16.11.09

Loosh Life



J'ai toujours détesté le djembé. Même avant de naître. La frange de population qui joue de cet instrument m'est totalement alien.

(...)

Passer deux heures dans trois mètres cubes à chanter du Brassens me sidère au sens médical du terme. Je compte bien en temps et en heure organiser des championnats de solitude.


François Beaune, Un homme louche, Verticales Phase deux, 2009.{http://loucheactu.blogspot.com/}

11.11.09

Dans la mémoire de mon téléphone - neuvième

Huit versions de la lecture (le doigt sur la feuille) :









4.11.09

Gonk!


La voix de ma mère nous accueille dès que nous tournons dans la rue, sa voix de grelot portée par l'air tiède, frémissant.

Maman, que de problèmes,
Certains connaissent des choses,
Je ne connais rien
Que de problèmes, maman !


Marie NDiaye, Mon coeur à l'étroit, Gallimard, 2007.

29.10.09

Souvent homme varie


Souvent les hommes se méprennent sur ce point précis : ils croient que les femmes qui ont de beaux yeux les regardent amoureusement.

Eric Chevillard, "707" (jeudi 29 octobre 2009), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

24.10.09

Pure perte

Esme connaissait tout de la perte, Anton en était convaincu. Par exemple la facilité avec laquelle elle oubliait les choses, comme si c'était une seconde nature - véritablement, elle faisait de l'oubli l'un des beaux-arts. La façon dont les choses dissolvaient dans son esprit, les tableaux qu'elle avait vus, les films, même leurs conversations - c'était de toute beauté. Anton avait peur, s'il restait trop longtemps en dehors de son champ de vision, qu'elle l'efface totalement. Tant elle semblait comprendre ce mouvement des choses qui allaient à leur perte. Mais si cela devait arriver, il ne disparaîtrait pas pour autant de son côté.
Esme vivait dans une démocratie absolue du visible et de l'invisible. Elle ne voulait rien du passé - le passé n'existait pas. L'absence était son art ; elle seule, à la rigueur, pouvait être perceptible. Les présences trop appuyées l'incommodaient. Elle était à l'aise dans les lacunes et les ombres. Ses livres étaient tout entier de noir et de blanc - ses livres étaient comme la plupart des livres, mais elle (pensait Anton) était loin d'être comme la plupart des gens.

Jakuta Alikavazovic, Le Londres-Louxor, L'Olivier, Janvier 2010

21.10.09

Abre los ojos

Je suis désespéré par la contemplation du monde. J'en arrive à regretter ce qu'on appelle la sauvagerie. Il me paraîtrait plus naturel de revenir au cannibalisme, à l'arc, à l'épée, plutôt que de cautionner par mon silence la guerre d'aujourd'hui qui se veut propre. La guerre n'est pas un bilan positif sur un compte en banque. Ma révolte est inépuisable. Parfois je me dis qu'il m'aurait suffi d'avoir un visage comme tout le monde pour jouir du monde avec insouciance. Après tout, de quoi me plaindre ?


Antoni Casas Ros, Le Théorème d'Almodóvar, Gallimard, 2008.

11.10.09

Mucho Maas




Elle contemplait maintenant, suspendu en l'air au-dessus du lit, le portrait bien connu de l'oncle Sam que l'on peut voir dans tous nos bureaux de poste, avec sa lueur inquiétante dans le regard, ses joues creuses et parcheminées soudain empourprées, l'index pointé. J'ai besoin de vous - I want you. Pour quoi faire, elle n'avait jamais osé le demander (...)


Thomas Pynchon, Vente à la criée du lot 49, Points Seuil, 1966 (trad. 1987).

1.10.09

Allez à Thouars


24.9.09

PRODUIT INDISPONIBLE - FAITES UN AUTRE CHOIX

C'est à peine si l'alerte générale lui laissa le temps de prendre connaissance du narrat court distillé par la messagerie automatique. Ce narrat suit.


En premier passèrent huit cent vingt-quatre années sans que rien de notable ne se produise, dans le champ des relations amoureuses. Champ théorique il est vrai, découvert à peine il y a trois siècles. Puis ce fut ce qu'il convient de nommer une liaison, avec ses artefacts de ferveur et d'entrain - le tout irrépressible. La venue de l'enfant, peu à peu, devint un motif central de ce qui restait une passion amoureuse, au sens littéral du moins. Le rire, pas permis. Ou bien peu. Vent de face et glacial, chaleur relative quand il retombe. Etiolement du sentiment, avéré il y a désormais quelques lustres. Réveils brutaux dans un état où tout semble perdu, alors même que rien n'est possédé. Et le temps de la conclusion, géniteur contre géniteur, potentiel. Si tout ce qui était possible était développé, on n'aurait de toutes façons pas le temps de le vivre. Alors. Le terme.

18.9.09

Funambules au-dessus du goufre

Ainsi, n'aurai-je pu aimer plus entièrement d'autre femme sur cette terre, malgré combien de révoltes et de molles évasions. Malgré nos relations tronquées de comédiens vrais ou faux qui n'eurent, ensemble, qu'une scène de jour à jouer. En mante religieuse ou en araignée suceuse d'encéphale, Fedora aura délibérément réduit notre liaison à une lutte à mort, une pariade d'insectes dans un rayon de lune. Je ne doute pas qu'elle m'aimait à sa manière forcenée et distraite.

Sa jalousie d'ailleurs n'égalait que la mienne et nous en jouions en funambules au-dessus du goufre.


Hubert Haddad, Géométrie d'un rêve, Zulma, 2009

14.9.09

Dans la dèche à Paris...

D'abord manger.
Mais comment ?
Comment trouver une nourriture substantielle, si l'on ne peut donner en échange qu'un appétit tenace quoiqu'assez raisonnable, comment si l'on se trouve ainsi au bord d'un trottoir, hésitant sur la direction à prendre, comment ?

J'ai Faim, autour de moi la terre tourne, le paysage fait la roue, les rues en sont les rayons, et je suis attaché au moyeu, ridicule pantin probablement le supplice de la roue, le pilori.

La faim donne le mal de mer.
Je navigue dans la ville. Ce n'est pas la tempête, mais une houle bien pire. Ondulation douce et régulière qui me soulève le coeur. Devant moi la chaussée monte lentement, interminablement, oscille un instant, elle hésite puis redescend aussi mollement, indéfiniment. Pour en suivre les pentes, je suis obligé de tout à tour lever le pied ou de le plonger en avant, et à chaque pas je rate mon coup. Je cherche un refuge, un port, une ruelle en impasse dont le fond où j'irais me cogner me retiendrait. Mais un cul-de-sac dans la ville est une chose rare, presque un miracle. Car Paris-la-nuit est un dédale, les rues y sont interminables, n'en finissent jamais, se multiplient, se poursuivent, se prolongent, s'emboitent les unes aux autres comme des canalisations, se rétrécissent ou s'élargissent comme des bouts de lorgnettes, ou en équerre, ou à angles droits, vaste treillage, échafaudage enchevêtré de tubulures de fer posé à même le sol. Paris-la-nuit est un labyrinthe où chaque rue débouche dans une autre, ou dans un boulevard qu'ils appellent justement une artère, où je progresse lentement par soubresauts comme un caillot de sang, hoquetant, suivant la plus grande pente, poussé derrière moi par les étranglements, aspiré devant par le vide. Et j'avance, je marche, je coule, je fleuve, j'espère me jeter dans la mer, havre de paix et d'insouciance. Mais c'est impossible, il n'y a jamais autre chose que des embranchements, des carrefours, des bifurcations, partout des affluents à droite à gauche en amont en aval, partout des rives identiques encaissées indifférentes, insensibles à l'égratignement du cours des rues. Je coule dans la nuit comme un bateau de papier sur un ruisseau de gosses, je suis ballotté, mes chevilles s'enfoncent, mes jambes mollissent, ploient, se creusent, je perds pied, je n'ai plus que les bras pour avancer, je me noie en silence, je rejoins en rêve sous moi le même dédale liquide des égouts qui serpentent sous mon itinéraire...

Moi, et la faim que j'ai cette nuit.


Jean-Paul Clébert, Paris Insolite, Denoël, 1952 / Attila, 2009

12.9.09

Avec la vaste nouvelle - Crever dans un tableau primitif



Je panique toujours quand
je n'entends aucun bruit humain.
Je suis un animal de ville
habité par le staccato des talons
d'une femme qui arrive derrière moi.

(...)

Il me faut tout de suite un verre de rhum
pour chasser les ardeurs de la malaria,
cette fièvre que je confonds parfois
avec l'énergie de vivre.
Et je ne m'endors pas avant que la bouteille
ne s'allonge sur le plancher de bois.
(...)
C'est peut-être cela un pays :
Tu crois connaître tout le monde
Et tout le monde semble te connaître.


Dany Laferrière, L'énigme du retour, Grasset, 2009.

4.9.09

Bitter crop



for the rain to gather

for the wind to suck

for the sun to rot

for the tree to drop


Abel Meeropol (aka Lewis Allan), Strange Fruit, The New York Teacher, 1936.

1.9.09

Nivôse, An mil


Rares sont les traités qui relatent de la reine Monacanthe l'ascension puis la chute. Selon d'aucuns, l'absence d'événements spectaculaires justifie ce silence des hagiologues ; nous y voyons, pour notre part, l'influence d'une idéologie du vedettariat, le désintérêt des clercs pour l'obscur.


Antoine Volodine, Nos animaux préférés, entrevoûtes, "Shaggå des sept reines sirènes", "Monacanthe IV", Editions du Seuil, 2006.

22.8.09

On se déplace toujours avec soi

Une sorte d'intuition patriotique m'a averti que nous étions à Magenta. A cet égard, j'ai un flair de chien, je sens de loin la victoire de nos armes. Sous des moues désabusées, débraillées, plutôt internationalistes, je cache en moi un petite trompette que j'embouche à tout propos. Je deviens de plus en plus cocardier. La peau de mon coeur se change en peau de tambour. Ce que je ne m'explique pas, c'est que j'ai été à même de me comporter en héros, en 1940, et que je n'en ai aucunement tiré parti. Il se peut que mon goût pour l'Histoire de France s'arrête à Napoléon III ; il se peut que je n'apprécie bien que l'Histoire qui a de la bouteille.


Henri Calet, L'Italie à la paresseuse, Gallimard, 1950 (repris par Le Dilettante, 2009).

18.8.09

Dans la mémoire de mon téléphone - huitième

Huit nouvelles d'ici et d'ailleurs aussi d'ailleurs :



8.8.09

Identité XX

Qu'est-ce qu'une femme ?
La question a tout l'air d'un piège. C'en est un.

Si on me l'avait posée avant, je m'en serais tirée tant bien que mal.
Par une description anatomique un jour de visite médicale, par exemple : une femme, c'est des seins, une vulve, un vagin. Des sautes d'humeur et de la douleur une fois par mois, lorsque le sang lui coule entre les cuisses.

Par une ode à la féminité triomphante un jour de lyrisme : une femme, c'est une gamme serpentine de courbes, une fugue improvisée de pleins et de déliés. Des seins-mandoline, des hanches-violoncelle et, parfois, un cul-rock'n roll. Et quelle que soit sa coiffure, une femme, c'est un accroche-cœur.

Par une critique aussi lapidaire que cynique un jour de mauvaise humeur : une femme, c'est une chieuse. Elle affirme le contraire ? C'est une chieuse qui s'ignore. Parce qu'une femme, c'est une casse-couilles douée pour vous les briser menu en coupant les cheveux en quatre.

Par la rhétorique un jour de pinaillage linguistique : une femme, c'est un substantif précédé d'un article indéfini, ayant pour contraire "un homme".
Je me serais rappelé
du même coup un ennuyeux matin de classe où mon voisin, ayant levé un doigt résolu lui accordant voix au chapitre, avait claironné :
- M'dame... Mulier, mulieris, ligne 3, ça veut dire femme... Mais c'est de quel genre, siouplaît ?
La professeure, une maîtresse-femme que je vénérais, en avait cassé net sa craie sur le tableau noir avant de se retourner d'une pièce :
- Mulier, mulieris... Femme... Quelle honte, une question pareille !!! C'est de quel genre, À TON AVIS ?
Tassé sur sa chaise devant une indignation et une colère qu'il ne comprenait pas, mon cancre de voisin avait bafouillé, penaud, pendant que je rigolais sous cape :
- Euh... féminin, M'dame ?
On avait onze ans. On suait sur la version d'une langue difficile et point toujours si logique. Et Madame Rochard, d'habitude si pédagogue, avait soudain perdu son latin et sa patience, faisant fi de la règle numéro un de l'enseignement : il n'y a pas de sottes questions... hormis celle-ci, peut-être.
Parce que la parole donne vie à ce que l'on nomme. Parce que dire, c'est faire exister. Et que, donc, p
ar la chair du verbe, une femme, c'est féminin.
Évidemment.

Avant, oui, à la question "qu'est-ce qu'une femme ?", je m'en serais tirée grâce à toutes ces pirouettes. Oubliant - ou feignant d'oublier - l'essence même de la féminité, notre différence fondamentale avec ce sexe qu'on prétend fort : notre capacité à porter des enfants, qu'on en veuille ou non.
Depuis
cela, je ne peux plus l'ignorer.
Cette fouille m'a brutalement (re)mise face à moi-même, face au temps qui passe à mon insu, face à mes choix.
L'intrusion dans mes viscères m'a du même coup confrontée au plus viscéral : à mon désir ambigu, inavoué d'enfant et aussi, forcément, à la mort de ma mère. À ce maillage brutalement interrompu, à cette boucle que je ne bouclerai peut-être jamais.
Avant ma mère, il y eut ma grand-mère. Avant ma grand-mère, une arrière-grand-mère que je n'ai pas connue. Et avant elle encore, une ancêtre dont j'ignore le prénom.
De cette boucle infinie je suis l'
héritière jusque dans ma chair.
L'héritière, oui, mais peut-être à la fois
le point final d'une lignée qui, ayant pris corps avec moi, mourra dans le mien.
Là, la bonne élève du cours de latin qui se marrait en douce ne rigole plus du tout, elle se remémore.

Elle se
remémore ce soir où son feu son amour avait appelé de son ailleurs et murmuré d'une voix blanche :
- Ma vie, c'est du vide. Ma vie, c'est rien. Je passe à côté et je n'ai rien fait. Rien fait de ce que je voulais en faire.
Elle se remémore l'avoir questionné, ébahie :
-
Comme ?
Elle se remémore qu'il avait répondu :
- Avoir un enfant.

Elle se remémore ses mots qui le rassuraient d'avoir le temps, celui qui passe si différemment pour les hommes, pensant à part elle "Et que devrais-je dire, moi ?".
Elle se
remémore s'être surprise à penser trop vite, hors de propos, à ce que serait leur enfant s'ils en avaient un. À se demander s'il aurait sa chevelure sombre à lui ou sa blondeur à elle, des yeux d'Indonésie ou de Pologne.

Elle se remémore
ce soir où elle avait appelé dans son ailleurs et murmuré d'une voix exsangue :
- Le scanner n'est pas bon, je dois être opérée. Peut-être que le chirurgien devra... enlever.
Elle se remémore qu'il avait répondu :
- Tu seras peut-être privée de l'accessoire, mais pas de l'essentiel : la possibilité de porter un enfant et de le mettre au monde.

Elle se remémore ses mots qui la rassuraient, ses mots qui parlaient de solution médicale et de chemin à deux.
Un chemin que, croyait-elle, il était prêt à faire un jour à son côté, puisqu'il en parlait.


À la clinique elle s'est remémoré qu'elle n'était plus la petite fille du cours de latin, mais une femme enduite de Bétadine que le chirurgien allait couper en deux.

Mais avant la clinique ce fut une longue traversée. Une pente abrupte de cailloux où la petite fille réintégra son corps de femme en suppliant d'être une autre, tant il est vrai que le malheur n'arrive qu'aux autres.
Au fond, la petite fille savait bien que le "elle" était devenu un "je".
Un "je" qui se regardait en pied sans se reconnaître et massait son ventre stérile sans ressentir aucune douleur.
- Aucune, vraiment ? s'était étonné le chirurgien.
- Non, aucune.
Promis, juré, ni la petite fille ni la femme ne lui mentaient.

En vérité, femme ou petite fille, je ne ressentais rien et mon corps lui-même n'avait pas changé d'un pouce, du moins dans le miroir.
Mais à mes yeux, il s'était métamorphosé, parce que je savais.
Là se tenait toute la différence entre l'avant et l'après : je savais, et cette connaissance était en soi un fardeau.
À cause d'elle, du jour au lendemain, mon vieux complice de corps s'était changé en ennemi, en traître que je palpais, triturais, trifouillais sans relâche.
- Avoue que tu en chies, saloperie ! grondais-je en enfonçant mes doigts dans mon ventre.

- Avoue que tu souffres, mon petit... pleurnichais-je en le caressant à défaut de le guérir.
Peine perdue. Menace ou supplication, mon corps restait sourd.
Insidieusement, il était devenu une excroissance, un corps étranger que, loin de reconnaître, j'aurais expulsé, lacéré, fauché sur pied.

