.

27.8.15

Clarity Bob


Avec le cinéma, Los Angeles avait donné à la culture populaire l'image ; en instituant le studio comme un instrument à part entière, Phil Spector lui donna le son.


Pierre Evil, Gangsta-rap, Flammarion, coll. Pop culture, 2005.

19.7.15

1945


Chez Bresson : "Je lutte".
Chez Faulkner : "They endured."

22.5.15

Un CV pirandellien


Je n'ai jamais réussi à me donner une réponse précise [à la question de ma carrière professionnelle], car parfois il m'arrive à moi aussi de me le demander. Parfois je trouve une réponse noble, élevée, digne d'un ténor lançant un ut de poitrine ; mais le plus souvent, des réponses plus modestes : les nécessités de la vie, le hasard, la paresse...


Leonardo Sciascia, Le Chevalier et la Mort, Fayard, 1989.

14.5.15

Fils du précédent

Le remake comme mode d'existence technique et humain : les copies et les enfants ; non plus la noblesse d'une dynastie mais le cauchemar de la reproduction politico-littéraire : fils de journalistes, de philosophes, de rockers, de chanteurs, d'humoristes, de syndicalistes, etc., tous voués à la réduplication du Système. Sortie de l'Histoire, chute infinie dans la multitude de soi...


Richard Millet, Le Corps politique de Gérard Depardieu, Pierre-Guillaume de Roux, 2014.

7.5.15

Incertitude, ô mes délices


      Vous vous appelez Werner Karl Heisenberg.
      Vous avez trente-cinq ans et, entres autres choses essentielles, vous êtes physicien.
      Ce soir, vous êtes attendu chez des amis pour interpréter la partie de piano d'un trio de Beethoven.
      Le miroir que vous tend la proximité de vos semblables, ces âmes perdues qui s'obstinent à parodier la vie, vous semble bien plus difficile à supporter que la solitude et vous préféreriez ne pas vous y rendre.
      Par loyauté, par épuisement ou par courtoisie, vous vous y rendrez quand même.


Jérôme Ferrari, Le Principe, Actes Sud, 2015.

17.4.15

Laissez-moi des cendres


J'étais bien placé pour savoir combien les livres peuvent être destructeurs, et cependant je ne connaissais pas de plus sûr moyen de garder auprès de soi ceux que nous aimons le plus.


Lionel Duroy, Le Chagrin, Julliard, 2010.

13.3.15

Un joyau comme preuve de son passage

Un jour cela cessera de ressembler à un langage, cela deviendra la façon dont les choses sont.

J.M. Coeetze, The Childhood of Jesus, Harvill Secker, 2013.

6.2.15

Sang famille


Durant les quelques mois précédents, Cupido avait été un des mentors de Griessel en matière de nouvelles technologies. Ça faisait longtemps qu'il l'asticotait pour qu'il achète un smartphone Android. "Un HTC, Benny. Ne prends pas un Samsung. Ces types sont les nouveaux Illuminati, Benny, ils sont en train d'étendre leur contrôle sur le monde, gadget après gadget. Ne jamais faire confiance à un fabricant de téléphones qui produit des frigos, pappie".


Deon Meyer, Kobra, Seuil, coll. Policiers, 2014.

16.1.15

En fait


Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d'imaginer le point de vue de ceux qui, n'ayant jamais rien eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.


Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015.

15.1.15

Des hirondelles légèrement inquiètes


Je me promenai pendant un quart d'heure sous les arcades de poutrelles métalliques, un peu surpris par ma propre nostalgie, sans cesser d'être conscient que l'environnement était vraiment très moche, ces bâtiments hideux avaient été construits durant la pire période du modernisme, mais la nostalgie n'a rien d'un sentiment esthétique, elle n'est même pas liée non plus au souvenir d'un bonheur, on est nostalgique d'un endroit simplement parce qu'on y a vécu, bien ou mal peu importe, le passé est toujours beau, et le futur aussi d'ailleurs, il n'y a que le présent qui fasse mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vous accompagne entre deux infinis de bonheur paisible.


