17.7.14

Conscience à vendre


Tout le comique humiliant des contradictions humaines disparaîtra comme un mirage pitoyable, comme une sale petite invention de l'esprit euclidien de l'homme, impuissant et petit comme un atome.


Fédor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (trad. André Markowicz), deuxième partie, livre cinquième : "Pro et contra" (III. Les frères font connaissance),1880, éd. Actes Sud, coll. Babel, vol. 1.

7.5.14

Frapper là où ça compte

Des cadres consommaient ; c'est leur fonction unique.
Et tu n'étais pas là. Je t'aime, Véronique.

(...)

Les jours de la vie sont pareils
À des limonades éventées
Jours de la vie sous le soleil,
Jours de la vie en plein été.

(...)

J'ai connu vers onze heures quelques minutes de bonne entente avec la nature.

(...)

Je n'ai plus d'intérieur,
De passion, de chaleur ;
Bientôt je me résume
À mon propre volume.

(...)

Il y aura la mort tu le sais mon amour
Il y aura le malheur et les tous derniers jours

(...)

Je suis toujours couché au niveau du dallage.
Il faudrait que je meure ou que j'aille à la plage ;

(...)

Je ne sais plus vraiment si nous sommes dans l'amour ou dans l'action révolutionnaire,
Après que nous en avons parlé tous les deux, tu as acheté une biographie de Maximilien Robespierre.

(...)

Tout a lieu, tout est là, et tout est phénomène,
Aucun événement ne semble justifié ;
Il faudrait parvenir à un cœur clarifié ;
Un rideau blanc retombe et recouvre la scène.


Michel Houellebecq, Non réconcilié. Anthologie personnelle 1991-2013, Poésie / Gallimard, 2014.

13.3.14

Vue du toit


Ils ont changé le temps en ennemi. Vivre c'est gagner du temps ; attendre c'est mourir. Voilà désormais l'étrange règle.


Fabrice Loi, Le Bois des hommes, éditions Yago, 2011.

15.2.14

Ce vase mais jamais de fleurs


Est-ce qu'une porte, fût-elle une merveille d'artisanat en chêne tricentenaire éminemment respectable, peut protéger un monde qui a déjà trop vécu ?

(...)

Les bavards meurent-ils en silence ?

(...)

L'homme démuni de tout se méfie des certitudes : l’expérience lui a appris qu'il en est toujours exclu.

(...)

Et personne pour faire remarquer que les chefs d'oeuvre d'enfants, ces nains à demi fous, relèvent de la psychiatrie.

(...)

Pour la petite histoire, notons que ces télégrammes figurent tous trois aujourd'hui à la place d'honneur du musée de l'Antiracisme, dans les nouveaux bâtiments de l'ONU, à Hanoi, comme les derniers témoignages d'une haine désormais punie.

(...)

Autant s'y abreuver soi-même...

(...)

La vraie Droite n'est pas sérieuse. C'est pourquoi la Gauche la hait, un peu comme un bourreau haïrait un supplicié qui rit et se moque avant de mourir.

(...)

Lorsqu'on prend des attitudes, il faut saisir l'occasion de les servir. Faute de quoi l'on est pas un homme.

(...)

L'Occident, c'était cela aussi, une certaine forme de pensée précieuse, une connivence d'esthètes, une conspiration de caste, une indifférence aimable au vulgaire.

(...)

La chute de Constantinople est un malheur personnel qui nous est arrivé la semaine dernière.


Jean Raspail, Le Camp des Saints, Robert Laffont, 1973.

20.12.13

Dernier mot

Je ferai tout pour survivre aux gens que j'aime.

(...)

La mort n'est que la vie ralentie.


(...)


Parler toutes les langues ne protège pas du pire.


(...)


La douleur est une langue commune. Chaque rage de dents, chaque mal aux pieds, chaque souffrance fait écho à la douleur de naître.


(...)


Shanghai est le chemin le plus court entre hier et demain.


(...)


Je vis en Chine la vie du dernier des Mohicans. La fin de l'art. L'avènement du folklore. La France me manque. La Chine me manque encore plus.


(...)


Le plus lointain des voyages est une prière pour les morts.



Philippe Rahmy, Béton armé, La Table Ronde, 2013.

6.12.13

Seul à Vigo


Cette attitude était bien typique de notre monde familier : plus on était mort, plus on vous aimait.

(...)

Quand quelqu'un est mort, on dit de lui qu'il est enfin tranquille.



Fritz Zorn, Mars, Gallimard, 1977.

18.10.13

La Croix du Sud


Aujourd'hui j'ai souvent l'impression de pourrir sur place. Je me raisonne. Au bout d'un moment cette impression se dissipe et il ne reste qu'un détachement, une sensation de calme.

(...)

Tout finit par se confondre. Les images du passé s'enchevêtrent dans une pâte légère et transparente qui se distend, se gonfle et prend la forme d'un ballon irisé, prêt à éclater. Je me réveille en sursaut, le cœur battant. Le silence augmente mon angoisse.


Patrick Modiano, Dimanches d'août, Gallimard, 1986.

24.9.13

Un poil dans la tête


Son œil brillait devant cette humanité noire, et sa voix s'exaltait parfois, dans les accents d'une indulgence amusée et précise : "Tout de même, quelle déconcertante canaille ! Et ce commissaire, moustachu jusque dans la tête ! Ah, la symphonie des chaussures à clous !" Ses connaissances étaient étendues et bizarres.