À grand peine je me contraignais à sa toilette. Le lavais
comme on se débarrasse à la va-vite d'une corvée plus tôt commencée, plus tôt finie.
Le vêtir - me vêtir - me causait un énorme souci. Plantée devant la glace, je voulais disparaître, noyer ce félon de vêtements informes mais me faisais violence.
- Non, je ne cèderai pas à ton chantage. Une jupe, des bas, c'est ainsi que les femmes s'habillent, pas vrai... ? Alors c'est ainsi que tu seras aujourd'hui habillé.
Je piochais au hasard dans ma penderie et m'en allais, claudiquant, avec ma jupe et mes bas de carnaval.
J'étais déguisée en femme mais derrière mon déguisement, je n'étais rien.
Rien, et surtout pas une femme digne d'un quelconque amour, incapable que j'étais d'enfanter.

La rupture avec cet homme est arrivée à ce moment-là, au pire moment s'il existe une échelle sur celle du pire.
En un mail il me confirma ce que je soupçonnais : lui ne m'aimait pas.
Et derrière cette négation, j'entendis la négation de ce que j'étais, moi.
Une fille qui l'aimait, femme de part sa naissance, foi du sang qui lui coule dans la douleur
une fois par mois entre les cuisses.
Une femme ?
Non, en vérité. Une chose sans sexe au ventre ravagé, juste bonne à donner aux chiens s'ils acceptent de s'en satisfaire.
Une petite chose triste à qui l'on a jeté un os à ronger car, ainsi qu'il me le dit
à des milliers de kilomètres en toute innocence - ou plutôt en toute cruauté :
-
Si je t'ai parlé de solution médicale et de chemin à deux, c'était en me le reprochant... Je te sentais si mal que, moi, je me sentais obligé... même si je ne le pensais pas.
Erreur, grossière erreur.
Il ne faut mentir ni aux petites filles ni aux femmes, parce que les unes comme les autres croient à ce qu'on leur raconte.
C'est sûrement pour cela que j'ai eu aussi mal.
C'est sûrement pour cela que
je suis incapable de lui pardonner. Et que j'ai chialé comme la môme que j'étais en écrivant cet article.

Identité XX, tiré du blog de Chut!, Sous le Signe du Lien
Et si le net était le nouvel enjeu de l'écriture ? Depuis quand ai-je lu un texte aussi fort ?



25.7.09

Répons de Normand


La scène où toute scène prend origine dans l'invisible sans langage est une actualité sans cesse active.


Pascal Quignard, Les Ombres errantes, Grasset, 2002.

21.7.09

Ah, paraître !


Tandis que les deux hommes se relevaient pour souffler, je leur fis part de cette bizarrerie, celle d'une automobile en panne retradée par d'autres en bon état de marche.
Ah, les bagnoles, dit l'un de deux gars.

(...)

Dans la rue en face de nous, deux hommes tiraient un chariot à bras rempli de vieilleries et de petit mobilier.
Si c'est pas malheureux, disait l'un des hommes.
Y'a toute une histoire là-dedans, disait le premier.
Et pffuitt, enchaînait le deuxième. Au clou. Si au moins on savait ce que ça va devenir, tout ce tintouin.


Antoine Choplin, Apnées, La fosse aux ours, à paraître.

8.7.09

Dans la mémoire de mon téléphone - septième

Huit orientalismes, soit le Japon que cerne un liseré parisien :


5.7.09

Ysabel's Table Dance

Des castagnettes, une contrebasse entétante, la voix rauque et sensuelle de Lonnie Elder, le climat est étouffant : nous sommes dans un bar à strip tease de Tijuana. Jamais la tension / détente du jazz ne fut si délibérement érotique, indécente.


"Ysabel’s Table Dance sums up all we could buy in Tijuana. It includes the farout strip tease – spots in the music played by the piano represent the scantily clad woman spinning from table to table, reaching her hand out for tips, bills, or what-have-you. This composition, I believe, contains the fire, the pulse, and all that I felt as I heard the tune in my head with the movement of her body. It’s the last piece ; then I return to my true self and it’s all over but the music. "
Charles Mingus

Ysabel's Table Dance

Charles Mingus (contrebasse), Lonnie Elder (voix), Ysabel Morel (castagnettes), Clarence Shaw (trompette), Jimmy Knepper (trombone), Curtis Porter (saxophone alto), Bill Triglia (piano), Dannie Richmond (batterie), Frank Dunlop (percussions)
Tijuana Moods - RCA/Victor - 1962

2.7.09

Dozo



Tout se passera dans un lieu étranger, une ville peuplée uniquement de gens, de morts, de blattes et d'Untermenschen.

(...)

Cette mort sera pour vous le début d'une longue existence sans issue. Sans perspective et sans issue.



Antoine Volodine, Dondog, Seuil, 2004.

16.6.09

La soupe à la grimace


— Mais on ne peut pas s'y fier. Les femmes sont bêtes, même celles qui paraissent intelligentes.
— Ne dis pas cela, je fais mon possible pour ne pas songer au pire.


Junichirô Tanizaki, Le Goût des orties, Gallimard, coll. "L'Imaginaire", 1928 (1959 pour la traduction française).

11.6.09

Un chat passant parmi les livres


Aussi mobile sur l'océan

la maison de Charlot et de Big Jim

bientôt celle de Georgia

messieurs éternels émigrants

sont-ils sur un Titanic ?

du moins une ville flottante

île à hélice, Ellis Island

les vents en copropriété

les ouvertures, les dangers

les mobiliers vissés au sol

"sans lesquels je ne peux pas vivre".


Jacques Jouet, "Les maisons de Charlot dans La ruée vers l'or", Pagaille, Geste (revue éditée par l'association Gestuelles 2004) n°05, Automne 2008.

6.6.09

Ses quinquets sont en biais

Le travail pour lui c'est la chose
La plus sacrée : il y touche pas.

Fréhel, "Tel qu'il est", 1936.

2.6.09

Le saviez-vous ?


Personne ne peut se sentir soulagé quand un enfant meurt, allègue Remigio. Si demain je me pends à l'avocatier, tu seras soulagé ? Si les gendarmes viennent me chercher, tu seras content ? Lucio se met à rire. On dirait que tu lis des romans américains, dit-il, tu parles comme leurs personnages. Depuis que Folsom est mort, les Américains écrivent des mélodrames sur des parents égoïstes, vicieux ou pleins de manies et sur des enfants qui en souffrent les conséquences. Toute une génération d'écrivains employée à dénigrer ses parents.

(...)

Savez-vous que, sur vingt-huit pages publiées, on n'en lit qu'une ? Car il y a les livres qu'on offre à des gens qui ne lisent pas, d'autres échouent dans une bibliothèque sans lecteurs, on en achète pour remplir des étagères, certains sont offerts pour l'achat d'un autre produit, le lecteur se lasse dès le premier chapitre, ils ne sortent jamais de l'entrepôt de l'imprimeur, ou bien les livres sont achetés sur un coup de tête.

(...)

Une femme ne s'intéresse pas à un homme pour le sauver. Comme employé peut-être, conclut-elle, mais quand il s'agit d'aimer un homme, qu'il soit une bonne âme, c'est secondaire.


David Toscana, El último lector, roman traduit de l'espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, 2009.

27.5.09

Dans la mémoire de mon téléphone - sixième

Huit propositions qui fixent le temps, puisque le moderne est une future vieillerie :



23.5.09

"L'imperfection propre à tout ce qui vit"



Elle se lève. Très haut dans le ciel une petite croix d'argent brille et fait en avançant un bruit de velours qu'on déchire. Il la regarde marcher le long de l'eau, tourner, revenir vers lui - ce corps menu, contractile ; dissimulant (derrière le poli, le doré de la peau, l'innocence des petites mains ouvertes) le désordre organique, le repoussant tumulte - bruissement de sang, précaires battements de coeur -, l'imperfection propre à tout ce qui vit ; fier semble-t-il, ou en tout cas satisfait, debout sur la table, près de l'eau, dans le soleil, de son angoissante et menteuse harmonie. Elle s'approche, une mèche de cheveux noirs sur l'épaule gauche, souriante, les sourcils légèrement haussés comme pour lui demander de cesser le jeu - et lui, la gorge lourde, regarde ce corps menu, candide, cette pitoyable beauté, vers laquelle le porte cette impulsion tout aussi pitoyable, ce désir de se cacher, de ne plus se voir, de se perdre, qu'on appelle l'amour, ou encore le désir, ou encore la haine - selon les preuves qu'on en donne - et même la Foi.

Jean-René Huguenin, La côte sauvage, Seuil, 1960

18.5.09

Qui bene amat bene castigat


Il pleure pour rien
En se gavant de pommes de pin
Il se cogne à tous les coins
Qui aime bien châtie bien


Bertrand Betsch, "Le grand embarras" {http://www.virginmega.fr/musique/titre/bertrand-betsch-le-grand-embarras-102731367,page1.htm}, La Soupe à la grimace, Labels-Lithium, 1997.



12.5.09

Elles sortaient toujours de relations dont les imperfections morales et la frénésie sexuelle avaient réveillé en elles le besoin de compenser avec lui


Il faisait nuit quand il rentra chez lui pour apprendre, par son petit boîtier de reconnaissance des numéros, qu'il n'avait pas eu d'appels, pas un seul, et tout en essayant de prendre une décision à propos de la fête, il plaça de nouveau le téléphone dans sa position d'attente. Dix minutes plus tard - il développait une longue et complexe analogie entre la fête et le pitoyable premier congrès des sociaux-démocrates russes à Stockholm en 1898 - il ressentit une explosion à proximité de ses testicules. Il le savait ! Quand on attendait encore et encore - comme les révolutionnaires avaient patiemment attendu - on était récompensés dans cette vie.

" Moufka ?"

C'était Sacha. Oh oui, c'était elle. Et son coeur s'emplit de larmes.


(...)


"T'es où ? a-t-elle demandé.

- J'arrive à York, patrie de la plaque d'acier de vingt kilos.

- En Pennsylvannie ?

- Oui. Ça roule beaucoup mieux sur la 78 que sur la 95.

- Au milieu de la nuit ?

- Ecoute, c'est comme ça qu'on fonctionne.

- Pourquoi t'as pas appelé ton oncle ?

- Parce que je l'ai pas appelé. Et je l'appelerai pas. Il n'a pas voté à la dernière élection. Il s'est abstenu.

- Il a fait ça ?

- Ouais. Il a dit que ça faisait pas de différence qui était Président.

- Il a dit ça ? " Arielle est restée muette un instant. " Bon, a-t-elle repris, on se vengera en faisant chez lui des choses terribles qu'il désapprouverait.

- Il vient d'Union Soviétique, Arielle. C'étaient des athées. Il ne désapprouve rien en dehors de l'argent.

- On commandera des repas hors de prix.

- À Washington Heights ?

- On jettera de l'argent dans la cheminée.

- Je l'appelerai pas.

- Arf ", a fait Arielle.

Sa façon de le prononcer m' a plu. " Refais-le, ai-je dit. Refais ce bruit.

- Non ", a dit Arielle, puis elle m'a rendu à la route et à moi-même.


(...)


La thèse de Mark, tout compte fait, portait sur Ronan Sidorovitch, "le comique menchevik". Lénine l'avait surnommé ainsi, menchevitskiy khakhmach, en 1911. Sidorovitch s'en amusa. "Je préfère être un menchevitskiy khakhmach, avait-il dit (à des amis), plutôt qu'un bolchevitskiy palach." Je préfère être un comique menchevik qu'un boureau bolchevik. Oups.


Keith Gessen, La Fabrique des jeunes gens tristes, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques, II, "Mark : Parfois comme Liebknecht" et " Keith : Oncle Micha", III, "Mark : Phénoménologie de l'esprit", L'Olivier, 2009.

10.5.09

On livre inculte


Mais la langue pour moi est tout sauf un caniche,
Car la mort nous attend au bout de l'hémistiche.


Claro, note de traduction du roman de Vikram Seth Golden Gate, Grasset, 2009.

3.5.09

Boy In Static - Young San Francisco

Boy in Static - Young San Francisco from Alexander Chen on Vimeo.

2.5.09

Une ordure

Le bon truc, c'est de donner une fois à la nouvelle nana tout ce qu'elle peut désirer, de sorte que sachant que tu en es capable, elle va passer son temps à se maudire intérieurement de ne pas réussir à réactiver ta passion pour elle.
Les meilleurs amants savent bien qu'il suffit d'être une fois un bon amant.
Assure le coup la première fois, et aprés, tu pourras quasiment en faire ce que tu veux.
Elles finiront par picoler en declarant que tu n'es qu'un sale con d'égoïste, cela généralement aprés des années d'auto analyse infructueuses, mais d'ici là, tu en auras eu ta dose et tu seras déjà en train d'en tringler une autre.

Irvine Welsh - Une Ordure (Filth) - Traduction Alain Defossé - Points - 1988

28.4.09

Codes Postaux


92 kilogrammes dans l'zen /

9,3 centilitres d'alcool dans l'sang


Booba, "Ouest Side" (2006) /
Sefyu, "La Légende" (2006).

23.4.09

Dialogue ternaire



L'écrivain doit être maudit, il arpente les rues, relève les mots collés sur les réverbères.


Jean Echenoz, cité par François Bon dans Comment nous avons inventé Pierre Michon et pourquoi, Publie.net, 2009{http://calameo.com/books/0000060417139e0daac28}.

20.4.09

Cosa fatal


Marie Darrieussecq a présenté ses excuses aux éditions Verticales pour le papier ravageur des Inrocks sur François Bégaudeau. "Ces propos n'engagent ni les lecteurs, ni les auteurs-chouchous du journal", a-t-elle indiqué.


La Vipère, "Miscellanées, suite" (lundi 20 avril 2009), in Le blog de La Vipère littéraire {
http://vipere-litteraire.over-blog.com/}

17.4.09

Dans la mémoire de mon téléphone - cinquième

Et huit de plus, de traviole, mais pas tellement :

14.4.09

Dialogue précaire


Mais je n’emporterais aucun livre sur l’île déserte ! Enfin un monde sans concurrence !


Eric Chevillard, "536" (lundi 13 avril 2009), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

6.4.09

That sea

En traversant les petites ruelles qui mènent au casino, je suis passé devant chez Oum-Sami, la couturière dont le mari avait filé avec une femme de chambre égyptienne. Elle était occupée à planter des épingles dans la robe blanche d'une jeune fille qui se marierait dans une chapelle exiguë, au son d'un enregistrement de cloches électroniques de mauvaise qualité qui grésillerait sans doute comme un vieux disque des années 1930 ; le père avait accepté pour gendre un ingénieur canadien entre deux âges, la mère s'affairait à pétrir de la pâte, à rassembler des chaises et à hacher le persil en vue du grand jour, le frère s'apprêtait à tirer des coups de fusil en l'air pour célébrer le dépucelage officiel de sa petite soeur et le cousin, dans sa longue voiture rutilante, allait la conduire à l'autel puis jusqu'à un navire sur la Méditerranée. Cette mer emplie de larmes de pharaons, d'épaves de vaisseaux pirates, d'ossements d'escalves, où se déversaient des rivières d'eau usées charriant des tampons hygiéniques français.



Rawi Hage, De Niro's Game, traduit de l'anglais (Canada) par Sophie Voillot, Denoël, 2008.

30.3.09

Devoir à la maison

Je me répète sans cesse ces deux phrases de William Saroyan, veilles de soixante-dix ans et dont le sens n'est pas certain pour moi : « Invite la vertu au cœur de quiconque aura été plongé dans la détresse et le silence par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence, car elle est indigne de l’œil clairvoyant et du bon cœur. » Peut-être y a-t-il derrière ces deux phrases une clé ouvrant vers d’autres contrées de l’esprit ? Ou alors est-ce seulement cette manie qui est la mienne, celle qui consiste à doter ce que je ne comprends pas d’une aura de magie et de fascination ? Quoi qu’il en soit je ne peux empêcher leur récitation intérieure, ce qui suggère bientôt qu’elle forment pour moi une conduite à prendre. Que je le veuille ou non, je dois chercher autour de moi les traces de détresse, surmonter l’obstacle de la facilité et me montrer de bon conseil. Je pourrais jeter mon dévolu sur ce jeune homme, que je vois tous les jours assis au même arrêt de bus. Je l’observe de temps en temps depuis la fenêtre de ma cuisine. Il a tout le temps l’air ailleurs, insouciant. Ou plutôt inderdit. N’est-ce pas là la détresse et le silence dont parle le dramaturge ? Tout semble faire croire que ce jeune homme est là, parmi nous, alors qu’il n’est pas là. Il me fait penser à ces militants permanents, prêts à n’importe quoi pour ne pas ressembler aux autres gens. Contre la vie, contre le monde. Faire d’eux des suicidaires, ou même des nihilistes, serait trop réducteur – et revoilà le vice de l’évidence. Ce jeune homme refuse de prendre le risque suprême, celui d’avouer qu’il a peur d’exister, peur que son existence soit douloureuse pour lui et ceux qui l’entourent. Mais cela tombe bien car ma tarte est enfournée et dans le quartier ma réputation n’est plus à faire : je vais aller voir ce jeune homme, lui parler doucement, lui prodiguer un doux baiser et lui murmurer « Tout va bien se passer ; même si tu meurs. Rien ne mourra. ».