Michel Houellebecq, Soumission, Flammarion, 2015.

30.12.14

La troïka emportée




Marie [Vapereau], ayant déjeuné, étant assez confortablement installée dans son périclodnoï, jouissant du beau soleil qui nous est revenu, a retrouvé sa bonne humeur. Elle se félicite maintenant de cette sécheresse qui nous a permis d'ajouter à nos souvenirs la téléga, le périclodnoï, de nouvelles punaises, la famine et enfin les villages tatars.


Charles Vapereau, Voyage en Sibérie. De Pékin à Moscou (sur la base du récit "De Pékin à Paris. La Corée, l'Amour et la Sibérie", Hachette, 1894), Éditions de l'Amateur, collection Sépia, 2008. 

24.10.14

Comme un égal parmi tous ces gens


Ce procès, cet acte délirant, et puis après, tout le monde qui part en Sibérie, les autres qui se marient, et tout ça si vite, si vite, et tout se mélange, et, finalement, il n'y a rien, tout le monde est vieux, et le pied dans la tombe.


Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (trad. André Markowicz), quatrième partie, livre onzième : "Le frère Ivan Fiodorovitch" (III. Le peton malade), 1880, éd. Actes Sud, coll. Babel, vol. 2.

25.9.14

J'étais cet homme



Voir le monde dans un grain de sable
Et un ciel dans une fleur sauvage
Tenir l’infini dans le creux de la main
Et l’éternité dans une heure


William Blake

17.7.14

Conscience à vendre


Tout le comique humiliant des contradictions humaines disparaîtra comme un mirage pitoyable, comme une sale petite invention de l'esprit euclidien de l'homme, impuissant et petit comme un atome.


Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (trad. André Markowicz), deuxième partie, livre cinquième : "Pro et contra" (III. Les frères font connaissance),1880, éd. Actes Sud, coll. Babel, vol. 1.

7.5.14

Frapper là où ça compte

Des cadres consommaient ; c'est leur fonction unique.
Et tu n'étais pas là. Je t'aime, Véronique.

(...)

Les jours de la vie sont pareils
À des limonades éventées
Jours de la vie sous le soleil,
Jours de la vie en plein été.

(...)

J'ai connu vers onze heures quelques minutes de bonne entente avec la nature.

(...)

Je n'ai plus d'intérieur,
De passion, de chaleur ;
Bientôt je me résume
À mon propre volume.

(...)

Il y aura la mort tu le sais mon amour
Il y aura le malheur et les tous derniers jours

(...)

Je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j'aille à la plage ;

(...)

Je ne sais plus vraiment si nous sommes dans l'amour ou dans l'action révolutionnaire,
Après que nous en avons parlé tous les deux, tu as acheté une biographie de Maximilien Robespierre.

(...)

Tout a lieu, tout est là, et tout est phénomène,
Aucun événement ne semble justifié ;
Il faudrait parvenir à un cœur clarifié ;
Un rideau blanc retombe et recouvre la scène.


Michel Houellebecq, Non réconcilié. Anthologie personnelle 1991-2013, Poésie / Gallimard, 2014.

13.3.14

Vue du toit


Ils ont changé le temps en ennemi. Vivre c'est gagner du temps ; attendre c'est mourir. Voilà désormais l'étrange règle.


Fabrice Loi, Le Bois des hommes, éditions Yago, 2011.

15.2.14

Ce vase mais jamais de fleurs


Est-ce qu'une porte, fût-elle une merveille d'artisanat en chêne tricentenaire éminemment respectable, peut protéger un monde qui a déjà trop vécu ?

(...)

Les bavards meurent-ils en silence ?

(...)

L'homme démuni de tout se méfie des certitudes : l’expérience lui a appris qu'il en est toujours exclu.

(...)