François Sureau, Le Chemin des morts, Gallimard, 2013.

9.9.13

Un mot


On eût pu, à ce film sous-tiré du regretté Feydeau par les voies les plus naturelles, donner pour sous titre Au flanc du vase, à la manière de Samain, ou bien, parodiant Pirandello, Cinq personnages en quête d'odeur. L'odeur, pardon, l'auteur sacrifie tout de même un peu trop à la mode du marron. Il épuise son sujet, si j'ose ainsi parler. On souffrira que je ne m'étende pas sur cette matière, car ce vase, pour notre déveine, d'un coup d'éventail fut privé. Un mot, revenu de la morne plaine, résumerait cette nauséabonde petite histoire, la bienséance et mes convictions politiques m'interdisent de l'employer à un maréchal d'Empire*.


Richard-Pierre Bodin à propos d'On purge bébé de Jean Renoir, article paru dans Le Figaro du 19 juillet 1931.

(*) : Cambronne, dont Jean Yanne disait qu'il "ne mâchait pas ses mots. Heureusement pour lui.", ne fut en réalité que général d'Empire.

30.6.13

Mines dormance


(...) une floraison exceptionnelle de l'objet grand objet : d'un côté les parkings du degré zéro de l'architecture et de l'autre les prouesses du grand art au service des maîtres du monde. 

Jamais peut-être l'écart entre le réel du bâti à fonction sociale et l'architecture oeuvre d'art n'avait été si grand, tout se passant comme si deux mondes cohabitaient sans se voir, l'un regardant peut-être l'autre de temps en temps, le soir à la télévision, à l'heure de paillettes.


Jean-Christophe Bailly, "Pour une architecture réintégrée", La Phrase urbaine, Seuil, coll. Fictions & Cie, 2013.

12.6.13

décret sur l'immortalité


L'Être suprême, qui se substitue à la Raison, sans l'évincer complètement, et qui ne "prend" pas nécessairement dans les mêmes secteurs géographiques, reçoit "un accueil massif. (...) Douze-cent trente-cinq adresses en moins de quatre mois, de floréal à thermidor, sur le thème commun de l'approbation au décret du 18 floréal sur l'immortalité de l'âme et par suite de l'Être suprême."
(...)
"Vous qui pleurez sur l'existence d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'ils ne reste d'eux qu'une vile poussière ? Et si l'existence de Dieu, si l'immortalité de l'âme n'étaient que des songes, elles seraient encore la plus belle des conceptions de l'esprit humain."


Maximilien de Robespierre, cité par Georges Labica in Robespierre. Une politique de la philosophie (1990), La fabrique éd., 2013 (préf. Thierry Labica).

28.5.13

Altius


Le degré de vertu auquel un homme peut atteindre un jour est aussi inconcevable pour nous que celui auquel la force du génie peut être portée.


Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet, Fragment sur l'Atlantide [posthume, 1804], Paris, Garnier-Flammarion (rééd. Alain Pons), 1988.

17.5.13

Dear Mickey Mouse...



Walt Disney ressemble irrésistiblement à son héros. Il y a en Mickey le même raffinement, une liberté du geste, de l'élégance.

(...)

La poétique épique de Chaplin - c'est le "Paradis perdu" ; la poétique de Disney - c'est le "Paradis retrouvé".

(...)

Que sont à Dingo les jeux des nuages et des nuées dans le ciel, ou la vapeur verdâtre des fantômes infiniment changeante dans la maison déserte ?

(...)

Bambi c'est un tournant vers l'extase, sérieuse, éternelle : c'est le cycle de la vie - les cycles répétitifs des vies.


Serguei Eisenstein, Walt Disney, 1941-42, texte établi par Naum Kleiman et traduit du russe par André Cabaret, Circé éd., coll. Poche, 2013.

15.5.13

Arrière des trains courts


Iago Piret-karll n'en vint pas d'emblée au principe de l'Onirisme Horloger – ou OH. Ce fut long et, à vrai dire, tortueux. S'explique ainsi l'âpre débat épistémologique et les querelles d'historiographes qui s’en suivirent, dont l'écho parvient encore à nos oreilles. Tous les OH-séants, quoi qu'il en soit, s'accordent aujourd'hui sur un point : l'extrême prédestination biographique qu'était la sienne à devenir le théoricien que l'on sait. Sa vie, en quelque sorte, fut le terreau idéal pour fixer les connecteurs qui manquaient à nos songes. « Nous n'osions en rêver » est à cet égard le mot d'ordre le plus fréquemment cité par nos instances. PkI (nous le nommerons dorénavant selon cette acception désuète mais efficace, qui, et on peut s'en étonner, apparaît dénuée de toute portée péjorative) a mis un point d'honneur à ne jamais noter le récit de ses rêves. En retour son existence fut, chaque jour un peu plus, l'horizon projectif de songes rendus précis par l'expérience. OH (dont nous supprimons le point d'exclamation final, en vertu des minutes du troisième colloque fondamental) prit son envol dans l'atmosphère de ce que, en termes d'industrie du divertissement vingtièmiste, on nommait une saga. Est-ce un paradoxe si la joie est au final ce qui caractérise OH ? Nous devrons chercher à le savoir, quand bien même une vie de rêve n'y suffirait pas.

