3.6.11

Dans la mémoire de mon téléphone - quatorzième


Huit façons de montrer que la tristesse n'est pas "ce sentiment niais qu'est la nostalgie" (Eric Hazan) mais, enfin, ne vaut pas tripette :








27.5.11

les mères qui font comme il ne s'agissait pas d'elles en permanence


Le plus comique chez la plupart des gens c'est qu'il s'imaginent que cette vie est la seule qu'ils auront à vivre : ils la remplissent de panique, de souffrance, de mérite et de gloire. Ils prennent un oiseau de métal entre Los Angleles et New York, mais ils n'ont toujours pas compris l'essentiel : Dieu n'est pas au bureau et il ne répond pas au téléphone - pigé ? Vous ne serez pas sauvés, mes frères et soeurs, vous serez réaffectés. La seule personne que j'aie jamais vue qui se comportait comme s'il le savait, c'était Vince, qui dans une vie antérieure avait dû être pourceau dans la fange. Aucun de nous ne se souvient vraiment où il était. Nous ne savons pas. Il avait le rire facile, se donnait des claques sur sa grosse cuisse épaisse, mangeait des beignets et riait comme si chaque jour était un jour de congé, ce qui est le cas : nous sommes en congé d'être quelqu'un d'autre. Vince était le premier homme que je rencontrais qui n'était pas persuadé de se posséder.


Andrew O'Hagan, Vies et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe, Christian Bourgois, 2010.

23.5.11

La cité blanche



"Si le vertige auquel je tiens comme à un attribut de ma qualité virait doucement vers plus de concision, plus de liberté, hors du harcèlement, on aurait un jour plus clair."


Nicolas de Staël, lettre à Jacques Dubourg, Antibes, décembre 1954, cité par Edith de la Héronnière in "Nicolas de Staël à Antibes", texte paru dans la N.R.F. n° 396 (janvier 1986) et repris dans Promenade parmi les tons Voisins, Editions Isolato, 2007.

18.5.11

on sait ce qu'on porte en soi



Le tableau c'est Guernica : à peine lève-t-on les yeux au-delà des pans de bitume qui signifient que la cité est là, qu'on se dit qu'on repartirait se coucher, ce qui serait bien mieux. Et pour autant on est quelqu'un de précieux, d'une nature positive, inventive, on sait ce qu'on porte en soi.

(...)

De vrais pères de famille, de vrais appartements parfaitement décorés. Ni la révolution ni la contestation, plutôt le regard d'un haut et très chancelant pudding fait de couches disparates.


Gérard Manset, Visage d'un dieu inca, Gallimard, coll. L'Arpenteur, 2011

10.5.11

et je ne vous quitterai pas


Nous ne serons jamais assez attentifs aux attitudes, à la cruauté, aux convulsions, aux inventions, aux blessures, à la beauté, aux jeux de cet enfant vivant près de nous avec ses trois mains, et qui se nomme le présent.

René Char, cité par François Mitterrand à l'occasion du colloque Création et développement à la Sorbonne, 13 février 1983.

7.5.11

Cent ans et plus



CZAR - Prononcer tzar et de temps en temps autocrate.
DIPLÔME - Signe de science. Ne prouve rien.
GUERRE - Tonner contre.
GULF STREAM - Ville célèbre de Norvège, nouvellement découverte.
HEUREUX - En parlant d'une homme heureux : "Il est né coiffé". On ne sait pas ce que cela signifie, et l'interlocuteur non plus.
LITTÉRATURE - Occupation des oisifs.
PARRAIN - Toujours le père du filleul.
PHÉNIX - Beau nom pour une compagnie d'assurances contre l'incendie.
YVETOT - Voir Yvetot et mourir ! (v. Naples et Séville).


Gustave Flaubert, Dictionnaire des idées reçues, initié en 1847, paru en 1911 (posthume).

3.5.11

Le Corps de mon ennemi

Au matin, je vis avec joie sous l'arbre le corps de mon ennemi.