24.3.09

Et si nous tenions là le plus bel intertitre romanesque ?


Tout est la faute
de Caroline Yessayan


Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires, {page 51}, Flammarion, 1998.

19.3.09

Overture

13.3.09

Reclining dude


One cannot evade knowing what shortly awaits one.

(...)

It's not the sex that's the corruption -it's the rest. Sex isn't just friction and shallow fun. Sex is also a revenge on death. Don't forget death. Don't ever forget it. Yes, sex too is limited in its power. I know very well how limited. But tell me, what power is greater?


Philip Roth, The Dying Animal, Random House, 2001.

6.3.09

Portable soul


"Arriver en fin de vie et être obligés d'avoir peur, je trouve que c'est pas valable."


Soir 3, édition du 4 mars 2009, sujet traitant des antennes-relai du Vaucluse.

3.3.09

Late night walk

Pour mes dernières heures de liberté, avant que les affres des répétitions accaparent mon esprit, avant qu'ils me précipitent dans un état d'irritation permanente, j'ai décidé, en dépit de la fatigue qui plombe l'usage de mes muscles, de profiter de l'obscurité de la nuit et de m'offrir, sans attendre, une promenade dans les environs de la ville. Il y a toujours un moment, au milieu d'une nuit d'insomnie, quand la fièvre se répand dans l'organisme, où la superficie d'une chambre se divise par deux, où les murs se rapprochent les uns des autres, où le plafond entame une lente descente vers le sol ; un moment où le regard, inutilement alerte, comblé de sollicitations, flotte en permanence au-dessus des choses, tourne autour d'elles, puis tombe sans jamais pouvoir les fixer ; un moment où le craquement des meubles, si discret pendant la journée, si raisonnable, devient perceptible, de plus en plus audible, bruyant au point d'éclipser le sifflement de ma propre respiration.

Oliver Rohe, Un peuple en petit, Gallimard, 2009

26.2.09

Ouvrez la parenthèse


Je comprends les raisons de sécurité, les impératifs techniques ; je comprends les raisons qui conduiront progressivement à une gestation in vitro ; je me permets juste, à ce sujet, une légère manifestation de nostalgie. Auront-ils, mes petits chéris nés si loins d'elle, auront-ils encore le goût de la chatte ? Je l'espère pour eux, je l'espère de tout mon coeur. Il y a beaucoup de joies dans ce monde, mais il y a peu de plaisirs - et si peu qui ne fassent aucun mal.
Fin de la parenthèse humaniste.


Michel Houellebecq, "Consolation technique", Lanzarote et autres textes, Librio, 2002 ; repris dans Interventions 2, traces, Flammarion, 2009.

18.2.09

Dans la mémoire de mon téléphone - quatrième

Huit rassemblements de lumière, malgré tout, dans le doute :







12.2.09

Emmanuelle Béart nue naked sextape xxx



La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi ; il faut attendre des heures, l'épier, la presser et l'enlacer étroitement pour la forcer à se rendre.
La forme est un Protée bien plus insaisissable et plus fertile en replis que le Protée de la fable ; ce n'est qu'après de longs combats qu'on peut la contraindre à se montrer sous son véritable aspect ; vous autres, vous vous contentez de la première apparence qu'elle vous livre, ou tout au plus de la seconde, ou de la troisième ; ce n'est pas ainsi qu'agissent les victorieux lutteurs ! Ces peintres invaincus ne se laissent pas tromper à tous ces faux-fuyants ; ils persévèrent jusqu'à ce que la nature en soit réduite à se montrer toute nue et dans son véritable esprit.

Honoré de Balzac, Le chef d'œuvre inconnu, 1831

Légende photo : Michel Piccoli et Emmanuelle Béart dans La Belle Noiseuse (Jacques Rivette, 1991)

5.2.09

Mon sovkhoze pour un peu de pemmican



Dès qu'ils furent de l'autre côté de la Porte Marachvili, le blanchoiement de toutes choses sous les rayons lunaires s'atténua. Les rues avaient rétéréci. L'éclairage urbain avait des défaillances. On devait parcourir des dizaines, et parfois des centaines de mètres dans l'ombre, au petit bonheur. Les trottoirs et la chaussée étaient jonchés d'épaves. Souvent on frôlait des drogués des deux sexes, affalés dans leur vomi et leurs rêves. Quand l'obscurité était profonde, des oiseaux la colonisaient : des mouettes obèses, gigantesques, des corneilles monstrueuses, des chouettes, des poules ; elles recouvraient de larges portions du sol, constituant des groupes compacts qui protestaient contre les intrusions et interdisaient le passae à coups de bec. On marchait au milieu de gloussements et des cris.

(...)
Et aussi, lorsque nous nous tenions près d'elle et sans forcément songer à l'exprimer, nous comprenions que quelque chose d'essentiel nous avait autrefois échappé, et nous nous sentions nostalgiques d'un ailleurs, comme si, au cours de notre existence faite de mauvais voyages et de mauvaises guerres, d'insurrections écrasées et d'atroces défaites, nous avions raté un aiguillage qui aurait pu nous conduire à elle sans douleur, sans cicatrices et sans avoir vieilli dans le naufrage.

(...)

Pour un spectateur non soupçonneux,c'était simplement un de ces jeunes êtres au sexe interchangeable, chômeurs ou non, qui émergent d'un chantier ou d'un ghetto, avec en tête de la musique, de la misère, et, parmi un fatras d'idées imprécises, la revendication qu'on en finisse au plus vite avec tout.

(...)

Il est exclu d'aller dormir. Il serait vain d'entamer un livre puisqu'on ne le finirait pas. Il est déconseillé de fatiguer de nouveau son corps dans un énième entraînement de close-combat. On a eu, d'autre part, la décence de ne pas organiser, avec ses collègues et camarades, une cérémonie d'adieu. Quant à s'agenouiller en face d'un mur pour méditer, on se l'interdit volontiers, tant il paraît ce soir imbécile de peiner pour apercevoir d'illusoires ténèbres, alors qu'avant la fin de la nuit on va être très efficacement et très concrètement jeté au coeur de l'espace noir.

(...)

Un demi-siècle, c'est des milliers de bifurcations possibles. Des bifurcations fondamentales. Et si l'enfant naît dans une famille de délinquants ? Et si, au lieu de suivre le parcours que les Organes ont prévu pour lui, il dévie complètement ?S'il rejoint des bandes de criminels ? S'il devient fou ?

(...)

Les murs et le sol frémissaient.
La chaudière grondait à l'étage inférieur.
Elle gronda ainsi jusqu'à ce que Mevlido s'assoupisse et, même alors, la vibration se prolongea, la musique des flammes ne se tut pas, cette mélodie de destruction et de voyage qui de toute façon est en nous, depuis toujours, et qu'au moment du sommeil chacun confond tantôt avec sa propre expérience, tantôt avec sa propre mort.

(...)

Un narrateur omniscient ou même une araignée depuis sa toile nous auraient sans doute jugés morts d'asphyxie ou de solitude duelle, ou évanouis après un excès de jouissance, encore emmêlés dans nos restes animaux, avec autour de nous les puanteurs stagnantes que nos corps avaient produites, avec sur nous des résidus d'excrétions, et, en nous, le souvenir noir d'ailes crissantes, de membranes écartelées, de muqueuses exhalant leurs dernières rosées avant la torpeur.

(...)

Au-dessus de ma tête le tube de néon papillonait un message en une langue morse laiteuse dont je ne possédais pas les clés. Comme il n'était pas question de confier à qui que ce fût le détail de mes aventures, j'inventais à voix basse des cauchemars que je racontais aux araignées, toujours présentes, et aux rats, quand ils étaient là. Mes histoires ne les intéressaient pas, je m'en rendais compte à la fixité de leur regard rougeâtre qui soudain devenait insultante. Bien vite il me semblait avoir épuisé l'essentiel de ma narration, et je me taisais.

(...)

Sur Terre, à présent, l'esclavage, les camps de survivants, le chaos, l'humiliation et le meurtre de masse n'ont plus cours. Les hominidés et leurs pratiques assassines, les hominidés et leurs discours cyniques ne sont plus qu'un souvenir. L'espèce dominante ne soulève jamais la question du bonheur ou du malheur, ce qui fait que, d'une certaine manière, elle est réglée.

(...)

Dans une foule, où que l'on soit, il y a toujours un homme seul ou une femme seule. C'est peut-être vous, et c'est souvent vous, mais, parfois, c'est quelqu'un d'autre. Cela dépend de l'humeur de la foule plus que de la vôtre.

(...)

Même quand une foule devient un organisme collectif qui ne pense plus qu'au combat ou à la parole, il y a toujours en elle une femme seule qui reste seule.

Antoine Volodine, Songes de Mevlido, Seuil, 2007.

2.2.09

Hyperballad


It is the driving on empty roads that does this to him, sends him to fantasy lands. Other people do it jogging or swimming or sitting on public transport; he does it drinving.

(...)

And he finds, weeks later, that he has developed another habit: he no longer follows the rythm of night and day, but sleeps when the urge takes him, catching a few hours at a time, here and there, be they light or dark.


Julia Leigh, The Hunter, Faber and Faber, 1999.

27.1.09

Effets indésirables

"Hallucinations, réaction maniaque (surexcitation générale), confusion mentale, agitation, anxiété, nervosité, troubles de la concentration et du cours de la pensée, attaques de panique (ces symptômes peuvent également faire partie de votre maladie)."

Il est intéressant de constater que la meilleure littérature du vingtième siècle se trouve résumée, de façon étonnamment concise, dans le mode d'emploi du Prozac à la rubrique "effets indésirables" : la prose de Kafka comme une extraordinaire attaque de panique à peine maîtrisée par la parole. L'anxiété hallucinatoire du détail chez Proust. Le trouble du cours de la pensée dans le phrasé aphasique de Beckett.

Giulio Minghini, Fake, Allia, 2009

23.1.09

Rêve barré


Le seul honnête enjeu - et le seul véritable - à part le rêve - de la littérature, c'est de se souvenir où, quand et qui frappa pour nous. Et fit du même coup que nous nous en crûmes dispensés.


Thomas Barré, Impératifs, Les Perséides, Collection "art bref", 2008.

18.1.09

L'Amour, visions désenchantées

«L’amour a la vertu de dénuder non pas deux amants l’un en face de l’autre, mais chacun des deux devant soi-même.»

«On ne se tue pas par amour pour une femme. On se tue parce qu'un amour, n'importe quel amour, nous révèle dans notre nudité, dans notre misère, dans notre état désarmé, dans notre néant.»

«Il arrive qu'une femme rencontre une épave et qu'elle décide d'en faire un homme sain. Elle y réussit parfois. Il arrive qu'une femme rencontre un homme sain et décide d'en faire une épave. Elle y réussit toujours.»

Cesare Pavese - Le métier de vivre - 1952 (posthume)

14.1.09

Trois corps en avant


Faites comme nous l'expérience : en trois jours, visionnez successivement Vers le sud, Manderlay et Tartina City. Au centre de chacun des métrages vous verrez surgir un corps, qui, à sa manière, emporte tout sur son passage ; pas étonnant qu'une indication géographique se trouve dans les trois titres. Dans l'ordre, Legba, qui venait d'avoir dix-huit ans, fait commerce de ses charmes haïtiens jusqu'à créer autour de lui les élements d'une tragédie antique. Timothy, fraîchement affranchi, fait planer très longtemps le doute sur son origine ethnique précise, la nuance étant à la lettre près (munsi et mansi sont sur un bateau). Koulbou enfin, amateur de mort et de bulles de savon, pratique une culture physique qui dénote quelque peu avec ses exactions commises sur des prisonniers à qui son inventivité dans la torture fait regretter toute existence matérielle. Pour eux tous, la charge sexuelle est tantôt une marchandise, tantôt un malentendu, tantôt le fruit du pouvoir. Est-ce un signe si, à la fin, ces trois corps sont rudoyés (par le plomb, par le cuir, par l'eau) ? Pour diverses raisons, l'energie qu'ils dégagent ne peut pas être contenue par l'environnement qui les entoure. Et même si à leurs atours s'ajoute une clairvoyance et une ruse non négligeables, la façon qu'ils ont de tomber est d'aller trop loin, de prendre des risques : par faiblesse, par cupidité ou par perversion.

Figures mémorables, en tout cas, sous un soleil abrutissant : l'une envoûtante, l'autre troublante et la dernière terrifiante.






  • Vers le sud, de Laurent Cantet (2005), avec Ménothy César, Charlotte Rampling, Lys Ambroise, Karen Young.

  • Manderlay, de Lars Von Trier (2005), avec Isaach de Bankolé (notre photo), Bryce Dallas Howard, Willem Dafoe, Lauren Bacall.

  • Tartina City (N'Djamena City), d'Issa Serge Coelo (2008), avec Youssou Djaoro, Billy Joséphine, Felkissam Mahamat, Adama Rahama.

9.1.09

Dans la mémoire de mon téléphone - troisième

Huit en grand, vues d'un petit oeil :







4.1.09

Dialogue warholien

Philip had some philosophical idea he had evidently ben developing in the course of the evening and now I was going to hear about it. 


He said, "I've figured out a whole philosophy on the idea of waste as evil and creation as good. So long as you are creating something it is good. The only sin is waste of your potentialitites."

That sounded pretty silly to me so I said, "Well of course i'm just a befuddled bartender, but what about Lifebuoy soap ads, they're creations all right."

And he said, "Yeah, but you see, that's what you call wasteful creation. It's all dichotomized. Then there's creatve waste, such as talking to you know."

So I said, "Yeah, but where are your criteria to tell waste from creation ? Anybody can say that he's doing a creation whereas what everybody else is doing waste. The thing is so general, i don't mean a thing."

Well, that seemed to hit him right between the eyes. I guess he hadn't been getting much opposition. At any rate he dropped the philosophy and I was glad to see it go because such ideas belong in the "I don't want to hear about it" department as far as I'm concerned.

William S. Burroughs & Jack Kerouac, And the hippos were boiled in their tanks, Penguin Books, 2008

30.12.08

pour ne pas dire presque amoureuse


PROGRAMME MINIMUM

REINES MORDUES

192. FAIS VOILE VERS LE VISAGE HAGARD, CRAILLE, ENTRE DANS LA MATRICE ETRANGE, DETRUIS TOUT !

APPEL GENERAL

241. CENT ATTENTATS, MILLE ATTENTATS CONTRE LA LUNE !

APRES NITCHEVO

322. REPOS MILLE ANS, SILENCE MILLE ANS, VENGEANCE MILLE ANS!
323. VENGEANCE MILLE ANS, ET ENSUITE : NITCHEVO !

PROGRAMME MAXIMUM

BANQUISE

55. REALISATION IMMEDIATE DU CENT DOUZIEME REVE !

DES RESTES ENCORE

120. SI ON TE DIT QUE TOUT EST FINI, N'ECOUTE PAS, TRAHIS !

L'ASSASSIN ABSINTHE

155. INDULGENCE POUR LES TRAITRES ABSINTHES !

CONTRADICTIONS ELEMENTAIRES

168. NUIT ETERNE SUR LES VILLES DE LA COTE !
169. SOLUTION NOIRE POUR LES VILLES COTIERES !
170. SOLUTION ROUGE POUR LES VILLES COTIERES !

SUSY VAGABONDE

260. POUR TOI DEUX HEURES SANS REVE SI TU LIVRES LE NOM DE SUSY VAGABONDE !
261. NE CACHE PLUS EN TOI LE NOM DE SUSY VAGABONDE !

272. NOUS SOMMES TOUTES SUSY VAGABONDE !

LES MAUVAIS JOURS

337. UN JOUR NOUS DORMIRONS SANS METTRE VOS VISAGES !
338. UN JOUR NOUS AURONS BIEN VECU !

343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT !

INSTRUCTIONS AUX COMBATTANTES

PRECAUTIONS ELEMENTAIRES

3. SI AUTOUR DE TOI TOUT LE MONDE S'EST PENDU ARRACHE-TOI LA TETE AVEC LES DENTS !
4. SI PERSONNE NE REPOND A TON APPEL, CRIE DEUX FOIS EN DIRECTION DU VENTRE !

CONNAITRE SON CORPS

69. NE COMPTE QUE SUR TES PAUPIERES POUR NE PLUS RIEN VOIR !

PRINCIPES DIETETIQUES

126. NE MANGE RIEN SI L'ANNEE EST ROUGE !
127. MANGE LE PREMIER DU MOIS, AVEC MODERATION !

SOUFFLES ET VOIX

139. DEGUISE TON CORPS SI TU AS UN CORPS !
140. NE CROIS PAS A TON CORPS SI TU POSSEDES UN CORPS !
141. DESOBEIS A TA VOIX SI TU AS UNE VOIX !