*

J’ai peine à croire que tant de beauté puisse résulter de cet endroit, pensa PkI. Il poursuivit cependant son chemin, découvrant des merveilles plus grandes encore. Derrière le vaste espace, évoquant une clairière entourée de bâtiments dessinés avec soin, il étudia les contours de devantures superbes. Il ne put garder fermée sa mâchoire. L’air est éclatant, le ciel s’irise ; quelle erreur, se dit-il, quelle dramatique erreur ! Comment n’ai-je pas abordé cette jeune femme, dans la ruelle là-bas derrière ? Une crinière comme la sienne, ce roux si délicieux. J’ai cru que c’était impossible. La pureté du visage. Croiser pareille créature, côtoyer tant de douceur suggérée, dans le désespoir ambiant, à quelques encablures à peine de cette place de triste mémoire, ce lieu qui, dans mon souvenir, suffisait à lui seul à rendre toute la cité nauséabonde. Un prodigieux changement est advenu, je n’en doute pas. Mais elle s’en est allée, de son côté. On aurait dit un ange. J’aimerais tant lui montrer la majesté que j’observe, ces dorures, cette délicatesse, le millier de détails qui ravissent mon esprit. Mes yeux se mouillent de larmes. PkI resta en arrêt, seul entre deux places d’inégale superficie. Il récita une chaîne textuelle connue,  Je vis dans la gloire, je vis, je vis dans le Bleu. Immole-moi demain, si je te fais défaut, laisse-moi le jour d’aujour. Et ne t’en reviens pas. Et ne t’en reviens pas, trois fois, puis neuf, serrant contre un pan de sa veste la communication qu’il devait faire ce jour-là dans les sous-sols  des Officiels. Il activa l’enregistreur et se plaça instantanément dans la configuration théorique qui n’allait plus tarder à l’accueillir pour sa contribution. Je vous propose désormais de renoncer aux leçons, démarra-t-il, je dis bien d’y renoncer et non seulement d’oublier ce que j’ai pu vous dire jusqu’à présent sur les rêves. Leur ennui, pensez que c’était là une hypothèse, poursuit-il. Une hypothèse non avérée. Les rêves sont passionnants. L’existence réelle, en tout point, est accablée par la comparaison. Si je déroule un fil, entre les survenances des songes, le trajet de ce fil, à lui seul, est valable plus que la vie de peuples entiers. S’il vous arrive de ne plus trouver la force, et de nos jours quoi de plus banal, si la confiance vous fait défaut, arrêtez alors n’importe qui venant à votre rencontre. Le récit qu’il vous fera, à votre demande, du dernier rêve dont il a le souvenir, ce récit vous sauvera. Bien plus que du désarroi, ou de la détresse. Il vous sauvera pour de bon, vous n’aurez plus d’ennuis, singuliers et pluriels. PkI hocha deux fois de la tête, de manière brève et rapprochée, puis reprit. Il vous sauvera pour de bon, vos ennuis s’en iront. Je vous remercie, termina-t-il, c’est un immense honneur, etc. Les compléments ont été placés dans vos systèmes, aux emplacements indiqués.
Le buste relevé, PkI prit soudain une grande inspiration et bloqua quelque temps l’air dans sa cage thoracique. De l’index replié, il appuya fortement sur ses narines et se plongea dans le noir avec emphase. Quand il rouvrit les yeux, la jeune femme aux cheveux roux lui faisait face, sans qu’il puisse, bien entendu, toucher son corps.  Il confondait son image avec celles d’idées à caractère régressif.  Il produisit le son de paroles automatiques, liées à ses songes précédents ; essentiellement des obsessions renvoyant à des impératifs académiques ou à des recommandations d’usage. Je n’ai pas eu le temps. Il ne me reste plus. Je préfèrerais ne pas. Pourvu qu’il ne soit. La beauté de la jeune femme était si grande que PkI ne put s’empêcher de laisser s’installer l’impression qu’il flirtait avec elle. Les paramètres oniriques, même infimes, même imprécis, ne laissaient pourtant rien espérer quant à l’éventualité d’une aventure entre eux – il avait un fardeau bien trop lourd à porter, tout concourrait à décrire les atours d’un amour impossible. C’est alors que survinrent les flashes. D’une grande intensité, ils mélangèrent la suavité du contexte avec l’ineptie des visées : chiens à visage humain, rubans dorés tâchés de sang, coïts abrasifs, bandits-manchots inarrêtables, mandolines par millions, haches débitant des bûches, applaudissements, cris, bols débordant de porridge.  Les poses que prenait la jolie rousse, une fois terminé le flot de ces irruptions, furent toutes plus ravissantes les unes que les autres. Puis un masque aux proportions géantes surgit devant elle, visage difforme la cachant en entier et souriant dans une évidente effronterie. Elle fit une tentative soudaine visant à pousser ce masque. Malgré tous les obstacles il n’y eut plus pour PkI aucun doute : c’était là une éclatante allégeance, l’intense éclat d’une flamme déclarée. Néanmoins le masque se referma, ni plus ni moins, sur la jeune femme aux cheveux rouges. PkI tendit les mains, mais il sentit qu’elles étaient occupées par un être – un nourrisson. Dans un geste d’une tendresse infinie, il offrit le nouveau né à la jeune femme. Mais elle avait laissé place à une sorte d’œuf monstrueux, surmonté d’une touffe de poils orange. PkI poussa un hurlement de douleur. Ses yeux étaient ouverts. Les deux esplanades étaient revenues, il se tenait toujours entre elles. Mais il constata avec horreur qu’elles avaient repris leur aspect antérieur. D’une saleté confinant à l’écœurement. Noires de suie, brillantes de crasse. Il distingua au loin une jeune femme, presque encore une fillette. Il s’approcha. Ses cheveux avaient dû être roux, mais il ne put en juger. Elle semblait sortir des égouts. Elle boitait, et traînait derrière elle une béquille trop petite. Son visage fit à PkI la même impression qu’une vilaine plaie.