William Blake, repris dans le titre et la fin du film d'Henri Verneuil, Le Corps de mon ennemi, 1976, avec Jean-Paul Belmondo (LE corps du cinéma français), Bernard Blier (l'Ennemi), Marie-France Pisier (bien joli corps dont l'âme repose depuis peu) et Claude Brosset (corps androgine).

2.5.11

Où mène cet enfoncement


J’ai remarqué qu’une vaste trappe, à l’arrière, enfonçait vers les sous-sols. Mais il n’avait pas de veste, et dans les sous-sols on ne va pas sans veste. J’y vais. Je vais voir où mène cet enfoncement (il y a partout de ces enfoncements, mais nul qui mène au même endroit). Je regarde la photo : pleurait-il cet homme, où c’est moi qui invente ?

François Bon, "roman-photo | l’homme qui pleure", le tiers livre {http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2527}, 2 mai 2011.

24.4.11

Il repose, comme on dit,


Tout comme Paul, j'avais, il faut bien le dire, une fois de plus abusé de mon existence, j'en avais exagérément présumé, et donc j'avais usé et abusé de moi bien au-delà de toutes mes possibilités, j'avais usé et abusé de tout bien au-delà de tout ce qui est possible, avec ce même manque maladif de ménagements pour moi et pour quoi que ce soit, qui un beau jour a détruit Paul, et qui, tout comme Paul, me détruira moi aussi un de ces jours, car tout comme Paul a été tué par ses illusions maladives sur lui-même et sur le monde, moi aussi, tôt ou tard, je serai tué par mes illusions maladives sur moi-même et le monde.


Thomas Bernhard, Le neveu de Wittgenstein. Une amitié (Eine Freundschaft), 1982.

12.4.11

Primero estaba el mar


Au commencement était la mer. Tout était obscur. Il n'y avait ni soleil, ni lune, ni hommes, ni animaux, ni plantes. La mer recouvrait tout. La mer était la mère. La mère n'était ni femme, ni chose, ni rien. Elle était l'esprit de ce qui allait advenir et elle était pensée et mémoire.


Tomás González, Au commencement était la mer, Carnets Nord (traduction de l'espagnol - Colombie - par Delphine Valentin), 1983.

10.4.11

Service volé

Mac Enroe a un truc glandulaire à lui : la colère déclenche un afflux d'adrénaline, ça permet de survoler la partie, de la téléviser intérieurement, de planer sur le terrain comme si c'était une rediffusion de l'espace en jeu (...) Et en plus son père qui est là, un peu tassé et féminisé, comme une mère, et qui le regarde... Père et fils... Tout le monde comprend que Mme Mac Enroe a été mangée par son fils après avoir mangé son mari... Il gagne... C'est une fable pour tous les temps...



Philippe Sollers, Femmes, Gallimard, 1983.

2.4.11

La Convention

Lieu immense. Tous les types, inhumains et surhumains étaient là. Amas épique d'antagonismes. Guillotin évitant David, Bazire insultant Chabot, Guadet raillant Saint-Just, Vergniaud dédaignant Danton, Louvet attaquant Robespierre, Buzot dénonçant Egalité, Chambon flétrissant Pache, tous exécrant Marat.



Victor Hugo, Quatrevingt-treize, 1874.

29.3.11

#genius



Il tomba sur eux l'ombre d'un homme géant. Son tablier s'arrêtait à mi-cuisse. Camier le regarda, lui regarda Mercier et Mercier se mit à regarder Camier. Ainsi, sans que les regards se croisassent, fut-il engendré des images d'une grande complexité, chacun jouissant de soi-même en trois versions distinctes et simultanées et en même temps, quoique plus obscurément, des trois versions de soi dont jouissaient les deux autres, soit au total neuf images difficilement conciliables, sans parler des excitations nombreuses et confuses de bousculant dans les marges du champ. Cela faisait un mélange plutôt pénible, mais instructif, instructif. Ajoutez-y les multiples regards dont les trois étaient l'objet, au milieu d'un nouveau silence, et vous aurez une faible idée de ce à quoi on s'expose en voulant faire le malin...