150. CHANTE SOUS TON CRANE SI TU AS UN CRANE !
151. MEME QUAND TU CHANTES, SILENCE ABSOLU !

CE QU'ON LEUR LAISSE

274. PAS DE COMBAT, PAS DE MORT, NUL SOMMEIL, SEULEMENT TA HAINE NON ETEINTE !

DERNIERES RECOMMANDATIONS

319. MEFIE-TOI DU CLOWN AFFABLE, SON VENTRE EST IMMENSE !

LES MAUVAIS JOURS FINIRONT

341. BIENTOT TU OUVRIRAS LA PORTE !
342. BIENTOT NOUS DORMIRONS ENSEMBLE !
343. LES MAUVAIS JOURS FINIRONT !


Maria Soudaïeva, Slogans (traduits du russe par Antoine Volodine), Editions de l'Olivier, 2004.

20.12.08

Le bonheur


"Théoriquement, il existe une possibilité de bonheur parfait : croire à ce qu'il y a d'indestructible en soi et ne pas s'efforcer de l'atteindre."

Franz Kafka.

18.12.08

Facétie


LAISSONS L'ENVAHISSEMENT NOUS DIVERTIR


Stricte inversion des termes dans la formulation du slogan publicitaire ornant la dernière brochure d'un des héritiers des PTT.

13.12.08

Apparaître


Pour quelqu'un qui avait passé des années en communauté, à s'engager dans des associations toutes plus farfelues les unes que les autres, à militer pour d'innombrables causes perdues, elle avait fini par se dire, percluse de déceptions, que si elle ne pouvait pas changer le monde, elle ferait en sorte que le monde ne la change pas.


Pascal Garnier, Lune captive dans un oeil mort, à paraître chez Zulma en janvier 2009.

7.12.08

Le saigneur des anos


Quand un con pâtit,
Qui compatit ?


Roger-Pol Droit, Où sont les ânes au Mali ?, "Toc éthique", Seuil, 2008.

4.12.08

Paradox Man






Making a famine where abundance lies,

Thyself thy foe, to thy sweet self too cruel.


William Shakespeare's first sonnet.

1.12.08

Dialogue parlementaire


Il m'a pris par le bras et il a dit de sa voix gentille et encourageante : "Venez, Monsieur. C'est comme ça. C'est pour vous et c'est pour moi. Nous ne pouvons pas le changer. Au temps de la glace, les lois aussi s'endurcissent.".


Nils Trede, La Vie pétrifiée, Quidam Editeur, 2008.

30.11.08

Le 9 novembre 1918 de la grippe espagnole

27.11.08

J'aime les araignées. Elles ne portent pour ainsi dire jamais de chemises à fleurs.

Raymond Chandler, The Long Good-Bye (Sur un air de Navaja), Gallimard, 1954

25.11.08

- Deux, corrige l'autre

Il est persuadé qu'il y a une panne de secteur. Il ne comprend pas qu'il est mort.

(...)
La lumière avait encore baissé. Le sol sous leurs pieds dérapait ou se tassait avec des bruits de neige. Ils se penchaient en avant et ne parlaient plus. Ainsi s'écoulèrent dix ou quinze minutes, puis une semaine. De temps en temps, Schlumm rattrapait Puffky et il le tabassait pour le contraindre à dire où ils allaient, ou pour savoir si la cave avait une limite ou non, ou si l'un d'eux était mort et lequel, ou s'ils étaient morts tous les deux et pour combien de temps : ce genre de questions.

Antoine Volodine, Bardo or not Bardo, "II. Glouchenko" et "V. Puffky", Seuil, 2004.

19.11.08

Zoo zéro, le chevalier noir


Le noir inquiète, le noir fait peur, et pourtant on ne protège pas du noir, comme on se protège de la couleur. Pas de lunettes, pas de visière, pas d'ombrelle, pas d'écran contre l'intensité, contre la violence, contre la blessure du noir. Le noir serait don, en fait, plus inoffensif, plus naturel que la lumière.


Alain Fleischer, Faire le noir. Notes et études sur le cinéma, cité dans le catalogue de l'exposition "Le noir est une couleur", Fondation Maeght (Saint-Paul-de-Vence), 30 juin - 5 novembre 2006.

17.11.08

Nous sommes sur le devant d'une ferme, dans le département des Basses-Alpes


Se guérir de la peste n'est pas retourner en arrière, c'est revenir à la santé. C'est se retirer du mal. L'intelligence est de se retirer du mal.

Briançon - Les Queyrelles, 16 août 1938.


Jean Giono, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Editions Bernard Grasset , "Vivre Libre, 1", 1938.

14.11.08

Critique slavonienne de la pensée nippone


Il n’y a rien de plus beau que des fesses japonaises lorsque le premier rayon de soleil les dore légèrement et qu’un vent doux souffle sur elles… Dieu, que la vie peut être charmante !


Viktor Pelevine, La Vie des insectes, Seuil, 1995.

12.11.08

Deux Russes et un troisième – pour Maupassant


Tourgueniev, pendant le séjour qu'il fit chez moi, en 1881, je crois, prit dans sa valise un petit livre français intitulé la Maison Tellier et me le remit.

"Lisez ça à l'occasion", me dit-il, du même ton détaché en apparence dont il se servit un an auparavant en me remettant la livraison de la revue la Richesse russe (Rouskoe Bogatstva) qui contenait un article de Garchine, alors à ses débuts. Evidemment, aujourd'hui comme alors à l'égard de Grachine, il craignait de m'influencer dans l'un ou l'autre sens et il désirait avoir mon opinion en toute indépendance.

"C'est un jeune écrivain français, dit-il, voyez, ce n'est pas mal ; il vous connaît et vous prise fort", ajouta-t-il, comme s'il voulait me disposer en sa faveur.

"Comme homme il me rappelle Droujinine ; comme lui c'est un excellent fils, un excellent ami, un homme d'un commerce sûr*, et de plus il est en relation avec les ouvriers, les dirige, les aide. Même sa manière d'être avec les femmes me rappelle Droujinine."


Léon Tolstoï, Guy de Maupassant, Posrednik (L'Anabase, pour la présente traduction), 1894.


(*) : en français dans le texte russe

9.11.08

Dress Rehearsal Rag


Découvrez Leonard Cohen!

6.11.08

Hors contexte


Si le prévenu n'avait pas eu l'intention d'offenser, mais seulement l'intention de donner une leçon de politesse incongrue, il n'aurait pas manqué de faire précéder la phrase "Casse-toi pov'con" d'une formule du genre "on ne dit pas".


Jugement du tribunal correctionnel de Laval, 6 novembre 2008.

3.11.08

Eternal Flame


A l'instigation - nouvelle - de Marie, les treize chansons en forme de réponses aléatoires (quoi de mieux pour Randomizm ?) nominées sont :


1. Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? --> Break It On Down, de LL Cool J (oui enfin, je me verrais mal debout sur le toit d'une Gran Torino là tout de suite)

2. Comment les autres vous voient ? --> Tel, d'Alain Bashung ("Tel Guillaume Tell", ça ne s'invente pas pour qui se prénomme comme moi Guillaume)

3. Quelle est l’histoire de votre vie ?--> Street Spirit (Fade Out), de Radiohead (assez d'accord, surtout avec le passage où Thom Yorke chante "this strain I am under")

4. Quelle chanson pour votre enterrement ? --> Sleep-Murray Ostrill (They Don’t Sleep Anymore), de Godspeed! You Black Emperor (mais alors autant prévenir tout le monde tout de suite : ce titre dure vingt minutes)

5. Comment allez-vous de l’avant dans la vie ? --> End of Skies, de Ceschi ("Comment fuir le ciel quand il vous tombe dessus" dit le refrain - ça ne s'invente pas bis)

6. Comment être encore plus heureux ? --> Brandy Alexander, de Feist (Cheers!)

7. Quelle est la meilleure chose qui vous soit arrivée dans la vie ? --> 1988, de Blueprint (tout bien réfléchi, oui, la première victoire de Stefan Edberg à Wimbledon est une bonne chose - ah mince, ce n'était pas moi !)

8. Pour décrire ce qui vous ravit ? --> 365 cicatrices, de La Rumeur (là ça tourne au masochisme - Hamé support)

9. Votre boulot pour vous c’est… ? --> Alphabet City, de Clare & The Reasons ("Amène ton dictionnaire", dirait Fuzati)

10. Que devriez-vous dire à votre boss ? --> 400 On The BPM, de K-The-I ??? (mais c'est peut-être un peu violent, pour une mise en contexte voir ma récente
critique de l'album entier)

11. Pour vous, l’amour c’est… ? --> Automne malade, de Léo Ferré ("Directeur du feu et des poètes", Apollinaire fever)

12. Pour vous, la sexualité ça doit être… ? --> Baby’s Romance, de Chris Garneau (euh... doit-on systématiquement faire un commentaire ?)

13. Bloguer pour vous c’est… ? --> Beautiful Crazy, de Devin The Dude (disons qu'avec le gars Devin Copeland en fond c'est tout de suite beaucoup plus smooth d'être un nerd...)


Les heureux gagnants de la nouvelle opération tâche d’encre induite subséquemment sont :

- Emmanuel-Blaise et la bande
Au poil (pour rire en chantant)

- Nico-l'oiseau picard (parce que Franchement, il (a de bons goûts musicaux))

- L'indispensable Codotusylv(hein) du webzine musical qu'il nous faut Fake For Real (parce que ce sirop pour la toux-là n'est pas à proprement parler "des bonbons des cachous", n'en déplaise à Jonasz)

- L'équipe du Grognard (parce que, musique ou pas, le temps est à la neige)

- Les membres du Fric-Frac Club sévissant du côté d'A Country For Old Man (parce que leur chaîne doit balancer des basses)

- Et enfin le Claro en route Toward Grace (pour que ses riffs répondent à leurs raffs)


Rappel du thème :
“mettre son ipod en position aléatoire et coller les treize chansons qui sortent du chapeau aux treize questions suivantes, sans tricher bien sur !”

31.10.08

Le p'tit Lion


Je passe la journée à tracer dans le champ. Les filles se sont barrées on ne sait pas où, Johannes pète des câbles et moi je m'en fous. Moi j'enchaîne les tours de champ. Mes lunettes de soleil. Moi j'écoute du rap. Mais le rock'n'roll me va si bien. Je suis le Jura. Mais je suis la classe mondiale. Et vous vous moquez de moi et je vous comprends.


Pierric Bailly, Polichinelle, P.O.L, 2008.

29.10.08

Pays-Bas, suite : quand une coupure de courant fait grimper la natalité de 44 %


En décembre 2007, les hélices d'un hélicoptère Apache avaient sectionné accidentellement les câbles à haute tension alimentant les neuf villages de la commune. Pendant les deux jours de coupure, "de nombreux habitants ont trouvé l'hospitalité ailleurs, mais d'autres ont trouvé la chaleur entre eux".


Annelies van Eijkeren citée par une dépêche AFP du 28 octobre 2008 à 17 heures 43.

27.10.08

Péguy de père en fils – pour Ramuz


En 1904, paraissait Le Petit Village.

L'auteur, modestement, à la troisième personne, s'excusait : "Il a conscience d'avoir usé d'un vers déjà démodé et bien inharmonique... Il cherchait une forme qui fût maladroite, un peu rude et hésitante comme cela même qu'il avait trop grande ambition de vouloir peindre.".


Henri Rohrer, "L'Œuvre", in pour ou contre C.-F. Ramuz, cahier de témoignages, Cahiers de la quinzaine (sous la direction de Marcel Péguy), Editions du Siècle, 1926.

24.10.08

Les petites bavardes


Dis moi sont elles dénudées les petites bavardes qui te hantent?

J'ai une morsure à l'épaule et je voulais savoir avant, avant ma bouche, avant que tu vienne si elles sont dénudées tes préférées! Les petites bavardes.

J'irai les déshabiller devant un miroir, je te regarderai, j'irai devant toi comme un songe, une ode, et je serai blasphème.

Et tu le sais n'est ce pas ? que j'irai chercher plus que ta langue, j'irai piéger ton âme dans l'extase, j'attacherai tes poignets à la sueur. Je cambrerai tout si fort que ta mémoire anéantira tout ce qui n'est pas jouissance.


L'obscénité est innocence
annehonym

23.10.08

Re: Les visiteurs de ce blog...

...ont toujours de drôles de requêtes Google.


Florilège :

"pierre joxe vipere"
"les buveurs d'alcool dans les beaux arts"
"haikus lancez-vous"
"spoom manteau ballon"
"laurie au quick besancon"

19.10.08

Sex (& Love?) - Mood Organ Playlist, 2nd session

Sex (& Love?) : Mood Organ Playlist 2!


Deuxième Playlist imaginée dans le cadre du Mood Organ Playlist, une tentative saugrenue et illusoire de programmer des émotions musicales lancée par G.T. du blog Art-Rock.
Dédions cette liste à la météo, à l'été indien, au retour de l'automne, et aux femmes.

* Un titre ne passe pas sur la playlist. Le voici : Why Worry (Sugar Minott)

15.10.08

Avec la crise, les ventes de cravates s'envolent aux Pays-Bas


Des hommes qui viennent de perdre leur travail achètent une nouvelle cravate pour aller passer un entretien d'embauche. D'autres, un brin superstitieux, pensent que leur vieille cravate a cessé de leur porter chance et décident d'en changer.


Rashad Ajoeb cité par Foo Yun Chee et traduit par Nicole Dupont, dépêche Reuters du 14 octobre 2008 à 19 heures 14.

13.10.08

Pourquoi je lis lentement


Emile Zola, Arthur Conan Doyle, Jean Giono.

J'ai quatorze, quinze et seize ans.


Puis viennent les lectures compulsives dès l'instant de la découvrete : Primo Levi, Jean-Paul Sartre, Paul Ricoeur, Albert Camus, Emmanuel Mounier, Pierre Bourdieu, Manuel Vasquez Montalban, Jean-Patrick Manchette, Jean Echenoz, Michel Houellebecq, Serge Daney, William Faulkner, Charles Péguy, Guillaume Apollinaire, C.-F. Ramuz, Pierre Michon, Hubert Mingarelli, J. M. Coetzee, Régis Jauffret, Antoine Volodine.

Grosso modo : à chaque année ou semestre sa découverte, dans le temps qui lui est nécessaire - et la cohorte des autres livres laissés de côté.


Je lis lentement. Parfois, je relis. CQFD.

6.10.08





Emile, on dirait qu'il creuse ou qu'il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d'élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l'air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu'il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche.

Jean Echenoz, Courir, Minuit, 2008

3.10.08

Dans la mémoire de mon téléphone - deuxième


Huit façons de chercher la couleur, quatre mois durant, au nord de la Loire :

28.9.08

Lorsque vous me dites que vous n’aimez pas tout ce que je fais...



«Lorsque vous me dites que vous n’aimez pas tout ce que je fais, vous ne me choquez pas et je trouve cela au contraire parfaitement normal. Non pas que je croie à la musique que j’essaye de faire, mais parce que c’est cette musique-là que je veux faire. Vous me dites que mes hennissements sont anti-musicaux et que mes envolées dans les couinages heurtent l’oreille. D'accord, mais même si tous les gens fuyaient dès que j’embouche l’un de mes trois instruments, si aucune firme ne consentait à m’enregistrer et si je devais crever de faim pour jouer ce que je ressens, je continuerais à jouer. Parce que justement je le ressens..."

'Round Midnight
George Russel - Ezz-thetics - Eric Dolphy (saxophone alto), Don Ellis (trompette), David Baker (trombone), George Russell (piano, arrangeur), Steve Swallow (contrebasse), Joe Hunt (batterie) - 1961 - Riverside/OJC

Eric Dolphy - Interview Jazz Hot n°360 (Interview originelle Down Beat)

27.9.08

Markus Babeuf


Il était au point de départ de l'action. Debout à la fenêtre de son logement, il se trouvait dans l'incapacité totale de déterminer si la nuit était tombée. Du côté des événements passés, il revoyait un corps très frêle frémissant entre ses doigts. Il imaginait la rampe de l'escalier, derrière lui, toute de bois vermoulu. Arrivé en haut des marches il ouvrait à nouveau le dossier abîmé qui était calé sous son coude, le récit liminaire de la conjuration, le témoignage premier.

Tout à présent lui revient en mémoire : au moment de la puberté, on lui annonce qu'il est héritier d'une lourde charge symbolique. Puis on le place en insititution, avec des avantages dont il ne cesse de vouloir se débarasser. Malgré tous ses efforts, il devient rapidement le bouc-émissaire de tout le dortoir et subit des brimades répétées. Sa force de conviction, bizarrement, en ressort grandie. Il se persuade que le symbole qu'il porte mérite de passer outre ces épreuves. En un sens, il se considère comme un messie. Mais à mesure que les années passent, il ignore toujours ce qu'il est chargé de transmettre. Un texte mystérieux, contenu dans un dossier précieusement archivé, doit l'éclairer. Il a eu cette révélation dans un demi-sommeil. Il cherche ce dossier. Y compris dans sa mémoire. L'épisode de l'escalier vermoulu est une fausse route. De même, hélas, que l'épisode de la fine enveloppe charnelle qu'il agrippe avec délectation.