*

Nous avons tous appris à comprendre combien OH n’est pas une entreprise descriptive. Il n’y a pas de coercition, nulle emprise exercée par le pouvoir qu’ont sur nous les rêves. Et même si ce pouvoir s’est installé, même si son progrès fut maintes fois prouvé, au cours des décennies passées, nous ne sommes pas là pour insister sur l’aspect prophétique des OH-séants. Ces instances ne sont pas le réceptacle d’un hommage mais une machine de pensée vivante, dans l’état du songe ou du non-songe. Si PkI a payé de sa vie l’abrogation d’une paroi entre la vie et les songes, paroi qui résidait en premier lieu dans nos façons de penser, c’est bien qu’il possédait une vision de la tâche qu’aujourd’hui nous avons  à cœur d’accomplir. Nous devons réaffirmer la nécessité du laisser-venir de la vie onirique, sans coup de griffe, sans embardée ni jalousie de part et d’autre. Nous avons tout entre nos mains, dans nos corps et dans nos esprits. Mais les affrontements anciens nous empêchent. Nous sommes à la croisée des chemins. La frise du temps et le songe qui la nargue. Nous devons apprendre à ne pas choisir entre l’un et l’autre. L’avenir onirique est la plus belle création de nos défunts. Ils sont, de manière véritable, nos continuateurs.
Décidément, il n’était pas prévu pour nous de parler aussi longtemps, aussi longtemps après, dans ces termes, de la figure d’Iago Piret-karll.

4.5.13

Coquille pleine


Avant de disposer de cinq semaines de vacances, le monde du travail est passé d'une forme d'oisiveté forcée à une surcharge de travail. On travaillait moins avant la révolution industrielle, la moyenne des durées journalières de travail excédait à peine quatre heures, selon les historiens. Les fêtes religieuses, les pèlerinages et le rythmes de la vie agricole faisaient qu'on travaillait moins au Moyen Âge.


Rachid Amirou, L'Imaginaire touristique, PUF, 1995.

26.4.13

Cité d'émeraude


« Robespierre ! Robespierre !... ah , si vous aviez vu ses yeux verts, vous l'auriez condamné comme moi. »


Merlin (de Thionville) à « un jeune homme », cité par Jules Michelet dans Histoire de la Révolution française (1847-53), volume V, « La Convention », livre IX, chapitre IV, « Suite de l'histoire intérieure des Jacobins Robespierre », p. 83, note 1, Paris, Nelson-Calmann Lévy, 1931.

 

19.4.13

Heureux est l’homme qui a connu la grâce



Toute la technologie, le soi-disant progrès technique, qui accompagne l’histoire, crée en réalité des prothèses – il allonge nos mains, aiguise notre vue, nous permet de nos déplacer très rapidement. Et cela a une signification fondamentale. Nous nous déplaçons aujourd’hui bien plus vite qu’au siècle précédent. Mais nous n’en sommes pas devenus plus heureux.
(...)
En vérité, je n’ai jamais compris qu’un artiste puisse être heureux dans son processus de création. À moins que le mot ne soit pas adéquat. Heureux ? Non, jamais. L’homme ne vit pas pour être heureux. Il y a des choses bien plus importantes que le bonheur.


Andreï Tarkovski, "Discours sur l’Apocalypse", Londres, 1984 (paru dans Iskusstvo kino, 1989, n°2).

3.4.13

Paysage pré-posthume


Les torts que [la race présumée raciste] subit ne sont qu'une chose : la preuve des torts qu'elle inflige.

Renaud Camus, discours prononcé le 4 novembre 2012, Le Grand Remplacement, Chez l'auteur.

  Droits : Renaud Camus (CC BY 2.0)

12.3.13

Collector

Dans l'acte de collectionner, ce n'est ni la valeur des objets, ni même la valeur symbolique qui importe, mais quelque chose qui est précisément fait pour nier tout cela... le passage continuel d'un terme à un autre aide le sujet à tisser un monde clos et invulnérable, sans obstacle à l'accomplissement du désir.

Jean Baudrillard, Pour une critique de l'économie politique du signe, Gallimard, 1972.

17.2.13

Le bel Animal


"Si les bivouacs d'hiver étaient des bals parés où l'ombre des parfums exquis répand une atmosphère échauffée par le souffle de cent beautés, une délicieuse chaleur, je te demande quel mérite y aurait-il à faire la guerre ?"


Le général Jean-Baptiste Annibal Aubert-Dubayet, dit le "bel Annibal", au général Jean-Baptiste Kléber (vers 1792), cité par Jean-René Suratteau et Alain Bischoff dans Jean-François Reubell. L'Alsacien de la Révolution française, éditions du Rhin, 1995.