Samuel Beckett, Mercier et Camier, Minuit, 1946

23.3.11

Dialogue originaire





Les femmes étant la nuit, la grande nuit des ventres, la nuit rouge et noire du plaisir, de l'enfantement, des fins dernières.

Richard Millet, Lauve le pur, P.O.L, 2000.


Je cherche à faire un pas de plus vers la source de l'effroi que les hommes ressentent quand ils songent à ce qu'ils furent avant que leur corps projetât une ombre dans ce monde.

Pascal Quignard, La Nuit sexuelle, Flammarion, 2007.



15.3.11

"Rien n'est plus déprimant que le libre cours"


J'ai commencé à écrire, dit-il, pour me nettoyer la tête. Pas parce que j'avais "quelque chose à dire" et parce que je voulais produire de beaux objets ou raconter de belles histoires mais tout simplement pour me nettoyer la tête et m'empêcher de devenir fou. Un peu comme le jeune Swift, dit-il, qui nous apprend dans une de ses premières lettres que son esprit était "pareil à un spectre qu'on fait apparaître, qui jouerait de mauvais tours si on ne lui donnait pas un peu de travail". Les critiques et les essayistes littéraires, dit-il, ne comprendront jamais cela. Pour eux un bon roman embrasse des idées ou révèlent ce qu'ils appellent les profondeurs de la souffrance humaine ou encore les transporte dans des contrées magiques. Découvrir ma poitrine ne m'intéresse pas, dit-il, pas plus que crier à voix haute que je crois à la liberté devant l'oppression et que je suis contre la torture. Mais coller des ailes et des queues à mes personnages pour qu'ils puissent donner libre cours à leur désir ne m'intéresse pas davantage. Rien n'est plus déprimant que le libre cours, dit-il. Je n'écris pas afin de me laisser aller à l'imagination, mais afin d'y échapper. C'est pour cela que je dis que je suis un réaliste. C'est pour cela que je suis un réaliste.
(...)

Bien sûr, dit-il, il n'y a aucune raison que d'autres que moi s'intéressent au comment et au pourquoi de ma manière de me nettoyer ma tête ou de donner un peu de travail au spectre que j'ai fait apparaître, et pourtant il y a quelque chose chez les êtres humains qui les pousse désespérément à être compris et applaudis. La compréhension seule est déjà quelque chose, mais la compréhension et les applaudissements sont ce que nous cherchons vraiment. Et bien sur je ne suis pas une exception.

Gabriel Josipovici, Moo Pak, Quidam Editeur, 2011 pour la trad. française de Bernard Hoepffner


14.3.11

Petit taré. Vieille larve.


Après un petit-déjeuner où Bonneval, mourant, réussit à tirer son épingle du jeu en résumant, en langage clair, un article très technique paru dans Le Chasseur français sur la pêche du sandre au poisson mort posé, les choses allèrent à peu près de soi, surtout après que Bonneval eut finalement combiné un stratagème qui lui permit d'échapper aux miradors et de se faufiler dans le grand salon où il agrippa d'une main crochue, et avec l'équivalent d'un hurlement sauvage, une bouteille de champagne éventé, mais encore à demi pleine.


Frédéric Berthet, Daimler s'en va, Gallimard, 1988 (repris en coll. "La petite vermillon", Ed. La Table ronde, 2011).

10.3.11

Italique et majuscules


Quelqu'un se souvient-il encore de la merveilleuse extermination de Saint-Pierre Martinique, où trente mille êtres humains furent anéantis, en trente secondes, par le souffle silencieux d'un volcan du voisinage ?

(...)