Et personne pour faire remarquer que les chefs d'oeuvre d'enfants, ces nains à demi fous, relèvent de la psychiatrie.

(...)

Pour la petite histoire, notons que ces télégrammes figurent tous trois aujourd'hui à la place d'honneur du musée de l'Antiracisme, dans les nouveaux bâtiments de l'ONU, à Hanoi, comme les derniers témoignages d'une haine désormais punie.

(...)

Autant s'y abreuver soi-même...

(...)

La vraie Droite n'est pas sérieuse. C'est pourquoi la Gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir.

(...)

Lorsqu'on prend des attitudes, il faut saisir l'occasion de les servir. Faute de quoi l'on est pas un homme.

(...)

L'Occident, c'était cela aussi, une certaine forme de pensée précieuse, une connivence d'esthètes, une conspiration de caste, une indifférence aimable au vulgaire.

(...)

La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière.


Jean Raspail, Le Camp des Saints, Robert Laffont, 1973.

20.12.13

Dernier mot

Je ferai tout pour survivre aux gens que j'aime.

(...)

La mort n'est que la vie ralentie.


(...)


Parler toutes les langues ne protège pas du pire.


(...)


La douleur est une langue commune. Chaque rage de dents, chaque mal aux pieds, chaque souffrance fait écho à la douleur de naître.


(...)


Shanghai est le chemin le plus court entre hier et demain.


(...)


Je vis en Chine la vie du dernier des Mohicans. La fin de l'art. L'avènement du folklore. La France me manque. La Chine me manque encore plus.


(...)


Le plus lointain des voyages est une prière pour les morts.



Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde, 2013.

6.12.13

Seul à Vigo


Cette attitude était bien typique de notre monde familier : plus on était mort, plus on vous aimait.

(...)

Quand quelqu'un est mort, on dit de lui qu'il est enfin tranquille.



Fritz Zorn, Mars, Gallimard, 1977.

18.10.13

La Croix du Sud


Aujourd'hui j'ai souvent l'impression de pourrir sur place. Je me raisonne. Au bout d'un moment cette impression se dissipe et il ne reste qu'un détachement, une sensation de calme.

(...)

Tout finit par se confondre. Les images du passé s'enchevêtrent dans une pâte légère et transparente qui se distend, se gonfle et prend la forme d'un ballon irisé, prêt à éclater. Je me réveille en sursaut, le cœur battant. Le silence augmente mon angoisse.


Patrick Modiano, Dimanches d'août, Gallimard, 1986.

24.9.13

Un poil dans la tête


Son œil brillait devant cette humanité noire, et sa voix s'exaltait parfois, dans les accents d'une indulgence amusée et précise : "Tout de même, quelle déconcertante canaille ! Et ce commissaire, moustachu jusque dans la tête ! Ah, la symphonie des chaussures à clous !" Ses connaissances étaient étendues et bizarres.


François Sureau, Le Chemin des morts, Gallimard, 2013.

9.9.13

Un mot



On eût pu, à ce film sous-tiré du regretté Feydeau par les voies les plus naturelles, donner pour sous titre Au flanc du vase, à la manière de Samain, ou bien, parodiant Pirandello, Cinq personnages en quête d'odeur. L'odeur, pardon, l'auteur sacrifie tout de même un peu trop à la mode du marron. Il épuise son sujet, si j'ose ainsi parler. On souffrira que je ne m'étende pas sur cette matière, car ce vase, pour notre déveine, d'un coup d'éventail fut privé. Un mot, revenu de la morne plaine, résumerait cette nauséabonde petite histoire, la bienséance et mes convictions politiques m'interdisent de l'employer à un maréchal d'Empire*.


Richard-Pierre Bodin à propos d'On purge bébé de Jean Renoir, article paru dans Le Figaro du 19 juillet 1931.

(*) : Cambronne, dont Jean Yanne disait qu'il "ne mâchait pas ses mots. Heureusement pour lui.", ne fut en réalité que général d'Empire.