28.1.13

les petits affairements d'un travail quotidien


La tasse est verte avec un bord épais et doré assorti à la soucoupe, il y a un cendrier jaune avec des mégots et le papier du sucre, la table imite le marbre et en face le Tivoli éteint ses lumières toujours comme dans un film. J'imagine sans difficultés la pellicule qu'on remise dans sa boîte, les petits affairements d'un travail quotidien, les histoires de clefs qu'on laisse ou qu'on échange, maintenant les ouvreuses s'en vont, l'une d'un côté et l'autre à l'opposé. " A demain. " La vie a l'air simple et triste et baigne dans la pluie, l'affaire s'égare et tourne au roman.


Jean-Christophe Bailly, Description d'Olonne, Christian Bourgois éditeur, 1992.

14.1.13

L'archipelle à tarte


On pourrait également s'attarder sur le choix du mot "totalitaire" comme disqualificateur universel, pur produit de la pensée BHL, devenue pensée des médias, qui n'a jamais eu d'autre ressource intellectuelle sous la main que de renvoyer la critique (la vraie) au totalitarisme (variante : à l'antisémitisme) - puisqu'il est bien connu que, de la critique du capitalisme au goulag, le chemin est en droite ligne.


Frédéric Lordon, "Les prodiges de l'amnésie", in Serge Halimi, Renaud Lambert, Frédéric Lordon, Économistes à gages, Le Monde diplomatique-Les Liens qui Libèrent, 2012.


11.1.13

il est temps de bifurquer



Il n'y a que le sens du devoir qui puisse réellement nous maintenir en vie. Concrètement, si l'on souhaite se doter d'un devoir pratique, on doit faire en sorte que le bonheur d'un autre dépende de votre existence ; on peut par exemple essayer d'élever un enfant jeune, ou à défaut d'acheter un caniche.

(...)

En tout cas, tant que nous resterons dans une vision mécaniste et individualiste du monde, nous mourrons.  Il ne me paraît pas judicieux de demeurer plus longtemps dans la souffrance et dans le mal. Cela fait cinq siècles que l'idée du moi occupe le terrain ; il est temps de bifurquer.


Michel Houellebecq, entretien avec Christophe Duchatelet et Jean-Yves Jouannais, artpress n° 199, février 1995, Les grands entretiens d'artpress. Michel Houellebecq, IMEC éditeur, 2012.

29.12.12

Langue au chat


Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces de choses qu'il faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour l'amuser, pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces de toile, jusqu'aux bagues de verre portant au chaton un rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux, à faisceaux ou en piles, dans les grands magasins voûtés, sous les arceaux des halles, dans les navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du pré. C'était comme nous dirions, mais avec un côté plus populaire et grouillant de vie, c'était là tous les ans, au soleil de juillet, l'exposition universelle de l'industrie du Midi.

Frédéric Mistral à propos de la foire de Beaucaire, Mémoires et récits, 1906.

4.12.12

Joconde et Jacinthe



J'ai cherché dans mes dictionnaires tout ce qui a trait aux greffes.

Beaucoup de jolis mots : par exemple Enter : "ne se dit que d'une greffe en fente ou par scion". Cela s'applique à l'évidence aux plantes, car je ne vois rien sur ta cuisse qui s'apparente à une fente ou à quelque rameau. La suite est pleine de fantaisie : Marcotter - a-t-on marcotté tes os ? Écusson : a-t-on écussonné ta peau ? Bouture - a-t-on bouturé tes nerfs ? Couronne - a-t-on couronné ton crâne ? Approche - a-t-on approché ton âme ?


Marina Vlady, Le fol enfant, Fayard, 2009.

12.11.12

Lys brisé


Mon âme avait à ce point quitté mon corps - il me semblait que le moindre caillou sur la route nous eût fait tous deux rouler à terre.


André Gide, La Symphonie pastorale, Gallimard, 1919.

6.11.12

Gide l'obscur


1894

Neuchâtel, en septembre. 

Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'écrit la raison. Il faut demeurer entre les deux, tout près de la folie quand on rêve, tout près de la raison quand on écrit.


André Gide, Journal. Une anthologie (1889-1949), Choix et présentation de Peter Schnyder avec la collaboration de Juliette Solvès, Paris, Gallimard, 2012.

18.10.12

Lang au chat



Sous leur forme initiale, les Cahiers étaient foncièrement anti-establishment. Cette posture se doublait d'une hostilité réelle vis-à-vis de l'université - la première génération des cinéphiles avait fait son éducation dans les salles obscures, non à l'école. "J'ai raté mon bac à cause de Fritz Lang", raconte Jean-Claude Biette, l'une des plumes importantes de la revue.


Émilie Bickerton, Brève histoire des Cahiers du cinéma (trad. Marie-Mathilde Burdeau), éd. Les prairies ordinaires, coll. "Penser / Croiser", 2012.


29.9.12

pas une vie que de ne pas bouger


Les dernières phrases dans le délire, la grande scansion des dents d'éléphant comme tambour de brousse. Avant l'amputation, [Rimbaud] avait écrit à sa  sœur Isabelle : « Pourquoi au collège n'apprend-on pas de la médecine le peu qu'il faudrait pour ne pas faire de pareilles bêtises ? »

Patrick Deville, Peste & CholéraÉd. du Seuil, coll. Fiction & Cie, 2012.

13.9.12

Frapper juste


Il est remarquable qu'il n'existe pas de soldat perdu de l'extrême gauche, laquelle ne pouvait que conduire à l'Académie française (...), au grand patronat, au pouvoir politique, aux jurys littéraires, à la version cynique de l'insignifiance.