Vous a-t-on dit, cependant, qu'il y eut un homme épargné, un seul, et que cet homme était précisément un CONDAMNE A MORT ? On se réjouissait, je suppose, d'assister à son exécution, on en parlait dans les familles honorables, on était sans doute impatient de ce supplice, et il fut le témoin unique de l'exécution de la multitude !... Vous croyez, peut-être que je vous sers un apologue. Eh ! bien, non. Ce condamné à mort, c'est vous-même. On a voulu exécuter le silence et on n'a réussi qu'à faire de vous l'habitant solitaire d'une nécropole silencieuse.


Léon Bloy, "L'Enragé volontaire ou la Conspiration du silence", in Histoires désobligeantes (1894), Ed. L'arbre vengeur.

7.3.11

May Bartram



La conscience du passé joua pour lui le rôle que joue un enfant perdu ou volé pour un père inconsolable, mais il se mit en quête de cette conscience comme on cherche un coupable.


Henry James, La Bête dans la jungle, 1903.

3.3.11

Littérature pour amoureux


J'ai gardé le silence pendant un moment puis je lui ai demandé ensuite si réellement il croyait que Roberto Bolaño avait aidé le petit bossu rien que parce qu'il avait été amoureux il y a des années d'une Mexicaine et que le petit bossu était lui aussi mexicain. Oui, dit le guitariste, on dirait de la mauvaise littérature pour amoureux, mais je ne trouve aucune autre explication, je veux dire qu'en ce temps-là Bolaño ne faisait pas dans la solidarité, ou le désespoir, deux bonnes raison pour aider le Mexicain. En revanche, dans la nostalgie...

Roberto Bolaño, Littérature pour amoureux, in Anvers, Christian Bourgois, 2004.

25.2.11

On ne pourrait me guérir que de ne plus écrire




On ne pourrait me guérir que de ne plus écrire, mais je ne me plains jamais du reste. Toute ma joie de vivre se tient dans cette tension et ce va-et-vient, ce jeu intérieur entre un mal que je sais depuis l'enfance être celui de tous les humains à la fois, à savoir de n'être que cela, humain dans un monde minéral, végétal, animal, divin, et une guérison dont personne ne voudrait, qui me priverait, en cas de réussite, de tout courage, de tout désir, de tout plaisir d'aller toujours au-delà, en avant - et dont par intérêt bien compris depuis longtemps, je ne veux pas.

Pierre Guyotat, Coma, Mercure de France, 2006

19.2.11

Sylvia


Une fois je me suis retrouvé à la morgue, Sylvia étendue devant moi, un drap blanc remonté jusqu'au menton. Comme au bon vieux temps, nous deux dans une petite pièce, Sylvia en train de dormir, moi en train de me morfondre. Je me mettais à pleurer, je la suppliais, ne faisais aucune concession à la réalité. La réalité se résumait à mon besoin, plus réel que la mort. Sylvia devait arrêter cette comédie. Il fallait qu'elle ouvre les yeux, qu'elle se lève. Alors elle se levait. Je la prenais dans mes bras et lui demandais si elle voulait aller au cinéma. Elle répondait que oui, mais est-ce qu'on ne pourrait pas manger quelque chose avant ? Je lui disais qu'on ferait ce qu'elle voudrait, et nous partions à la recherche d'un restaurant, désespérément heureux.


Leonard Michaels, Sylvia, 1990, éd. Christian Bourgois pour la trad. française de Céline Leroy.

10.2.11

Du verbe myoper


Impatient je guette mes absences
J'avoue ma perte me convient
J'applaudis a mes défaillances
Conscience ne m'est d'aucun soutien
La vérité ne me vaut rien
Je renoncerais au sens
Ainsi qu'à toute science
Pour un seul moment d'absence
Pour un seul moment d'absence

Paupières closes je laisse dans le flou
Les choses prendre de l'avance
Volontiers je myoperais tout
Et perdrais connaissance
Pour un seul moment d'absence
Pour un seul moment d'absence
Pour un seul moment d'absence
Pour un seul moment d'absence

Bertrand Betsch - "Pour un seul moment d'absence" {http://www.virginmega.fr/musique/titre/pour-un-seul-moment-d-absence-bertrand-betsch-102731371,page1.htm}, La soupe à la grimace, Labels-Lithium, 1997.