Il sera un jour considéré comme le précurseur du lendemain. Le faiseur de jardins. Pour l'heure il est seul, il doute et il a froid : c'est à la mesure de l'avenir qui l'attend, ainsi, partant, de celui auquel va s'exposer sa renommée. Il ne sait pas vers où aller, ni s'il doit croire ses pensées ou bien divaguer encore. Il est pourtant, de manière certaine, engagé sur le chemin qui conduit de la honte à la joie. Il ne se retournera pas dans sa course, de peur de tomber pour de bon.

22.9.08

Be there

21.9.08

Don't give up


All things can be refused. The next moment she turned toward her son. My child. He was ancient and implacable, a boy most beautiful. But no boy is mountain and lake and knowing this - (...) - she made a wish for him. Hold, hold.


Julia Leigh, Disquiet, Faber and Faber, 2008.

19.9.08

Agustin Derecho ?


Et l'idée lui est venue que les ténèbres de sa naissance trouvent peut-être là une expression supérieure. Il a, lui aussi, été conçu dans l'absence. Des procréateurs séparés depuis bien avant son enfantement ne lui ont même pas donné l'espoir d'être une dernière chance. Il est le produit d'entités hétérogènes, dont l'union relève de la fable, ou de cette histoire ancienne dont on ne sera jamais témoins.


Bertrand Schefer, L'Age d'or, Allia, 2008.

14.9.08

Interrogation

Mais que deviendront nos existences...
si le sexe abolit nos sens…?


Tirée de la chanson "S.I.D..." de Jann Halexander
Musique : Jann Halexander - Texte : Jann Halexander / Fabrice Gaillardon

13.9.08

Tant que cela ronronnait

L'existence d'Elizabeth, dès lors, se fissura, à sa grande surprise, elle pour qui le temps existait à peine et le réel moins encore, qui la força pourtant à procéder en toute hâte à de nombreux ajustements. Elle n'avait pas du tout la vie dont elle avait rêvé, petite fille, à Paris, jeune femme moins encore. Mais elle avait appris à s'en moquer, à n'en concevoir aucun regret. Depuis quinze ans, elle était la femme d'un homme qui la trompait, y compris avec des hommes, sans que cela ternisse l'attachement insolite, solitaire, impartagé qu'elle éprouvait à son égard - un homme auquel elle avait fait sexuellement allégeance au mépris de ses convictions sans que cette contradiction la trouble. De cela elle s'était nourrie, avait nourri son fils, de cela elle ne pensait pas grand-chose tant que cela ronronnait

Mathieu Riboulet, L'amant des morts, Verdier, 2008

11.9.08

(Tentative de) Narrat étrange


– Frères et sœurs ! Je parle au nom de vous tous.

Ils sont nombreux. Je ne peux pas tous les regarder. La couche de suie paraît maintenant plus sombre dans le fond de la pièce. Des lambeaux de tissu pendent depuis les coins des cadres. Le bruit d'un écoulement démarre puis s'interrompt immédiatement. Je ne sais plus où j'en suis de mon allocution. Je dis je mais il s'agit du Professeur Galcanis, tel que mon nom est inscrit sur la pancarte à l'entrée du bâtiment. Le toit est troué par endroits. Le visage de celle que je cherche des yeux a disparu dans l'assistance. Depuis des années maintenant, imaginer un contact avec un individu d'une autre espèce est passible de lourdes moqueries. Mais cela n'est pas le pire. Le contact, s'il est établi un jour, n'est pas validé en dernière instance. Qu'il s'agisse d'un rongeur ou de n'importe quelle autre entité, rien n'y fait.
Mon esprit me transmet l'impression que ces gens m'écoutent. Je ne parle pas. Ils écoutent ce que je vais éventuellement leur dire, mais mes lèvres bougent sans que j'émette un seul son. C’est peut-être parce que j'ai en tête le texte de cet immense tablette votive détruite sur ordre au début de ma carrière, il y a bientôt cent quarante-neuf ans – à moins que ce ne fut en songe :

Cette question
Vous l'amenez ici
Il faut la vie d'un saint
Il faut de l'émotion
Et du dévouement
Il faut du dévouement
Seul l'au-delà peut l'accorder
Et vous n'y pouvez penser
Si vous n'êtes pas le grain de sa terre
Ainsi les voies menant aux quartiers de la gloire
Ne sont que des recoins comparés
A la perfection qu'ont aperçu les prophètes
Et à laquelle j'ai pu accéder après eux
Cet océan de ténèbres
Ce sillon tortueux que j'ai emprunté
A travers les derniers domaines
Où ils vivent, où sont les plus grands
Une fois que vous vous y êtes trouvé
Vous allez penser que vous êtes fou
Que vous avez perdu la raison
Mais je vous le dis sans détour
Si vous poursuivez la discrète entaille
Au jour de votre mort naturelle
Vous entrerez dans ces ténèbres
Oui il y a un moyen pour vous
Pour vous tous et pour vous toutes
De fuir l’asile dans lequel on vous a mis
Ceux qui l'ont fait sont assis devant moi
Ils ont vu quelque chose de réel
De leurs propres yeux
Avec leur propre esprit
Sans avoir aucun doute
Rien ne perdure de leur ancien état
Tout en eux est céleste
Chacun d'entre eux et leur progéniture
Plus rien n'est à la nuit
Ils attendent leur souverain
C'était le pacte scellé
Du berceau au tombeau
Oui j'ai été ce témoin
Depuis les faubourgs jusqu'au fleuve
La question de savoir ce qu'on rapporte
Cette question je vous la pose en retour
Répondez-y avec franchise
Sans non-dit et sans esquive
Répondez-y


Elle et moi n'avons plus le droit de nous approcher, même en pensée. Je me souviens pourtant de la fois où nos bouches furent les plus proches. Un wagon nous emmenait le long d'une vallée encaissée. Le vent était faible et des troupeaux étaient visibles de loin en loin. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Je savais que nous allions bientôt être écartés l'un de l'autre. Plus tard, m'ayant oublié un instant, elle pourrait se réjouir pour autrui. Ma peine allait être plus grande. Car je ne puis oublier son regard. Et nous ne pouvons pas nous voir. Je dois finir ce que j'ai débuté. Des centaines de paires d'yeux sont rivés sur moi et une rumeur suspecte, hostile même, commence à se faire entendre dans les rangs. Mon discours doit les sauver en leur disant que je le suis. Sauvé. Mais j'ignore si je le suis encore.
La procédure de coupure du système de chauffage vient d'être annoncée par une voix automatique. Des malades, atteints de maux qu'on croyait disparus, doivent être transférés dans une autre aile. Je sais que je dois conclure mon tour de parole ; je fixe la forme d'un visage et je ne m'en sens pas capable.

8.9.08

Dialogue en bord de mer


Dans Marius (Marcel Pagnol, 1931), à l'entame de la fameuse «Trilogie Marseillaise», Fanny est séduite par ledit Marius qui, lui, rêve de partir en mer. Dans Conte d’été (Eric Rohmer, 1996), le troisième des «Contes des quatre saisons», Gaspard tombe sous le charme de Margot qui envisage, elle, une vie tranquille.
Raisonnons en termes d’ancrage. Dans les années trente, Fanny finit par se sacrifier pour ne plus être l’ancre qui retient le bateau au long cours auquel aspire Marius depuis le port de Marseille. Une soixantaine d’années plus tard, c’est Gaspard qui opte pour un tout autre sacrifice, afin d’éviter d’avoir à choisir entre Margot et deux autres liaisons (Léna et Solène) : il lève l’ancre sur un bac et quitte Dinard pour Saint-Malo et au-delà, afin de saisir une occasion en or de dégoter du bon matériel musical.
Dans ces deux films, les données sont claires dès le départ. Avant que Fanny apprenne sa grossesse (ce qui interviendra dans le second volet, titré Fanny), elle sait déjà que l’avenir de sa relation avec Marius sera ceint de tristesse. Leur amour est impossible, la mer est trop forte. Elle a nourri la terre où ils sont nés. Destin, fatum et malédiction. Du côté de la Bretagne Nord, c’est après avoir constaté toute l’étendue du dillettantisme et de l’irrésolution de Gaspard que Margot lui accorde un baiser. L’une est troublée par le drame – elle aime malgré la faiblesse de l’élu de son cœur face aux éléments – et l’autre, attendrie par le vaudeville – elle aime à cause de la maladresse avec laquelle le garçon sensible aborde sa existence.
Si les aspirations masculines sont un moteur, leur pouvoir de séduction doit pourtant s’adapter à l’histoire de l’émancipation féminine. Et si le cynisme s’installe dans le monde merveilleux de l’amour, on ne saurait dire de quel côté il penche.

5.9.08

Souvent je prends le prétexte d'une promenade dans les vignes pour marcher aussi longtemps que le fil noué de ma pensée en a besoin. Marcher longtemps permet aux pensées de ne plus s'enrouler sur elles-mêmes, de se fixer, par je ne sais quel mystère d'écriture sans encre. Comme si marcher c'était écrire. Comme si mes pas imprimaient les mots quelque part, mais où, je ne sais pas, pas dans la terre des vignes, mais dans une matière invisible autour de moi, étrangement solidaire de ma mémoire. Un dedans qui se met dehors. Je marche, le vent d'automne remue les rosiers au bout des rangées, je pose mes pensées, elles ne se rembobinent plus, elles sont écrites, inscrites, je me souviens d'elles. Aller et venir dans ces rangées de ceps, changer de lignes et de couleurs, d'un côté vers l'ouest, et retour à l'est, soleil en face, soleil derrière, et je me retourne, comme les nageurs font leurs longueurs, après avoir fait le tour des rosiers tiédis par le vent. Aller et venir, dans ces couleurs, et des lignes d'odeurs qui changent avec la saison, l'heure et le vent, penser en boustrophédon, à l'air, dehors. Dehors d'ailleurs tout est tellement plus douillé. Dedans je ne dois pas bouger. Dedans je dois garder mes distances, comme dit mon mari, rester droite, immobile, et surtout, ne pas trop parler. Ne pas trop en dire. Ne pas trop en faire. N'en fais pas trop, s'il te plaît, me demande souvent mon mari à bout de nerfs, avec une voix très basse tendue à l'extrême, comme tenue en laisse par l'envie de craquer. Je ne peux pas m'occuper de mon propre espace, chez moi, puisqu'il m'interdit de le faire. Je ne peux pas occuper mon propre espace, mon corps, puisqu'il m'interdit de nettoyer.


Emmanuelle Pagano, Les Mains Gamines, POL, 2008

2.9.08

Parfois, revenant avec elle dans un taxi, j'aperçois son visage, grand comme celui d'une miniature, au milieu du rétroviseur. Puis je distingue le mien, à son côté. Ou plutôt, je vois un type qui me ressemble. Comme ça la salit de n'être pas seule. C'est moi, naturellement, mais ça ne prouve rien. Puisque je me regarde, c'est que je suis un autre. Je voudrais assister, invisible, à sa vie, la guérir de moi.
Je suis un spectateur, et ce spectateur n'approuve pas ce qui se passe, même s'il est heureux.
Je crois qu'il faut tout l'aplomb et toute la muflerie des comédiens pour accepter sa vie, son bonheur, sans se haïr. Ainsi je me déteste souvent en me voyant à côté de Claude, parce que je ne suis pas le garçon le plus beau du monde, ni son amant, ni le plus fort en histoire ou en javelot.

Roger Nimier, Les Epées, Gallimard, 1948

30.8.08

"... Allons, soyez raisonnables, coupez-vous le bras"

Brian Evenson, La Confrérie des Mutilés, Le Cherche-Midi/Lot 49, Septembre 2008

29.8.08

"Choses" vues au cocktail des Inrockuptibles "Rentrée littéraire 2008"

(hier au soir, cinq hommes blancs)

1. Pierric Bailly (P.O.L, premier roman)
2. Régis Jauffret (Gallimard)
3. Christophe Claro (Cherche-Midi / Lot49 + Seuil / Fiction & Cie)
4. Tristan Garcia (Gallimard, premier roman)
5. Patrice Pluyette (Seuil / Fiction & Cie)


1. Casquette de velours côtelé beige. "En fait mes amis ne lisent pas de livres". MF Doom & Cannibal Ox.

2. Le même dix-huit mois après, moins de broussaille capillaire, plus de bouée. Avoue parfois tirer les adresses présentes dans ses romans de plans détaillant des villes où il ne s'est jamais rendu (à l'instar de votre serviteur).

3. Prolifique & débonnaire. Dénote autant qu'il en impose.

4. Effacé presque gêné. Confesse une correspondance musclée avec Didier Lestrade.

5. Enjoué et à l'écoute du peu d'écho du VIIème arrondissement. Rare.

26.8.08

(Teasing &) dialogue délétère


- Tu conduis toujours comme un sabraque
- Ce n'était qu'un bidon


Régis Jauffret, Lacrimosa, Gallimard, 2008.

21.8.08

Une des histoires sans fin de Fred Zenfl commençait ainsi


Je m'obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l'extinction est un phénomène qu'aucun témoignage fiable n'a jamais pu décrire de l'intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu'il est inobservable et purement fictif.


Antoine Volodine, "Fred Zenfl", in Des anges mineurs, narrats, Seuil, 1999.

15.8.08

La più grande montagna esistente sulla terra


Quand on jette quelque chose à la poubelle, il faut se dire que cela ne va pas se transformer en compost dont vont se gaver les rats et les mouettes, mais directement en actions de sociétés, en capitaux, en clubs de football, en immeubles, en flux financiers, en entreprises, en votes.


Roberto Saviano,
article paru dans "La Repubblica" et traduit de l'italien dans "Courrier International" du 10 janvier 2008 (n°897) :
{http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=81313}.

12.8.08

Dialogue dentaire


La vie, c'est comme une dent
D'abord on y a pas pensé
On s'est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ça vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu'on soit vraiment guéri
Il faut vous l'arracher, la vie


Boris Vian, "La vie c'est comme une dent" (poème composé entre 1951 et 1959, publié à titre posthume en 1962).

5.8.08

Parfait paragraphe


Mes parents étaient de pauvres diables, sans savoir et bien sûr sans sagesse, ils n'en avaient pas le loisir. Je crois que je les aimais. Ils louaient leurs bras et les miens, ceux de mes frères, chez les gros paysans des Castelli qui eux-mêmes n'avaient qu'un peu plus de grain en réserve, du porc sur leur table et sur leur paillasse s'ils le souhaitaient des filles jeunes et drues, mais avec du suint, sans azur à la gorge ni de dentelle aux cuisses : c'étaient de pauvres diables, eux aussi.


Pierre Michon, page 23 du Roi du bois, Verdier, 1996.

30.7.08

L'Internet avant l'heure


Car à quoi bon aller quelque part ? Tout était ici. En tournant simplement un bouton, on pouvait converser en face à face avec qui l'on voulait, on pouvait aller, en esprit sinon physiquement, où l'on voulait. On pouvait voir une pièce de théâtre, ou entendre un concert, ou bouquiner dans une librairie située à l'autre bout du globe. On pouvait régler toutes les affaires que l'on voulait sans bouger de son fauteuil.


Clifford D. Simak, "La tanière", in Demain les chiens (City), 1952.

27.7.08

Haunting, Weird & Insistent : Mood Organ Playlist


Haunting, Weird & Insistent : Mood Organ Playlist!

Playlist imaginée dans le cadre du Mood Organ Playlist, une tentative saugrenue et illusoire de programmer des émotions musicales lancée par G.T. du blog Art-Rock.

25.7.08

Après de nombreuses unités de ce genre, une chauve-souris vint folâtrer autour d'eux


On est au milieu des cendres de tout, on est au milieu des cendres et des souvenirs de tous et toutes, on avance dans le noir ou on reste accroupi pendant des heures ou pendant des jours et des nuits, avec pour tout bagage une solitude immense et l'espoir de l'histoire.


Lutz Bassmann, "Trois. La plongée", Avec les moines-soldats, entrevoûtes, Verdier, coll. chaoïd, 2008.
{http://www.lutzbassmann.org/}

19.7.08

Pause musicale n°2

UGK & Rick Ross - Cocaine
Tom Zé - A Felicidade
Jose James - Park Bench People
Oxbow & Mariane Faithfull - Untitled
Kenny Segal & Abstract Rude - Last Meal

18.7.08

Des studios guère épais


LES FILMS LES PLUS CHERS DE L'HISTOIRE DU CINEMA


1 VOYNA I MIR Sergei Bondarchuk (1967) : 560 millions de $
2 PIRATES OF THE CARIBBEAN: AT WORLD'S END Gore Verbinsky (2007) : 300 millions de $
3 CLEOPATRA Joseph L. Mankiewicz (1963) : 290,2 millions de $
4 SUPERMAN RETURNS Bryan Singer (2006) : 268,5 millions de $
5 SPIDER-MAN 3 Sam Raimi (2007) : 258 millions de $
6 TITANIC James Cameron (1997) : 250,2 millions de $
7 WATERWORLD Kevin Reynolds (1995) : 231,6 millions de $
8 QUANTUM OF SOLACE Marc Forster (2008) : 230 millions de $
9 PIRATES OF THE CARIBBEAN: DEAD MAN'S CHEST Gore Verbinsky (2006) : 223,1 millions de $
10 TERMINATOR 3: RISE OF THE MACHINES Jonathan Mostow (2003) : 219,5 millions de $

Extrait du weblog "La lumière vient du fond" {http://maydrick.over-blog.com/}, mise à jour du 7 juillet 2008.