Richard Millet, Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature, suivi d'Éloge littéraire d'Anders Breivik, Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

7.9.12

Le Sermon sur la Chute de Rome, par Jérôme Ferrari



Si Le Sermon sur la chute de Rome est le premier livre que vous lisez de Jérôme Ferrari, vous ignorez tout de sa syntaxe impeccable, son goût pour les rives, sa justesse qui pourrait être orgueilleuse. Et un monde rugissant, en lutte avec ses propres croyances, va s'ouvrir à vous pour vous happer corps et bien. Mais n'ayez crainte car, pour reprendre l’antiphrase mystique de son précédent roman, murmurée au milieu du chaos, « tout s'oublie si vite, tout est si léger ».

La chute de Rome, telle que la voit saint Augustin, est le centre autour duquel pivote ce nouveau livre. Tour à tour revanche des médiocres et promesse de renouveau, ce moment de l'Histoire est un prisme changeant, que l'on manipule au long des chapitres à mesure que les personnages se succèdent et en livrent d'une certaine manière leur version ; leur vérité pirandellienne. Autant qu'il est délicat de débusquer le moindre écart dans la composition de son texte, il est sans doute aisé de blâmer Ferrari pour son lyrisme, qui est une tendance fréquente à l'élégie, et qui peut former le prétexte de s'en éloigner. De même, un auteur à la plume si ample pourra surprendre par le point d'honneur qu'il met  à s'ancrer dans le quotidien, dans le trivial de situations malaimables voire graveleuses.

Mais les destins dont traitent en détail les romans de Ferrari, les vies qu’il déroule devant nos yeux sont à la fois l’obsession de son œuvre, les personnages se parlant d’un livre à l’autre, précisant, par d’incessantes trajectoires entre ceux-ci, la tragédie qui les anime, à la fois son obsession donc et tout autre chose. Un motif, une fausse intrigue à la chair élastique, aux noms presque interchangeables tant le propos se sert du séculier pour viser à la transcendance. Le Sermon sur la chute de Rome ne déroge pas à la règle, venant même accentuer le mouvement général auquel on peut légitimement penser que Ferrari ne finira pas de si tôt de s’atteler, porteur qu’il est d’une si grande maîtrise.

L’alternance entre les périodes passées et présentes, procédé qui convient au plus haut point à son écriture, ne fonctionne pas uniquement par un jeu de contraste à la manière de l’évocation indirecte utilisée par Faulkner (Les Palmiers sauvages) ou Coetzee (Terres de crépuscule). Chaque segment vient éclairer le précédent d’une lumière nouvelle, certes, mais contribue également à faire vaciller les perceptions du lecteur, si bien que nous ne savons plus bien sur quel pied danser, à qui se vouer, si le narrateur s’en remet à nous, aux personnages ou à une instance non déterminée. Ce vertige, cette sensation du sol qui se dérobe sous la narration, c’est en définitive le matériau brut qu’aime à travailler Ferrari, sans relâche et dans le sens d’une épure, vers une révélation du verbe.



Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la Chute de Rome, Actes Sud, 2012.


Extrait

Elle ne se plaignait de rien, son acquiescement était total car chaque monde est comme un homme, il forme un tout dans lequel il est impossible de puiser à sa guise, et c'est comme un tout qu'il faut le rejeter ou l'accepter, les feuilles et le fruit, la paille et le blé, la bassesse et la grâce. Dans un écrin de poussière et de crasse reposait le grand ciel de la baie, la basilique d'Augustin, et le joyau d'une inépuisable générosité dont l'éclat rejaillissait sur la poussière et la crasse.

1.9.12

noli me tangere





Seuls les insensés, les assassins et les amants suspendent un instant leur mouvement avant d'atteindre l'autre. 


Mathieu Riboulet, Les Œuvres de miséricorde, Verdier, 2012.

21.8.12

alors, on a bobo ?


Il y a les petits oiseaux, Eduardo ! Il y a les nuages, Eduardo ! Tout un univers de chevaux et de pouliches et de vaches, Eduardo ! Quand j'étais petite je galopais sur un cheval nu, à cru. Je fuis mon suicide, Eduardo. Pardonne-moi, Eduardo, mais je n'ai pas envie de mourir. J'ai envie d'être fraîche et précieuse comme une  grenade.


Clarice Lispector, "Le Départ du train", in Où étais-tu pendant la nuit ?, des femmes, 1974.

6.8.12

de noite


La dame voulut expliquer que sa vie était toujours comme cela, mais elle ne savait pas ce qu'elle entendait par "cela" ou par "sa vie", et elle ne répondit pas. Pris entre le soupçon et la discrétion l'homme insista sur sa question : que faisait-elle là ? Rien, rétorqua in petto la dame, prête maintenant à s'écrouler de fatigue. Mais elle ne répondit rien, le laissant penser qu'elle était folle. D'ailleurs elle ne donnait jamais d'explications. Elle se rendait compte que l'homme la prenait pour une cinglée - et qui pourrait affirmer qu'elle n'en était pas une ? N'était-elle pas la proie de cette chose que, pudiquement, elle appelait "cela" ?


Clarice Lispector, "A la recherche d'une dignité", in Où étais-tu pendant la nuit ?, des femmes, 1974.