8.2.11

"the sight of an open fire"


Les ponts ne brûlent que rarement, et les villes ne prennent feu qu'avec méthode, dans un ordre établi, les unes après les autres, à la saison des incendies.


Fédor Dostoïevski, Les Démons (troisième partie), 1871.

29.1.11

Immortel enfer


Ce qui m'a toujours intéressé dans les avant-gardes, c'est le moment où elles finissent par composer avec le pouvoir, sortant de l'Histoire pour ressembler à des balcons avancés sur l'abîme.

(...)

Le plus inquiétant n'est pas que les romans paraissent sans être lus, ni qu'on les retrouve en masse chez les revendeurs, mais qu'il existe des bibliothèques pour les renfermer et où ils ne se détruisent pas biologiquement. Le nouvel enfer des bibliothèques est le dépôt légal. Penser, de la même façon, que l'ensemble des émissions de télévision et de radio et même les archives personnelles de chaque citoyen sont devenues indestructibles revient à faire de la mémoire un lieu non plus sacré, mais infernal, comme l'immortalité.


Richard Millet, L'Enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, Gallimard, 2010.

24.1.11

Nerfs optiques


Je suis myope (une myopie physique devenue morale avec le temps, tous les myopes en font l’expérience : on se familiarise avec une netteté de proximité, on se flatte à tort ou à raison d’approcher les choses, la maladresse passe pour une forme de connaissance intime, ce qu’elle n’est pas toujours, et chaque détail très précis prend place dans un univers fumeux).


Pierre Senges in Arno Bertina, Pierre Senges, Correspondance, Revue critique de fixxion française contemporaine, n°1, 2010, http://www.revue-critique-de-fixxion-francaise-contemporaine.org/francais/publications/no1/correspondance_senges_bertina_fr.html

20.1.11

The Chicken or the Egg(er)

2) La domestication du feu, mais vraiment, façon caniche de concours
5) L'élucidation de la vieille et lassante énigme de l'œuf et de la poule, ainsi résolue : la première poule naquit du deuxième œuf et le premier œuf fut pondu par la deuxième poule.
8) La Symphonie du Nouveau Monde (pièce musicale pour tambour d'eau et flûte d'os)
9) La récupération des forces pesantes de la paresse employées aux tâches anciennement dévolues à l'effort.
20) Le moteur à blouse (?)
21) L'indispensable trigore (?)
22) Le jeu des treize boules (?)
23) Le cycle des Contes de l'avant-veille et du surlendemain.
24) Le suffering-ball, simple sac de cuir empli de sable qui - par ricochet, déplacement, transfert - encaisse les douleurs à notre place.
25) Le parapluie inoubliable
26) La séparation chirurgicale de la poésie et de la mièvrerie sur toute la longueur de la langue de la chair.

[Inventions, découvertes et créations attribuées par Albert Moindre à Dino Egger]
Eric Chevillard, Dino Egger, éditions de Minuit, 2011