14.7.08

Pause musicale

Anti Pop Consortium - Fuck Rap
Radiohead - Last Flowers To The Hospital
Tom Waits - San Diego Serenade
Duke Ellington - Jam With Sam
EL-P - Hoobity Blah

12.7.08

Booker Little - Man of Words



"Les auditeurs peu habitués à cette musique disent du jazz que c'est un martèlement continu, et je dois dire que je le pense un peu aussi. Il y a tellement d'émotions qui ne passent pas de cette façon... Beaucoup de sensations auraient sans doute pu être mieux exprimées sans cette pulsation. À l'heure actuelle, si tu veux exprimer la tristesse ou la mauvaise humeur, tu joues du blues. Mais on peut le faire autrement."

Booker Little (1938 - 1961)
D'après l'interview pour "Metronome" réalisé par Robert Levin au printemps 1961.


Man of Words
Booker Little (trumpet), Julian Priester (trombone), Eric Dolphy (alto sax), Don Friedman (piano), Art Davis (bass), Max Roach (drums)

Extrait de l'album Out Front, publié chez Candid en mars 1961, sept mois avant de succomber à une crise d'urémie à l'age de 23 ans.

8.7.08

Le rail c'est la vie

une fois son sandwich terminé mon compagnon extirpe de son bagage un fort volume broché, une sorte de catalogue qu'il se met à consulter fébrilement, sautant d'une page à l'autre, un doigt sur des colonnes de chiffres, puis retour à la page antérieure, il regarde sa montre avant de jeter un regard courroucé par la fenêtre, il fait nuit, il ne peut rien voir, il reprend son livre, il me regarde souvent avec un air interrogateur, il brûle de me poser une question, il me demande savez-vous si le train s'arrête à Tetschen ? ou du moins c'est ce que je crois comprendre, je lui baragouine en allemand que je n'en sais absolument rien, mais que c'est fort probable, c'est la dernière ville tchèque avant la frontière, sur l'Elbe, l'homme parle allemand, il est d'accord avec moi, le train doit s'arrêter à Tetschen, même s'il n'y prend pas de passagers, wissen Sie, me dit-il, si nous descendions à Tetschen, nous pourrions monter dans le train de marchandises qui est parti de Brno cet après-midi un peu avant dix-sept heures, il nous laisserait à Dresde aux alentours de deux heures du matin et nous pourrions rattraper ce train-ci dont le départ n'est pas prévu avant trois heures moins le quart, c'est incroyable, convenez-en - j'en conviens, l'homme poursuit, son catalogue est en fait un gigantesque horaire de chemins de fer, il y a tous les trains ici, vous m'entendez, tous, c'est un peu compliqué à utiliser mais quand on s'y fait c'est pratique, c'est pour les professionnels du rail, par exemple nous venons de croiser un train dans l'autre sens il est vingt et une heures vingt-trois eh bien je peux vous dire d'où il vient et où il va, si c'est un convoi de passagers ou de fret, avec un tel livre vous ne vous ennuyez jamais quand vous voyagez en train, dit-il l'air manifestement très heureux, comment se fait-il qu'il ne sache pas si le train s'arrête à Tetschen, eh bien c'est très simple, très simple, voyez, l'arrêt est entre parenthèses, ce qui signifie qu'il est optionnel, mais le passage est signalé, donc nous avons la possibilité de nous arrêter à Tetschen, nous avions une autre possibilité d'arrêt il y a quelques minutes et vous ne vous êtes rendu compte de rien, vous ne vous êtes même pas aperçu que nous aurions pu nous arrêter là, wir hatten die Gelegenheit, vous voyez que ce livre est merveilleux, il permet de savoir ce que nous aurions pu faire, ce que nous pourrions faire dans quelques minutes, dans les heures qui viennent, voire plus, le regard du petit bonhomme tchèque s'éclaire, toutes les éventualités sont dans cet horaire, elles sont toutes là - le conducteur de la locomotive ne peut que s'en remettre à lui, je vais vous donner un exemple, je sais que vous allez à Paris et donc vous allez changer à Francfort pour prendre l'Intercity de huit heures du matin, entre-temps vous aurez mangé des Brotschen et une saucissse à la gare, puis à votre arrivée vous vous rendrez certainement à votre domicile 27, rue Eugène-Carrière dans le 18e arrondissement de Paris où vous parviendrez fatigué à quinze heures vingt-trois, vous déposerez vos valises prendrez une douche rapide et deux solutions s'offriront alors à vous, aller au bureau immédiatement ou attendre le lendemain matin, chaque possibilité aura ses avantages et ses inconvénients, si vous allez boulevard Mortier vous ne serez pas chez vous quand quelqu'un sonnera à votre porte à dix-sept heures quarante-huit, mais si vous restez l'intervention de cette jeune personne et la nouvelle qu'elle vous apporte vous feront oublier une partie des informations à inclure dans ce dossier secret, ce répertoire de morts que vous montez depuis quelque temps en utilisant plus ou moins illégalement les moyens que la Sécurité extérieure met à votre disposition, vous voyez tout est écrit ici, pages 26, 109 et suivantes, dans les deux cas, que vous soyez présent ou non, la prochaine correspondance sera page 261 de l'horaire, l'express Venise-Budapest, où vous vous enivrerez en chantant Trois jeunes tambours, puis page 263 vous monterez dans un wagon de marchandises en direction du camp d'extermination de Jasenovac sur la Save, puis page 338 dans un train Benghazi-Tripoli, vous voyez, l'express Tanger-Casablanca se trouve page 361, tout cela vous mènera à la page 480 et la perte d'un rejeton que vous ne connaîtrez pas, et ainsi de suite, toute votre vie est là, de nombreuses correspondances vus amèneront doucement, presque à votre insu, dans un train ultime Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze, j'écoute la litanie ferroviaire du petit bonhomme avec attention, il a raison, ce catalogue est un outil magnifique

Mathias Enard, Zone, Actes Sud, août 2008

4.7.08

Sa parole


Marguerite d’Eros pour le lascif et ses ferveurs.


Fernando Arrabal, "Le clitoris".

1.7.08

From Hollygrove to Hollywood

You watch me / Cause I be / Weezy / Merci / TV / C-3 / Thats me


Lil Wayne, "3 Peat", Tha Carter III, Cash Money Records, 2008.

24.6.08

Dialogue circulaire


Par-dessus l'échine des monts Eber, un nuage grandissait ; on aurait dit un cheval noir.

- Les morts ont faim, murmura Scheckenschlager, regardant lui aussi le cheval hirsute qui ruait des quatre fers.
- Vous êtes fou.
- Qui, moi ?
- Oui, vous, pas moi ! Et vous avez peur. Tout le monde a peur ici, ce me semble.

Le vieux réagit avec fureur.

- Comment ! Peur ? Votre père ! Oui, lui ! Lui, il a eu peur ! Mais nous...

Le cheval céleste s'était cabré. Sa crinière noire flottait dans le vent. De lourdes gouttes isolées s'écrasèrent.


Hans Lebert, La peau du loup (Die Wolfshaut), Jacqueline Chambon éd., 2002 [texte de 1965].

21.6.08

"... je sais que j'ai un visage uniquement parce que je me sens sourire"


"... et je sais que c'était juste un camionneur et non un héros"


J Eric Miller (traduit par Claro), Décomposition, Le Masque, Août 2008

19.6.08

Hurlons, dit le chien


A la fin de l'exercice, on te dira que tu as menti, tu nieras, tu jureras que tu as dit la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et ce sera peut-être vrai, tu n'as pas menti, ce qui se passe c'est qu'il se trouve que tu es une personne nerveuse, avec une forte volonté, certes, mais à la façon d'un jonc tremblant que la moindre brise fait frissonner, on t'attachera alors de nouveau à la machine et cette fois ce sera bien pire, on te demandera si tu es vivant et tu répondras oui, évidemment, mais ton corps protestera, il te démentira, le tremblement de ta mâchoire dira que non, que tu es mort, et qui sait si ton corps n'a pas raison, peut-être sait-il avant toi qu'on va te tuer.


José Saramago, La lucidité (Ensaio sobre a Lucidez), Seuil, 2006.

16.6.08

Dialogue autour d'un verre


Selon Kingsley Amis, la gueule de bois métaphysique est "cet indicible composite de dépression, de tristesse (ces deux derniers étant distincts), d'anxiété, de haine de soi, de sensation d'échec et de peur de l'avenir".


"The New York Times", dimanche 15 juin 2008.

13.6.08

L'éclat


Elles ne lui étaient pas destinées. Ni cette lettre ni cette femme. Contre sa poitrine il sent les feuillets se courber. L’enveloppe ne sera jamais décachetée. Il regarde s’agiter le chapeau du mari. La lettre est pour la femme. Elle ne sera jamais remise. S’il l’avait écrite à temps, peut-être aurait-il pu modifier le cours des choses, repousser l’échéance, compromettre le mariage de sa bien-aimée. Mais aujourd’hui il est ici, entouré de convives, statique, les pieds sur un banc. Inattentif aux consignes du photographe que cherche à relayer l’époux. La messe vient de laisser place à cette nouvelle cérémonie, presque aussi longue, aussi inhumaine, aussi triste. Le maître de cette cérémonie ne cesse de lever puis rabaisser un voile foncé au-dessus de sa tête. A mesure que se répètent ses allées et venues autour du trépied en bois, ses mouvements gagnent en rythme. Tel un torero, il se dandine tantôt courbé tantôt droit comme un i. La mise au point de l’appareil s’éternise. Les enfants ne sont pas longs à s’impatienter. Leur mouvement perpétuel angoisse. Dès les premières minutes un conseil improvisé décide qu’ils seront absents des clichés. Dans le centre du groupe, vers le haut et la gauche, lui ne bouge pas. S’il en juge par le pouvoir d’hypnose qu’exerce sur lui le chapeau nuptial, il ne saurait être flou. Pas un mouvement du crâne ni des membres : la machine va capter un signal d’une limpidité sans pareille. Seule la cage thoracique bat la chamade, ce qui est invisible à l’œil indifférent. Les existences doivent pourtant connaître un plus beau trajet que ce fleuve de boue, qui prend sa source à cet instant pour lui.
Le photographe est à l’agonie, ses répliques intérieures claquent les unes à la suite des autres. J’effectue un dernier réglage. J’actionne le déclencheur. Je dis la phrase du petit oiseau et je rentre me coucher. Le produit réagit dans un nuage blanc éblouissant et un bruit de sac de farine qu’on éventre.



Les particules volent dans les airs telles des luges en forêt. Comment a-t-il pu penser un seul instant que la missive sur son torse serait un bouclier contre quoi que ce soit ? La lettre est un poignard. La poudre n’est pas toute retombée que son cœur est transpercé de part en part. L’organe s’écroule sur lui-même. Il est soudain énorme puis minuscule, ses tissus calcinés, sa chair vitale vitrifiée comme sous l’action d’une pâte de dynamite. Son propriétaire moribond vacille. Un long soupir traduit son tourment et peine à en couvrir l’ampleur. Mais la foule de toutes façons s’agite. Personne n’a fait attention. Certains ont sursauté plus que de raison en voyant la décharge lumineuse. D’autres sont pressés de retrouver quelqu’un. Des têtes ont pivoté mais de manière très furtive, encore domptées par les cris du photographe. Toujours dans la même direction, regardez toujours dans la même direction ou votre visage sera effacé. Vous serez venus pour rien. Il fixe toujours le chapeau, mais le chapeau n’est plus là. A sa place est un regard, le regard de la femme qui désormais ne l’atteint plus. Il ne voit pas qu’elle pleure. Qu’elle échoue à le dissimuler. Sa robe se macule pour quelques secondes, presque rien, d’une tâche oblongue. Couleur gris clair. Deux doigts gantés de dentelle viennent se poser à l’endroit précis, sur cette forme infime évoquant une cible. Elle ressent alors la circulation de son sang comme une entaille qui suppure. Elle seule perçoit le brouillard qui s’étend depuis l’éclair. Soudain on emmène au loin l’épouse, elle tourne la tête mais rien n’y fait. Il est parti. Elle devra avoir essuyé ses deux larmes quand elle entendra encore ce son qui persiste. Un écho dans les limbes. Sombre, insensé.

10.6.08

There There


Perhaps the most terrible (or wonderful) thing that can happen to an imaginative youth, aside from the curse (or blessing) of imagination itself, is to be exposed without preparation to the life outside his or her own sphere - the sudden revelation that there is a there out there.


Tom Robbins, Jitterbug Perfume, Bantam Books, 1984.

8.6.08

Métaphysique du cuivre

Johnny a abandonné le langage hot parce que ce langage violemmenr érotique était trop passif pour lui. Chez lui, le désir s'oppose au plaisir et l'en frustre parce que le désir le force à aller de l'avant et l'empêche de considérer comme des audaces les trouvailles du jazz traditionnel. C'est pour cela, je crois, que Johnny n'aime pas beaucoup les blues ou le masochisme et les nostalgies... Mais j'ai parlé de tout cela dans mon livre, et j'ai montré comment le renoncement à la satisfaction immédiate avait amené Johnny à élaborer un nouveau langage qu'il poussait aujourd'hui, avec d'autres musiciens, jusque dans ses derniers retranchements. C'est un jazz qui rejette tout érotisme facile, tout wagnérisme si je puis dire, et qui se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n'être que peinture. Mais une fois maître de cette musique qui ne facilite ni l'orgasme ni la nostalgie, cette musique que j'aimerais pouvoir appeler métaphysique, Johnny semble vouloir l'utiliser pour s'explorer lui-même, pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus chaque jour. C'est en cela que réside le haut paradoxe de ston style, son agressive efficacité. Incapable de se satisfaire, il est un éperon perpétuel, une construction infinie qui ne trouve pas son plaisir dans l'achèvement mais dans l'exploration sans cesse reprise, l'emploi de facultés qui dédaignent ce qui est immédiatement humain sans rien perdre de leur humanité. Et quand Johnny se perd, comme ce soir, dans la création infiniment recommencée de sa musique, je sais très bien qu'il n'échappe à rien.
(...)

Alors Johnny est arrivé et il nous a promené sa musique sur la figure un quart d'heure durant. Je comprends que l'idée que l'on publie Amorous puisse le mettre en fureur, les imperfections sont visibles à l'oeil nu, le halètement qui accompagne certaines fins de phrases est parfaitement audible et surtout le terrible couac final, cette note sourde, et brève qui m'a fait penser à un coeur qui éclate, à un couteau qui rentre dand un pain (...). Mais ce que Johnny ne percevrait pas et qui est insoutenablement beau, c'est cette angoisse qui cherche une issue dans cetet improvisation qui fuit de tous les côtés, qui interroge, qui gesticule désespérément. Jonny ne peut pas comprendre : ce qui lui paraît être un échec est pour nous une voie ou tout au moins l'amorce d'une voie. Amorous restera un des grands moments du jazz. L'artiste qui est en Johnny sera fou de rage chaque fois qu'il entendra cette caricature de son désir, de tout ce qu'il a voulu dire pendant qu'il luttait, chancelait, pendant que la salive lui échappait de la bouche en même temps que la musique, plus seul que jamais face à ce qu'il poursuit, à ce qui le fuit à mesure qu'il le traque. C'est curieux, il m'a fallu écouter Amorous pour comprendre, bien qu'il y ait déjà eu d'autres indices, que Johnny n'est pas une victime, n'est pas un pauvre pérsécuté, comme tout le monde le croit. Je sais maintenant que ce n'est pas vrai. Johnny n'est pas le poursuivi mais le poursuivant, tout ce qui lui arrive dans la vie sont des malchances de chasseur et non d'animal traqué. Personne ne peut savoir ce que poursuit Johnny mais c'est ainsi, c'est là, dans Amorous, dans la marijuana, dans ses discours absurdes, dans ses rechutes, dans le petit livre de Dylan Thomas, dans cette façon d'être un pauvre diable qui élève Johnny au-dessus de lui-même et en fait une absurdité vivante, un chasseur sans jambes et sans bras, un lièvre qui court derrière un tigre endormi.

Julio Cortazar, L'Homme à l'affût, in Les Armes Secrètes, 1959

5.6.08

Dialogue de Jean qui rit et Jean qui pleure


Nous sommes encore au tout début du siècle qui vient. Certains disent : du millénaire. En novembre, Michel Jonasz fait paraître un disque dont la pochette le présente enfant, souriant, au milieu d’un décor urbain en effet très urbain : Michel et son petit tambour, la sœur de Michel et son ours en peluche, l’ensemble en apparence colorisé comme les vieux films et derrière eux le sépia des années cinquante, fauteuils en osier et voitures dont les marques sont vos amies. En décembre de la même année, soit sept semaines plus tard, Alain Bashung sort quant à lui un album à la couverture on ne peut plus sobre. Pas de texte, seule une photographie en noir et blanc où il figure debout, majestueux et grave, au milieu d’un sous-bois.