21.7.12

Auto-disprezzo



Conclusion pratique : peut-on le publier ? Oui, certainement, on peut très bien le faire paraître, voire dans une édition de luxe, avec une ou deux lithographies de quelque bon peintre et il peut obtenir, après une propagande opportune dans le milieu littéraire, ce qu'on appelle d'ordinaire un succès d'estime, susciter quelques articles allant jusqu'à l'éloge, à l'enthousiasme même selon  les rapports d'intérêt et d'amitié des critiques avec l'auteur. Mais le livre n'a pas de valeur. Je soulignai cette dernière phrase dans laquelle j'avais condensé tout ce que je pensais de mon récit.


Alberto Moravia, L'Amour conjugal, 1949.

14.7.12

Courrier conjugal



On dit hautement qu'on ne veut plus ni nobles, ni titres de seigneuries, ni châteaux, ni haut clergé, etc. On a cent fois raison, et je souscris volontiers à tous ces changements ; je  suis même tout disposé à donner un bon coup d'épaule pour opérer celui qui doit renverser ma marmite ; les égoïstes me taxeront de folie, qu'importe.


Gracchus Babeuf, lettre datée du 23 juillet 1789 à sa femme Marie-Anne Langlet, citée par Jean-Marc Schiappa dans Gracchus Babeuf avec les Egaux, Les Editions Ouvrières, 1991.

4.7.12

L'Eau à la bouche bée



La légende veut que Cupidon ait donné une rose Harpocrates, le dieu du Silence, pour lui demander de ne pas trahir les amours de Vénus. Le rose en serait devenue le symbole du silence. Autrefois on sculptait une rose au plafond des salles de banquets pour rappeler que les confidences échangées à la faveur des libations n'étaient pas destinées à courir les rues... Au XVIe siècle on prit également l'habitude de graver une rose sur les confessionnaux !


Claude Duneton à propos de l'expression "Découvrir le pot aux roses", La Puce à l'oreille. Anthologie des expressions populaires avec leur origine, Stock, 1978, rééd. 1985.

22.6.12

Entre Foi & Charité



Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent très bien courir.
L'enfant ne pense pas même, ne sait pas qu'il dormira le soir.
Que le soir il tombera de sommeil. C'est pourtant ce sommeil.
Toujours prêt, toujours disponible, toujours présent,

Toujours en dessous, comme une bonne réserve,
Celui d'hier et celui de demain, comme une bonne nourriture d'être,
Comme un renforcement d'être, comme un réserve d'être,
Inépuisable. Toujours présente.
Celui de ce matin et celui de ce soir.
Qui lui met cette force dans les jarrets.

Ce sommeil d'avant, ce sommeil d'après
C'est ce même sommeil sans fond
Continu comme l'être même
Qui passe d'une à une nuit, d'une nuit à l'autre, qui continue d'une nuit à l'autre
En passant par-dessus les jours
En ne laissant les jours que comme des jours, comme des ouvertures.
C'est ce même soleil où les enfants ensevelissent leur être
Qui leur maintient, qui fait tous les jours ces jarrets nouveaux,
Ces jarrets neufs.
Et ce qu'il y a dans ces jarrets neufs : ces âmes neuves.
Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches.
Fraîches le matin, fraîches le midi, fraîches le soir.
Fraîches comme les roses de France.
Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d'être infatigables.
C'est de dormir. Pourquoi les hommes n'en usent-ils pas.
J'ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l'ai pas vendu.
Ce lui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie.




Charles Péguy, Le Porche du mystère de la deuxième vertu, paru dans les Cahiers de la quinzaine le 24 septembre 1911, repris en volume dans la Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1957.

8.6.12

onques n'ot en moi part


Lués droit qu'il fut laienz entrez
en l'eve qui estoit segniee
lués droit, plus tost qu'une coignee
s'en vet au fons trestoz li cors,
si que la bele Liënors
vit qu'il fut sauz, et tuit li autre
qui furent d'une part et d'autre
entor la cuve atropelé.
Li clerc en ont mout Deu loé
en lor chanz et en sains soner.

Jean Renart, Guillaume de Dole, vers 1228, publ. par Félix Lecoy, Honoré Champion éd.

29.5.12

Enter



Je vis dans ses yeux
Je suis pour lui
Un bouton de chemise
Et nos vies dans l'objet



20.5.12

Voix lactée



Il me plaît de croire que le lait que [Luciano Pavarotti et sa sœur de lait Mirella Freni] ont bu au même sein nourrissait leur voix ; c'était la nuit qu'ils tétaient à ce sein et dont ils rendraient en chantant la quintessence étoilée.



Richard Millet, La Voix et l'Ombre, Gallimard, collection « L'un et l'Autre » (dirigée par J.-B. Pontalis), 2012.

17.5.12

tout passera tout cassera tout lassera


1895 : Fiat Lux Bros.
1935 : Chinatown se passe
1975 : Chinatown se casse
2015 : le jour d'aujourd'hui

27.4.12

Ecoute,


Première écoute : tout est parfait mais justement rien ne se tient. Ce n'est absolument pas ce que j'attendais. Cela dit cette perfection est tout à fait ce que je craignais. Les morceaux s'enclenchent les uns à la suite des autres sans bonheur et plus l'écoute dure plus le dégoût se transforme en nausée. Tout ça flotte. Si la perfection existe elle n'aura duré qu'un ou deux morceaux. Et encore. Les disques de musique ont le tort eux de durer dix ou douze pistes. On parle alors d'albums. Je suis déçu comme si je m'étais moi-même trahi. Je n'étais pas prêt, ni prévenu. Je ne me parle pas assez, ce disque est trop bavard. Cette écoute numéro un : ne-sert-à-rien.