12.1.11

Birds of the same feather flock together / Congested on a majestic street corner

- Alors ? Tes premières impressions ?
Coudes sur la table. Un crayon dans la main. Il annote un plan masse. Opération rue piétonne en centre-ville.
- Pas trop déstabilisé ? Le terrain, on dira ce qu'on voudra, y a que ça dans la vie. Les maquettes, ça m'intéresse, j'adore dessiner. Mais être là, en vrai, les bottes dans la boue, avec des mecs sur les grues qui lèvent des blocs : c'est le vrai bonheur.
- Ça fait quoi ? Quinze jours ?
- La période probatoire.
- Tu as l'air entier. Épargné par les fauves ?
Les cafés arrivent sur un plateau. Sucres et sucrettes. Carrés de chocolat. Tout le monde est détendu.
- Un informateur ? Pourquoi pas ? Il ne demande pas à être rémunéré ?
- Parce que sinon, ça craint.
- Non ? Formidable. Soutien : 100% Rodolphe, tu m'as trouvé la perle. Je sens que ça va être formidable cette étude. Tu sais que je suis impatient de la lire.
- Le résumé de la thèse m'avait impressionné. C'était où déjà ? En Chine ?
- Chicago.
- Ah oui. Je me souviens. La pègre. Impressionnant.
- Pour nous, cette étude est une étape capitale du process. Qui sont ces gens ? Je ne les connais pas. Je veux que tu me les montres. Portraits de famille. Appartements. Comprendre comment ils pensent, comment ils fonctionnent. Comment ils travaillent. Les ados. Les parents. Les jeunes. Les vieux. Il ont des chiens ? Ça m'intéresse. Tout m'intéresse.
- Les moyens du marketing one to one appliqués à la conception grande échelle.
- Si j'ai pas ça, comment je fais pour travailler ? Pour répondre à leurs besoins ?
- On ne peut pas.
De la curiosité. Je veux que tu me recrées leur univers. Ce n'est pas de la sociologie, c'est un jeu vidéo. Je veux me déplacer là-dedans. C'est quoi cette porte ?
- Enfonce. Un petit malin qui s'introduit partout. Tu fais gaffe quand même, on ne sait jamais.
- Prends des risques. Vraiment. C'est pour la bonne cause.
- Il va demander une prime.
- Refusée. Je veux comprendre leur mentalité, leur culture. Techniquement, j'ai les solutions. Les Pigeonniers, on rase. Liquidés. Oublie. Mais est-ce que ça peut suffire d'avoir dit ça ?
- A un moment, il faudra reconstruire.
- Rodolphe, dans mes bras !

Charles Robinson, Dans les cités, Editions du Seuil, Collection Fiction & Cie, 2011

Cannibal Ox, Pigeon in Cold Vein, Definitive Jux Records, 2001 pour le titre

7.1.11

Black is the colour of my true love's hair


Encore trop jeune pour qu'on me traite de sale renoi
Je me sens proche de Négros plus noirs que moi.


Booba, "Foetus", Autopsie vol. 3, Les inédits, 2009.

4.1.11

Au courrier des lecteurs


La nuit descend
Au jardin caché,
Se fond dans le champ des rivières
Et légère, recouvre
L’arbre, l’enfant
Voguant sur le même rêve, buvant au même soleil


André Rochedy, L'Enfant de songe, Ed. Arbre à paroles, 2001.

12.12.10

Deborah Zeller



Cavanaugh rit. L'expression de chacun s'aiguisa, vorace, on s'esclaffa avec lui de même que si nous avions profité d'une permission inattendue.

(...)

Les choses n'ont de sens dans le monde humain que dans la mesure où elles n'en ont pas.

(...)

Elle avait vidé son cendrier par terre, histoire de mettre un peu de désordre dans le monde pour qu'il ne soit pas différent d'elle.

(...)

Quand elle est là, je n'ai pas besoin d'essayer de vivre.



Leonard Michaels, The Men's Club, 1978 (dans la traduction de Céline Leroy, Le Club, éditions Christian Bourgois, 2010).

7.12.10

Meme



Même les oeuvres qui demeurent sont à leur tour débattues, interprétées, viciées par les gloses comme par de grosses mains pleines de doigts, trahies, dévoyées.



Eric Chevillard, Dino Egger, Editions de Minuit, à paraître le 20 janvier 2011.

2.12.10

"On ne vous oubliera jamais"

Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l'Homme ne s'y réalise-t-il pas — il réalise.



Emil Cioran, Sur les cimes du désespoir, 1934.