Pour différents qu’ils paraissent, ces deux disques ne cessent pourtant de s’entremêler dans l’esprit de qui les écoute, tout à tour, à distance, de temps en temps. « L’irréel », destination suspendue vers laquelle Bashung se promet d’aller en répétant la question « Y seras-tu ? », lorgne un temps sur la bande-son d’un surprenant film muet, puis, avant de laisser place à un poème énervé de Robert Desnos, donne sur une passerelle menant aux doux accords du « Modern Hôtel », ballade dans laquelle Jonasz se montre autant écrivain des notes que des larmes : « Le Modern Hôtel / Une parenthèse dans nos mémoires / Presque irréelle / Tu t’en rappelles ». Cela a beau être irréel, nous ne sommes pas moins passés de l’un à l’autre. Du rire aux larmes.

Et ce rire et ces larmes, cette larme écrasée sous les rires, ces mouvements d’humeurs ne sont pas nécessairement distribués comme on pourrait s’y attendre. Contrairement à ce que laissaient présager les pochettes, par exemple, celui qui rit (certes de manière sardonique) est bien Bashung et celui qui pleure, Jonasz. L’opus de Alain-Jean-qui-rit, « L’imprudence », est une exhortation à la révolte intérieure, une ouverture à fond les ballons des valves vitales. L’oeuvre de Michel-Jean-qui pleure, « Où vont les rêves », elle, est un gros chagrin devant la beauté amoindrie d’une nostalgie pratique. « Désormais je me dore / à la crypte des monastères / je me dore à l’ordinaire / à tombeau ouvert / à la chaleur humaine » dit le rieur dans un cri de hyène ; « J’arrive à huit heures précises / Au bureau de l’entreprise / Et la vie qui m’paralyse / Comme pour tout le monde » lui répond le pleureur de la porte de Vanves.

3.6.08

En indivision


« Je crois que les Français [...] se sentent heureux individuellement, mais sentent la France malheureuse. Et je crois que leur niveau d’épargne y est pour quelque chose. »


André Coisne à Brigitte Jeanperrin, France Inter, rubrique "Entreprises et Stratégies" de l'émission quotidienne Le 7-9, mardi 4 octobre 2005 entre 7h50 et 7h53.

1.6.08

Dans la mémoire de mon téléphone

Huit variations de gris, ces six derniers mois, dans quatre directions :









30.5.08

Du plagiat considéré comme l'un des beaux-arts

Vous avez Jean Echenoz qui, dans son roman Cherokee, s'est amusé à piller éhontément Jean-Patrick Manchette (je ne suis pas entrain de balancer un ami, il s'en est beaucoup vanté lui-même).
Vous avez François Bon qui dit en riant qu'il "sample" amicalement, de-ci, de-là, dans ses livres, un morceau d'Echenoz.
Vous avez évidemment le grand Alain Bashung qui chante "l'année dernière à marée basse", "excuse-moi part'naire", "le long des golfes pas très clairs", ou qui crie "alcaline, sur la plage".
Et vous avez, par exemple, moi, qui emprunte à ce Bashung un couplet de son "Samuel Hall" pour le coller dans une de mes nouvelles, paroles signées Olivier Cadiot, et quand je vois Cadiot et lui en parle, il me répond avoir lui-même emprunté toutes ces phrases dans un vieux polar de Jim Thompson.




Jacques Serena, L'année dernière à marée basse, Le Matricule des anges numéro 056, septembre 2006

28.5.08

A l'heure où s'allongent les ombres

Elle va de l'avant et regarde derrière elle,
constate qu'il existe seulement un lien ténu
entre le temps et la douleur
certaines choses ne s'en vont pas,
les blessures ne guérissent pas,
elles se trouvent simplement leur place dans notre ventre
et dans nos os
où elles se nichent et frémissent,
se tournent et se retournent sous nos doigts et nos côtes
en attendant de se réveiller
à l'heure où s'allongent les ombres

(...)


La seule raison de se lever, c'est les chiens
Anthony ne déborde pas de passion pour ce boulot
ses collègues sont idiots
ils sentent le détergent
ils veulent l'inclure dans leur clan
Calley, Masson, Malone,
Quand il les regarde
dérouiller les chiens,
Anthony reste à l'écart en fumant
et pense que la haine et l'amour sont équidistants
dans la chair et hors de la chair,
voilà pourquoi on dit des gens aimables
qu'ils ont bon coeur,
tandis que des salopards comme eux
tout bonnement écœurent.





Toby Barlow, Crocs, Grasset, 2008

25.5.08

The son of a man has no place to lay his head

I took her plate and dumped the piece of fish alongside the steak. A portion of bird meat would have completed the circle. It wasn't exactly a happy meal but I cleaned my plate. If you live on the railroad tracks the train's going to hit you, Grandpa used to say.


Jim Harrison, "Brown Dog", The Woman Lit by Fireflies, Washington Square Press, 1990.

23.5.08

Forcément

Personne ne s'est inscrit pour la chorale
l'animateur
est anthropophage
(...)



L'idiot perd son survêtement
il n'aurait pas du
vendre l'élastique
(...)






Lutz Bassmann (Antoine Volodine), in Prison, Haïkus de prison, Verdier, 2008

21.5.08

I Will Truck



Je crois savoir de quoi il s'agit. L'Opéra Rock de ce début de siècle.



Extrait de The Getting Address, 2005, The Dirty Projectors, illustré par un film d'animation de Dave Sumner.

18.5.08

Le terrible aveu











LE COFFRET ET LA CLE

Je ne sais absolument pas de quoi il s'agit.


David Lynch (à propos d'un élément resté mystérieux dans son film Mulholland Dr.), Mon Histoire vraie (Catching The Big Fish, 2006), Sonatine Ed., 2008.

16.5.08

Le regard des femmes

Toutes les femmes détiennent une petite racine d’indestructibilité, et le travail des hommes a toujours été de faire en sorte qu’elles s’en aperçoivent le plus tard possible. Les hommes africains sont aussi doués que les autres pour cet exercice, mais à bien regarder les femmes africaines, je ne les jouerais pas forcément gagnants. -

Chris Marker, Sans Soleil - Documentaire français, 1983 - Voix off : Florence Delay

14.5.08

"La réalité est dada"

"Je suis un type à qui les excentricités n'iraient pas très bien"
(...)

"D'une façon vulgaire, on pourrait dire que mon adhésion à la théorie révolutionnaire est accompagnée de l'idée que rien ne m'oblige néanmoins à vivre d'une façon désagréable"
(...)

"Il y a des moments où je souhaite très vivement la conservation du capitalisme"
(...)

"Il est épineux d'être un dirigeant. Il faut créer sans cesse une demi-réussite assortie d'un échec total, pour conserver son pouvoir"
(...)

"La réalité est dada. On le vérifie chaque jour à la télé, et c'est l'intérêt majeur de cette machine, après la diffusion de vieux films américains"
(...)

"Bref, j'attends avec un impatience de faire fortune. L'honnête aisance est un quart de libération. La demi-libération, c'est lorsqu'une heure de votre temps vaut plus que ce que vous pouvez dépenser en une heure. La liberté c'est quand la valeur disparaît - du moins la valeur quantifiée universelle du temps"
(...)

"Lecture du CAPITAL. Une si magnifique critique qu'il me vient non des érections mais de merveilleux éclats de rire"
(...)

"Melissa et moi fatigués. Je ne sais ce qu'on a à etre fatigué comme ça. A part qu'il y a de quoi - cette existence est fatigante"

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, Gallimard, 2008

12.5.08

Il s'agit de Jean Eustache, le réalisateur


C'est rue Champollion, dans un obscur deux-pièces qu'il a emprunté à une fille partie rejoindre un ami qui travaille dans une usine à Besançon. Damien habite un autre appartement sombre, rue des Batignolles, mais il a voulu se donner l'impression d'aller mieux en changeant de quartier.

(...)

L'étroite petite rue Champollion, sombre et pavée, est vide. Je comprends tout à coup pourquoi je rêve parfois que Damien m'y poursuit en chaussons. C'est un petit signe moqueur qu'il m'adresse dans mon sommeil pour me signifier qu'il n'a jamais eu l'intention de vivre vieux, en pantoufles. Comment, en effet, imaginer Damien grand-père ?

La place de la Sorbonne est envahie par de jeunes touristes. Ils boivent un coca aux terrasses des cafés avant d'aller acheter des T-shirts boulevard Saint-Michel et des cartes postales représentant des tableaux d'Egon Schiele, au centre Beaubourg.


Lucile Laveggi, Damien, Gallimard, "L'infini", 2000.

10.5.08

Petite (en écho à Lou)

Tu as des yeux d'enfant malade
Et moi j'ai des yeux de marlou
Quand tu es sortie de l'école
Tu m'as lancé tes petits yeux doux
Et regardé pas n'importe où
Et regardé pas n'importe où

Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai le verbe "aimer"
Qui se décline doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va baissant
Comme le jour qui va baissant

Tu as le col d'un enfant cygne
Et moi j'ai des mains de velours
Et quand tu marchais dans la cour
Tu t'apprenais à me faire signe
Comme si tu avais eu vingt ans
Comme si tu avais eu vingt ans

Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai à tant mourir
A t'en aller tout doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va mourant
Comme le jour qui va mourant

Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage
Qui ne recouvre qu'une idée
Une idée qui va son chemin
Une idée qui va son chemin

Ah! petite Ah! petite
Tu peux reprendre ton cerceau
Et t'en aller tout doucement
Loin de moi et de mes tourments
Tu reviendras me voir bientôt
Tu reviendras me voir bientôt

Le jour où ça ne m'ira plus
Quand sous ta robe il n'y aura plus
Le Code pénal

Léo Ferré, Petite, Récital à Bobino (Barclay - 1969), Amour Anarchie (Barclay - 1970)

8.5.08

lost lost lost

Ta jupe est trop courte
J'y vois des dessins j'y vois des années
Le trouble qui va te défigurer
Ta jupe est trop courte
Je ne peux plus imaginer

Tu marches trop vite
Je vois des chameaux au fond du désert
Qui crèvent de soif c'est l'été l'hiver
Tu marches trop vite
Je ne peux plus imaginer

Les gens te regardent
Je voudrais les mettre au fond de ta gorge
Et tu les rendrais avec du jasmin
Celui qui te montre et me rend malade
Les gens te regardent
Je ne peux plus...
Je ne peux plus imaginer

Ta jupe est trop courte
Tu marches trop vite
Les gens me regardent
Me regardent t'imaginer

Il manque quelque chose
Il manque quelque chose à cette ville obscène
Et c'est toi qui me manque
Et c'est toi qui me manque

Ta jupe est trop courte
J'y monterais bien au-dessus des toits
New-York ce matin n'avait plus que toi
Ta jupe est trop longue
Et j'imagine
Et j'imagine
Et j'imagine des étangs

Tu nages trop vite
Je vois des parfums je sens ta fatigue
Je crève de toi je crève de moi
Tu nages trop vite
Et je ne peux qu'imaginer


Les gens font la queue
A n'importe qui à ton odeur sûre
Tu leur donneras tes mûres pas mûres
Tu marches trop vite
Donne-moi la main tiens-moi sur ta carte
Regarde là-bas la rouge pancarte
Défense de vivre
Les flics nous regardent

Il manque quelque chose à Amsterdam ce soir
Et c'est toi mon amour
Toi qui cours dans mes veines

Je t'ai perdue... et tu me manques...

Je ne peux plus t'imaginer...

Toi l'héroïne... Toi l'héroïne...

De mon roman d'amour


Léo Ferré, Le Manque, On est pas sérieux quand on a dix-sept ans, 1987.

6.5.08

Zoologie fantastique : Un croisement

J'ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C'est un héritage de mon père. En ma possession il s'est entièrement développé ; avant il était plus agneau que chat. Maintenant il est à moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l'agneau la taille et la forme ; de tous deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne ; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l'atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune sa promenade favorite est la gouttière du toit. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l'affût devant le poulailler, mais il n'a jamais commis d'assassinat.

Je le nourris avec du lait ; c'est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d'animal de proie. Naturellement, c'est un vrai spectacle pour les enfants. L'heure de la visite est le dimanche matin. Je m'assieds avec l'animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m'entourent.

On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : Pourquoi il n'y a qu'un seul animal de cette sorte, pourquoi c'est moi son maître et non pas un autre, s'il y a eu avant un animal semblable et qu'arrivera-t-il après sa mort, s'il ne se sent pas seul, pourquoi il n'a pas d'enfants, comment il s'appelle, etc. Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats ; une fois ils ont été jusqu'à amener deux agneaux. Contre leurs espérances, il n'y a pas eu de scènes de reconnaissance. Les animaux se regardèrent avec douceur de leurs yeux d'animaux, et ils s'acceptèrent mutuellement comme un fait divin. Sur mes genoux l'animal ignore la crainte et l'instinct de poursuite. Blotti contre moi, c'est ainsi qu'il se sent le mieux. Il s'attache à la famille qui l'a élevé. Cette fidélité n'est pas extraordinaire : c'est l'instinct naturel d'un animal qui, ayant sur la terre d'innombrables liens politiques, n'en a pas un seul consanguin, et pour qui l'appui qu'il a trouvé chez nous est sacré.

Quelquefois je dois rire quand il renifle autour de moi, quand il s'emmêle dans mes jambes et ne veut pas s'éloigner de moi. Comme s'il n'avait pas assez d'être chat et agneau, il veut être chien. Une fois - ceci arrive à tout le monde - je ne voyais pas le moyen de sortir de difficultés économiques, j'en étais au point d'en finir avec tout. Cette idée en tête je me balançais dans le fauteuil de ma chambre, l'animal sur mes genoux ; j'ai pensé à baisser les yeux et j'ai vu des larmes qui gouttaient dans ses grandes moustaches. Etaient-ce les siennes ou les miennes ? Ce chat à l'âme d'agneau a-t-il l'orgueil d'un homme ? Je n'ai pas hérité gros de mon père, mais ce legs vaut la peine qu'on en prenne soin.

Il a l'inquiétude des deux, celle du chat et celle de l'agneau, bien qu'elles soient très différentes. C'est pourquoi il est mal à l'aise dans sa peau. Quelquefois il saute vers le fauteuil, il appuie sur les pattes de devant contre mon épaule et il approche son museau de mon oreille. C'est comme s'il me parlait, et, en fait, il tourne la tête et me regarde avec déférence pour observer l'effet de sa communication. Pour lui faire plaisir je fais comme si je l'avais compris et je bouge la tête. Alors il saute à terre et bondit autour de moi.

Peut-être que le couteau du boucher serait une rédemption pour cet animal, mais il représente mon héritage, et je dois la lui refuser. C'est pour cela qu'il faudra attendre jusqu'à mon dernier soupir, bien qu'il me regarde parfois avec des yeux humains, raisonnables, qui m'inciteraient à l'acte raisonnable.

Franz Kafka

Jose Luis Borges / Margarita Guerrero, Manuel de zoologie fantastique, Christian Bourgeois éditeur - 1954. Cet ouvrage a été réédité en 1967 sous le titre Le livre des êtres imaginaires, Gallimard / L'imaginaire

4.5.08

After Brutha Fez was dead


He can be a dead father.
(...)
Then another person will grow into his form and flesh and I will have something to hate when it is old enough to be a man.

People think about who they are in the stillest hour of the night.
(...)
There are dead stars that still shine because their light is trapped in time. Where do I stand in this light, which does not strictly exist?
(...)
I know I'm talking to a gun who can't respond but how does she undress when she undresses?


Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner, 2003.

2.5.08

Et avec ça qu'est-ce que je vous mets ?


Ces six derniers mois au cinéma, une pulsion de vie (dans Deux jours à tuer) et une pulsion de mort (dans 99 francs) sont toutes deux survenues à un même moment qu’on pourrait pourtant qualifier de peu fréquent : lors d’une réunion visant à proposer un « concept » pour la campagne de promotion d’une nouvelle gamme de yaourts.

Antoine et Octave, respectivement, s’y lancent de plein gré dans l’exercice dit du pétage-de-plombs. Et il s’en suit inévitablement une virée au loin, une fuite en avant, une évasion, du rêve – en somme tout ce qui peut détacher leurs yeux de l’image honnie, celle du client d’hypermarché tendant la main vers un paquet de yaourts pour le porter à son caddie.

Albert Dupontel et Jean Dujardin viennent l’un et l’autre de la scène comique. On peut d’ailleurs penser que c’est là ce qui les rend bankable, notoirement dans des drames. À ce cinéma qui fait leur pouvoir, portant aux nues leur humble parcours comme on lance un nouveau produit, ils semblent néanmoins adresser dans ces deux scènes un théâtral bras d’honneur. Mais ils semblent, seulement.