Deuxième écoute : je ne sais pas ce que je fais là ; j'y suis pourtant : j'y reste, étonnamment.



Troisième écoute : en un sens elle n'aurait jamais dû arriver. J'ai pourtant en tête une hypothèse de quatrième écoute car deux ou trois choses me mettent la puce à l'oreille.


Xième écoute : ad libitum, locutions latines et fascination pour la musique en nous.



21.4.12

À cause du peuple




Les animateurs étudiants de Mai 68 ont tant raconté leur vie, inspiré tant de récits, qu'une certaine histoire du soulèvement a fini par s'imposer au grand public : l'épopée de ceux qui possédaient les moyens culturels d'écrire l'histoire, et qui choisirent de réduire celle de Mai aux calques superposés de leurs aventures individuelles.


(...)


[Le 22 mai 1973] le premier éditorial de Libération affirmait "notre pauvreté est la mesure de notre indépendance". 
[Le 18 juin 1996] Serge July claironne "l'indépendance, c'est très simple : il faut que ça marche, il faut gagner de l'argent.".


Pierre Rimbert, Libération de Sartre à Rothschild, Raisons d'agir Editions, 2005.

18.4.12

~~

Je suis une personne qui a des intuitions de liberté (comme tout prisonnier enchaîné) et construit des représentations - elles-mêmes étant des ombres - d'individus qui brisent leurs chaînes et tournent leurs visages vers la lumière.



J. M. Coetzee, Doubling the Point: Essays and Interviews, Harvard University Press, 1992.

16.4.12

60° Latitude nord


Il faut maintenant poser sur Jérôme un regard bienveillant que les incertitudes du personnage ne voileront pas : un gosse de vingt ans empli d'une exceptionnelle gravité, née d'une conjoncture à laquelle vous comme moi aurions pu être confrontés sans pour autant en tirer les mêmes conclusions. Le moment de l'histoire où nous surgissons, les déterminants familiaux plus ou moins supportables qui nous sont impartis, les goûts et les dégoûts habiles à nous pousser dans des retranchements pas toujours très bien fortifiés, voilà le lot, la matière palpable jusqu'à l'ivresse.


Mathieu Riboulet, L'Amant des morts, Verdier, 2008.

12.4.12

~

A human soul above and beneath classification, a soul blessedly untouched by doctrine, untouched by history, a soul stirring its wings within that stiff sarcophagus, murmuring behind that clownish mask.


J. M. Coetzee, Life and Times of Michael K, Ravan Press, 1983.

30.3.12

They want you for their slave


L'armement massif des esclaves constitue une des clés de la conservation des colonies par la République et constitue une garantie de la liberté. D'ailleurs, Toussaint Louverture se saisissait souvent d'un fusil lors des revues de ses troupes et s'écriait : « Voilà notre liberté ! ».


Frédéric Régent, « II. Pourquoi faire l'histoire de la Révolution par les colonies ? » in Jean-Luc Chappey, Bernard Gainot, Guillaume Mazeau, Frédéric Régent, Pierre Serna (membres de l'Institut d'histoire de la Révolution française), Pour quoi faire la Révolution, Agone éd., coll. Passé & Présent-CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire), 2012.

21.3.12

vox humana


Un médecin militaire m'a appris que les balles vont plus vite que le son et ainsi ceux qui meurent sur le coup n'entendent jamais le bruit de leur mort. Elle les saisit, au milieu d'une pensée, d'une parole ou d'un rire, et ils l'ignorent à jamais...

Jérôme Ferrari, Dans le secret, Actes Sud, 2007.

6.3.12

entre dans ta resserre


La vérité est que je suis un de ces êtres faibles qui ont besoin d'une raison de vivre et dont la faiblesse est si parfaite que, ne trouvant bien sûr aucune raison, il n'en continuent pas moins à vivre.

Jérôme Ferrari, Dans le secret, Actes Sud, 2007.

28.2.12

j'enjambe des grappes de gendarmes, pas les militaires, les insectes,


J'écoute un album d'easy listening des Beastie Boys pour essayer de me persuader que je suis un mec super cool alors qu'en fait je ne rêve que de cramer des baraques, massacrer des villages, piller, empoisonner des puits, tuer, détruire, arracher des vêtements, baiser sans enlever mes bottes. Mais bon, on ne fait pas toujours ce que bon nous semble dans la vie et donc j'écoute plutôt les Beastie Boys en buvant du café.

Le Tampographe Sardon (http://le-tampographe-sardon.blogspot.com/), « Caveau de famille », 11 avril 2011.



22.2.12

amor matris


La vie c'est de la poussière entre les orteils. La vie c'est de la poussière entre les dents. La vie c'est mordre la poussière.


J. M. Coetzee, Age of Iron, Martin Secker & Warburg, 1990.

14.2.12

Le passé, c'est un luxe de propriétaire.


Moi, je ne sais pas profiter de l'occasion : je vais au hasard, vide et calme, sous ce ciel inutilisé.

Mercredi
Il ne faut pas avoir peur.

Jeudi

Écrit quatre pages. Ensuite, un long moment de bonheur.



Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938.