29.11.10

Sailor & Lula





[Marin] veut que le monde se répète cent mille fois, comme aloulou cent mille fois sans jamais un son en moins ni en trop, la même chose toujours, le même bonheur pour l'éternité, les feuilles, les bourgeons. Les feuilles, les fleurs, les fruits, les bourgeons et jamais aucun vide.





Eugène Savitzkaya, Marin mon cœur, Minuit, 1992.

25.11.10

Petrouchka


Il n'y a rien de plus rusé que sa personne propre, parce qu'on n'y croit jamais.



Fédor Dostoïevski, Les Démons (deuxième partie), 1871.

10.11.10

Ta Barnacle


Nora arrive avec deux ans de retard, à cinq heures précises.


Patrick Lapeyre, La vie est brève et le désir sans fin, P.O.L, 2010

2.11.10

Boire du genièvre jusqu'à défaillir

Nous étions six ou sept. Encore jeunes, et tristes, aimant les livres, les lapins, les orages, courir et dormir, nager dans les étangs proches, marcher la nuit et rentrer à l'aube les chaussures trempées, le front glacé, construire des machines sans aucun usage, de monstrueuses machines, boire du genièvre jusqu'à défaillir, vomir par la fenêtre, cracher, siffler, mourir pour rien, tourner les manivelles, tracer des plans, projeter des voyages, entreprendre, manger des fruits avec leur peau, dessiner sur les murs et les pavés de la ferme, faire du feu, détruire les portes, casser les tuiles, défoncer, tuer la volaille, ces oiseaux omniprésents, cette volaille au ras de terre, dans les trous, dans le foin, sous l'herbe, parmi la pourriture. Nous étions architectes, mécaniciens, oisifs. Surtout pas fermiers. Nous aurions fait de piètres cultivateurs, incapables de distinguer un épi d'orge d'un épi de blé, l'ivraie du froment, le bambou de la canne à sucre, la ciguë du persil, le vent du nord du vent du sud, l'automne du printemps. Éleveurs, nous aurions à coup sûr confondu tous les bestiaux, les femelles et les mâles, l'âne et le cheval, et nourri les vaches avec des pommes de terre, et les marchands nous auraient roulés et, trompés, nous ne nous serions même pas défendus, ignorant des coutumes et n'éprouvant aucun intérêt pour elles.

Eugène Savitzkaya, La traversée de l'Afrique, Minuit, 1979

25.10.10

Poisson soluble


C'est vivre et cesser de vivre qui sont des réponses imaginaires.
L'existence est ailleurs.

André Breton, Manifeste du surréalisme, 1924.

19.10.10

Combien mesure donc la côte de Bretagne ?



Après cela, on remplace notre homme par une souris, puis par une mouche, et ainsi de suite. Encore une fois, plus près l’on veut se tenir de la côte, plus longue sera, inévitablement, la distance à parcourir.


Benoît Mandelbrot (1924-2010), Les objets fractals, Flammarion, 1975.

9.10.10

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut


Ne Payez Pas Pour Avoir Les Dents Blanches.


Découvrez le secret, trouvé par une maman, pour garder les dents blanches pour moins de 1€.


(Almost) random spam.

2.10.10

Quelle question


Ce qui vous empêche de devenir fou.


Antoine Volodine : Avoir vu la folie de très près. Des cachets qu'ils me donnent. J'en ignore le nom.
Lutz Bassmann :
Manuela Draeger : La peur de devenir folle.


Chronic'art, "Les écrivains post-exotiques par eux-mêmes", n° 68, septembre 2010.

23.9.10

Comment se faire inviter en Belgique (Louvain get ready)


(...) l'essentiel était de rester actif, de maintenir une activité intellectuelle minimale, car un policier complètement inactif se décourage, et devient de ce fait incapable de réagir lorsque les faits importants commencent à se manifester.
Curieusement, [le commissaire] formulait ainsi sans le savoir des recommandations presque identiques à celles que devait donner Houellebecq au sujet de son métier d'écrivain, l'unique fois où il accepta d'animer un atelier de creative writing, à l'université de Louvain-la-Neuve, en avril 2011.