Voici comment : tout d’abord Jean Becker et Jan Kounen (principalement auteurs de films marqués Gentil ou Méchant, selon) s’appuient sur ces scènes pour faire pivoter leur héros autour d’un axe. Pour Antoine c’est l’axe altruiste, eschatologique, « ce qui restera de moi ». Pour Octave c’est l’axe égoïste, métaphysique, « ce que je deviendrai ». L’un veut revivre, l’autre, renaître.

Mais ces éclats qui paraissent magistraux font en réalité partie d’une stratégie, celle du partir pour mieux revenir. Revenir à travers les siens ou revenir dans la partie revient alors au même : il ne nous appartient pas de décider de notre sort. Dans les deux films, la scène du yaourt vient nous rappeler que derrière l’absurdité du modèle qui nous gouverne, il y a l’absurdité qui consiste à le contester.

30.4.08

Dialogue oculaire (et chaîne ô combien claire)


O-K-I-G-U-E-S-S-I-L-L-C-A-L-L-Y-O-U-B-A-C-K-T-H-E-N-L-A-T-E-R-I-T-H-I-N-K-Y-O-U-G-O-T-T-H-E-N-U-M-B-E-R-T-O-T-H-E-S-P-O-T-B-Y-E


Look Daggers (2mex & Ikey Owens), 'Call U Later', Suffer in Style, Above Records, 2008.

28.4.08

Echenoz samplé

Par exemple, je le dis sans fausse humilité, et non pas comme prédateur ni comme copieur : ce n'est pas me mettre sous, ni même adopter posture de suiviste ou d'élève, j'ai toujours cannibalisé ce qu'il nous fait découvrir. Depuis que j'ai placé une fois un fragment de son inventaire des murs anti-bruits de nos autoroutes dans une page, je n'ai jamais publié un livre sans qu'il comporte, secrètement, un sample d'Echenoz, et pareil pour mon copain Séréna : on se dit que si à tel endroit on le recopie, c'est qu'on se sera mis un instant à ce lieu où le réel de la fiction, en tant que reconstruction perceptive du monde, remplace ce que la pratique ordinaire nous enseignait de nos rues, nos voitures et nos appartements, encore reconnaissable mais évincé.


François Bon, Sur Jean Echenoz, Publie.net, 2006

Ouvrage feuilletable en suivant ce lien

23.4.08

Interview exclusive de Charly Delwart


Lors de la dernière rentrée littéraire, un jeune trentenaire du nom de Charly Delwart signait Circuit au Seuil, dans la prestigieuse collection « Fiction & Cie » : un premier roman bien éloigné des affres de la littérature trentenaire telle qu’elle est en passe de se voir aujourd’hui packagée. Le personnage principal, Darius, est un être plutôt torturé dans un monde qui se shoote à l’immédiat. Loin de se complaire dans une vraie-fausse banalité, il prend à bras le corps ce que la « modernité » a de plus vivace et qui ressemble à un culte de l’événement. Convié pour un temps dans les locaux d’une entreprise audiovisuelle, Focus, il décide petit à petit de s’y installer sans avoir été engagé, repoussant chaque jour un peu plus loin les limites du factice. Une course dérangeante se met alors en place, en forme à la fois de fuite en avant et de compte à rebours. Un texte haletant, dont on pourra goûter la portée visionnaire.



Randomizm : comment vous est venu à l'idée le thème de l'imposture (imposture vis-à-vis du travail, imposture vis-à-vis de l'information) ?

Charly Delwart : je me suis retrouvé à attendre un plan social, une situation absurde avec tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant. M’y rendant chaque jour par obligation légale. Plus tard, j’ai entendu l’histoire de quelqu’un qui avait occupé un bureau à Radio France. Cela m’a semblé, par rapport à ma situation passée, le stade au-dessus : tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant, et sans salaire. Je me suis demandé qu’est-ce qui ferait qu’un personnage dans la première situation décide de se retrouver dans la seconde situation. Que cela ait un sens pour lui. Je me suis rendu compte que pour passer de l’une à l’autre, il fallait un grand détour (suivre les hauts et les bas de l’errance, être en phase avec le monde puis plus). Jusqu’à ce que la petite peur apparaisse, une énergie instinctive qui trace un chemin dès lors plus direct, et rende cela évident pour le personnage.


Quelle est votre situation professionnelle et dans quelle mesure a-t-elle pu interagir avec l'écriture du roman ?

La fin de ma situation professionnelle passée ressemble de très près au début du roman. L’écriture est une forme de digestion, du fait d’avoir attendu d’une logique extérieure la suite des événements. Le personnage de Darius passe de cette logique à une logique personnelle qui fait avancer les choses.


Diriez-vous que Circuit est une allégorie du pouvoir ?

Pas une allégorie mais un traité de survie. Qui est une prise de pouvoir, contre les glaciations, contre ce qui va à l’encontre du mouvement. Pour cela, retrouver une énergie présente depuis le premier protoplasme dans chaque forme vivante, renouer avec cela, suivre la petite peur qui est à la fois un moteur, du trac à l’idée de faire, une envie forte à y penser, quelque chose qui donne le sentiment d’être en vie, qui contraste avec l’apathie qu’il a connue avant, une petite peur qu’il lui faut entretenir en lui, rechercher.

Peut-on voir un lien entre le système médiatique que vous décrivez et la "machine bureaucratique" de Franz Kafka ?

Moins le système médiatique que le monde de l’entreprise. D’autant quand ce monde se « bureaucratise », quand il a pris une certaine ampleur. Quand les procédures internes, les flux d’informations, les rapports hiérarchiques deviennent très organisés. Et quand parallèlement, ce développement de codes nouveaux tend à faire ressembler une multinationale à une autre. Mais à l’inverse de la machine bureaucratique de Kafka, le personnage comprend les codes face auxquels il se retrouve chez Focus, pour les avoir vu ailleurs et parce qu’ils ont un sens. Ils sont une donnée qu’il prend en compte.

La proximité avec les personnages des romans de Michel Houellebecq vous est-elle apparue ?

Non.

Quelles sont les strates d'écriture et/ou de récriture qui vous ont permis d'obtenir un résultat narratif homogène ?

Un synopsis d’une trentaine de pages pour dresser les lignes narratives principales. L’écriture du roman en gardant du synopsis une direction et un cadre. Des multiples réécritures. Pour réécrire ensuite dans la distance que permet le fait d’avoir compris pourquoi avoir écrit cette histoire. Il y a une phrase-clé qui dit : “what do you want to know in the writing of it”. Répondre à la question, comprendre pourquoi, ne peut avoir lieu qu’à la fin de l’écriture, et c’est cela qui permet justement d’achever le roman, qu’il soit une fiction destinée à être lue par d’autres. Le travail enfin avec l’éditeur qui oblige à revoir le texte avec une distance nouvelle, à aller un pas plus loin, à faire confiance à son texte, se confronter à des choses pas vues jusque-là et avancer dans certains retranchements. Ce qui a donné des coupes, un rythme plus serré, une trajectoire vers plus d’homogénéité, de clarté.


Comment avez-vous dessiné les traits principaux du caractère de Darius : le rapport aux femmes, le désir d'indépendance, les accès de déprime ?

Le rapport aux femmes est résolument schématique, il est question d’une reconstruction, d’un rapport entre le personnage et lui-même, plongé dans le monde, ce qui laisse peu de place, de disponibilité mentale pour les relations amoureuses. L’indépendance est un des résultats de sa recherche, la construction d’un système à lui. Le chemin similaire à celui qui mène, dans l’évolution des espèces, d’une carapace extérieure à un squelette interne. Pour les accès de déprime, ils sont ce qui accompagne un parcours qui tend vers du fondamental, les accès n’étant pas des états de déprime en soi mais des passages, des possibilités de dévier d’un chemin, un temps d’arrêt, de doute qui fait partie des risques possibles dans le chemin qui va de vouloir à réaliser.



Photos Sébastien Dolidon.

21.4.08

L’icône-Bendit


La lutte est acharnée mais PLPL ne décerne la laisse d’or qu’au plus servile.

La propagande en faveur de la Constitution européenne* mobilise le Parti de la presse et de l’argent (PPA). Les amants du marché unique (Guetta, Elkabbach, Val, Joffrin, Colombani, BHL, etc.) savent pouvoir compter sur leur crécelle multimédia Daniel Cohn-Bendit. « Dany », c’est Pascal Lamy avec des cheveux. Depuis plus de quinze ans, cet ex-anarchiste de télévision est le chouchou du PPA. En France, si seuls les journalistes votaient, Cohn-Bendit braillerait ses vœux de nouvelle année en direct de l’Élysée. Quels vœux ? Plus de marché, plus de guerres de l’OTAN, plus d’émissions de Christine Ockrent. Son amie Christine l’invite en effet presque chaque mois sur France 3. Quand elle lui demande de conseiller un livre (05.10.03), l’ancien lanceur de pavés choisit le plaidoyer pro-giscardien de son copain Olivier Duhamel, un professeur de droit médiocre et prétentieux, à la fois « socialiste » et bon ami de Luc Ferry. « Dany » adore aussi Moscovici (il le tutoie, l’appelle « Pierre ») et Pascal Lamy. Mais c’est Kouchner qu’il préfère. Ensemble, les deux hommes vont publier un livre, Quand tu seras président. Le début de l’année sera donc pollué par les émissions de promotion de ce duo proaméricain. Ces temps-ci, Cohn-Bendit a des soucis. L’« altermondialisation », d’abord, qui alimente selon lui un risque de « dérive totalitaire » ; il s’en est confié à la revue jaune de Chérèque, CFDT Hebdo (n° 295). Le virage bolchevik de Laurent Fabius, ensuite, qui le terrifie d’autant plus que ce spécialiste des carottes râpées (bio) était l’invité de la dernière université d’été des Verts : « Le problème de Fabius, c’est qu’il ne fait plus du Fabius. Il aurait fallu inviter Bernard Kouchner. Lui au moins assume son social-libéralisme. » (Le Figaro, 26.08.03.) En attendant l’été prochain, « Dany » rêve d’un « forum européen, combinant Davos et le Forum social, pour réfléchir à la nouvelle éthique du capitalisme » (L’Expansion, décembre 2003.) Avant que Francis Mer ne le décore de la légion d’honneur, PLPL lui décerne sa Laisse d’Or !

PLPL (Pour Lire Pas Lu) le journal qui mord et fuit, rubrique "La Laisse d'Or", n° 17, décembre 2003.

(*) : depuis 2005, PLPL est d'ailleurs devenu Le Plan B (ndlr).

19.4.08

Ici je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peur les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions.


Rainer-Maria Rilke
, Lettres à un jeune poète, 1929

18.4.08

Jean-Pierre Léaud : Le Pornographe (Bertrand Bonello - 2001)

Le Pornographe- 2001-Bertrand Bonello entretien journaliste
envoyé par TiTi-fatals

"Ce ne sont pas mes films qui sont obscènes, se sont vos questions... Parce que vous me parlez de carrière, et moi je vous parle de ma vie. Voilà pourquoi elles sont obscènes vos questions, voilà pourquoi c'est vous qui êtes obscène, et pas moi."

Extrait du film "Le Pornographe" de Bertrand Bonello, 2001

16.4.08

Nice School


USE THESE MATCHS TO DES-
TROY ALL ART ― MUSEUMS
ART LIBRARY'S ― READY ―
MADES POP ― ART AND AS
I BEN SIGNED EVERYTHING
WORK OF ART ― BURN ―
ANYTHING ― KEEP LAST
MATCH FOR THIS MATCH ―

Ben Vautier, Total Art Match-Box, 1965 (matches, matchbox).

14.4.08

Ginza-plage (contre New York)


Ce qui je dis là n'a aucun rapport avec le fait que je sois japonaise. Je ne cherche pas non plus à me détruire. Le vin blanc, la salade d'artichauts, le fromage blanc, le pain, la confiture et les fruits, le jogging, la walk-gym, le roller-skate, la piscine, le billard, le frisbee, les lofts, les clubs, les studios, les unités de mesure américaines, toutes ces races de chiens, le piercing et les tatouages, la marijuana, le sexe, le cinéma et la mode et les DJ et les parcs et le jus de légumes, les laveries automatiques, les penthouses, j'ai appris d'eux l'art de consommer et de gaspiller, j'ai moi aussi accepté de viellir en espérant vivre plus longtemps, mais ils sont tous épuisés, la tristesse leur colle tant au corps qu'un rien les ferait sangloter. C'est la tristesse du cocon dans lequel il sont enfermés et ils ne feront jamais rien pour le déchirer. Moi aussi, je fais partie de ces gens. Je suis l'un d'eux. C'est une communauté où l'appartenance ethnique n'a aucune importance. Et tout cela m'irrite pronfondément.


Murakami Ryû, Melancholia, 1996.

7.4.08

Un Pajero dans ton rétro
et sur ta stèle des pétunias

Nikkfurie, Poltergheist, Arc-en-ciel pour daltoniens, Kerozen Music, 2005

6.4.08

La scène de l’Athéna


L’histoire vient se poser ici, loin des rails immuables pareils à des ceintures de fer vues depuis les vitres des trains. Le froid naturel est modifié par la densité de l’immense capitale, par l’intensité de la ville et du moment. Il semble qu’ici on ne s’habitue pas. Avenue des Carmélites, les tubes de néon magenta ont été disposés différemment depuis hier. Quand je lève les yeux, ce n’est plus la même artiste qui est vantée. La moitié d’un siècle qu’ils se succèdent un à un, très haut, sur ce panneau. Les plus petits des plus grands et les meilleurs médiocres. Mais surtout tous les autres. Dans ce hall de l’Athéna, tous ont laissé une trace qui perdure au-delà de leur chant, quelque chose de singulier, une coloration de leur visage figée à jamais par des lampes à arc. J’interromps mes pas dans la fraîcheur du matin. J’ai beau faire, le scintillement de ces étoiles disparaît à mesure que j’en convoque le souvenir. L’entrée est sombre, mal nettoyée, des grilles posées à la va vite délimitent son territoire. Bien sûr c’est tout l’objet du mystère, toute la magie qui opère ainsi ; contrer la fadeur du monde et, par chance, à force de talent, l’inverser. Je reste immobile, mon col en laine caresse les lobes de mes oreilles. C’est donc ici. Etre célèbre passe peu ou prou toujours par là. A travers ces cloisons de bois noir, au centre de ce qui est silencieux toute une partie du jour, dans l’air qui surplombe les fauteuils tendus de velours teint en rouge cardinal : très ancienne et à la fois exactement contemporaine, la renommée possède une carte géographique des plus détaillées. Ce petit établissement est un véritable Everest. De l’autre côté de la ruelle qui le longe, un homme déambule depuis quelques instants dans mon champ de vision. Il est certain qu’il ne se rend nulle part, mais qu’il ne pratique pas non plus le sur place. Sa trajectoire dépend directement de celles des passants, mieux elle s’adapte aux rythmes de leurs corps qui se croisent sans schéma. Il est le lien, la force de cohérence dans le flux des badauds entamant sous le soleil une des dernières journées d’hiver. Très vite je m’aperçois qu’il tend la main à une personne sur deux. Afin sans doute que le geste ne se confonde pas avec sa silhouette. Plus proche de lui maintenant que je me suis remis en marche, je remarque qu’à ceux dont il ne sollicite pas la générosité il dit un mot. Je ne distingue pas lequel mais le phrasé en est doux. Il s’approche bientôt de moi, comme il fallait s’y attendre, et comme pourtant je ne l’avais pas encore imaginé. Je me surprends à penser que je ne suis pas prêt à ce qu’il m’adresse quoi que ce soit, parole ou signe de la paume. Et ne sachant lequel des deux va m’échoir, j’ai ce curieux réflexe de me tourner vers l’affiche électrique, vers le pan d’immeuble décoré par les ampoules oblongues qui marquent le nom des vedettes. Athéna-Hall, Frères Arpège. Je ne me suis pas arrêté pour autant, je reprends mon chemin avec la même allure, l’œil au devant. Légèrement en arrière de moi, j’entends qu’a repris la litanie de ces mots distribués avec parcimonie. C’est le signal. La journée a commencé. Le trajet vers le travail va s’achever. Une jeune femme passe devant moi et ralentit, pour, je le devine, aller à la rencontre du mendiant.
“Une femme ça vous intéresse ?”


Elle fait signe au vagabond avec une moue qui paraît bouder et le regard planté droit vers le sien. Son allure étonne, très délicate mais sans contour marqué, sans réelle grâce du maintien. C’est bien plus l’enchaînement de ses mouvements qui frappe, plutôt que son allure. Ses cheveux sont attachés de justesse et prolongent l’arrière de son crâne d’une queue de moineau. Elle a un nez fin et court, il équilibre la chair de ses joues, hautes et saillantes. La phrase qu’elle a prononcée a tout des airs d’une catin. Choquante, elle ne l’est pourtant pas vraiment dans sa bouche. Le manteau en laine noire qu’elle porte n’est pas boutonné en entier. Le corsage qu’il découvre laisse deviner une poitrine ample mais dont la vigueur se fane déjà. Son sourire s’arrête au quart de son dessin possible. On pourrait même croire qu’une amorce de révérence est ce qui décrit le mieux la combinaison de ses pas. En moins d’une seconde mon impression se forge : c’est avec elle que