Michel Houellebecq, La Carte et le Territoire, Flammarion, 2010.

20.9.10

Les propriétaires de chiens devraient se méfier

"Je t'en supplie maîtresse mets-moi ma laisse, je t'en supplie fais-moi faire ma petite promenade, je t'en supplie regarde-moi faire caca , oh ma maîtresse, je t'en supplie oh oui tire sur ma laisse, jette-moi un hérisson en plastique qui fait pouët, donne-moi des claques quand je me frotte contre ta cuisse ma maîtresse, donne-moi des boulettes de viande pourrie à manger dans une gamelle en plastique rouge, appelle-moi Kiki oh ma maîtresse oui appelle-moi encore Kiki!".



Le Tampographe Sardon (http://le-tampographe-sardon.blogspot.com/), "I wanna be your dog", 20 septembre 2010.

13.9.10

Fluctuat Nec Mergitur


L'infime Delanoë sans honte et sans remords

Ses projets infamants son sourire de pendu

Son existence même qui sans cesse déshonore

De la simple raison les derniers détritus



Philippe Muray, chanson "Sans moi", Minimum respect, Les Belles lettres, 2003

6.9.10

Bled & Bescherelle


Ramuz est en délicatesse volontaire avec la grammaire, fondant le métal de sa langue vernaculaire dans le pouvoir d’évocation de sa prose.

Volodine est en délicatesse volontaire avec l’orthographe, prenant appui sur la formule « Omar m’a tuer » pour décupler la puissance de ses écrits.

1.9.10

Compson & Ferguson



Dans Le Bruit et la Fureur (1929), Quentin Compson brise sa montre : il fait montre d’indépendance vis-à-vis du passage du temps.
Dans Twin Peaks (1990), Madeleine Ferguson brise ses lunettes : elle affirme son autonomie vis-à-vis du spectacle du monde.

24.8.10

Dialogue vendémiaire



Dans la ville illustre grouillant de touristes excédés par les touristes, épuisés par la corvée des visites obligatoires, harcelés par les restaurateurs et les échoppiers, seuls semblent en vacances, torses nus dans le bleu du ciel, trois ouvriers sur un toit.





Eric Chevillard, "982" (mardi 24 août 2010), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

18.8.10

Summer teasing


"un pyjama rayé gris qui le fait vaguement ressembler à un bagnard de feuilleton télévisé"


AFP, 10 août 2010.

7.8.10

Ta mémoire coule à l'extérieur de tes yeux



De nouveau, quelque chose explose à l'étage. Par une fenêtre s'envole une torsade torrentueuse, tantôt orange, tantôt très noire.
La Mémé Holgolde agite sa hache en tremblant de rage.
- Amenez-le moi, ce fils de pute, demande-t-elle.
Puis c'est le matin. Une aube infâme sur la rue Kordobane.
Tout a été réduit en cendres.


Manuela Draeger (Antoine Volodine), Onze rêves de suie, "La bolcho pride", L'Olivier, à paraître le 9 septembre 2010.

2.8.10

Italiques quinze ans plus tôt



Je suis un comédien, un pitre qui joue une farce sinistre. Et cette farce doit être jouée jusqu'au bout.
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Peut-être tous les hommes ont-ils une grande âme collective ; tous des visages du même homme.


Que feras-tu de moi ? Dans quel cercle de l'enfer voudras-tu me reléguer, parmi les réprouvés de quelle espèce ?
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Aide-moi à ne pas te trahir.


Nous sommes des hommes. C'est la faute, non l'excuse. La faute.
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Même si tu meurs, tu n'as pas abandonné tes frères.


Qu'avez-vous fait de moi, mon Dieu, qu'avez-vous fait de moi ?
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Est-ce que tu as cru que tes souffrances seraient moins grandes parce que tu aimais le bien ?


Oh, la pauvreté de notre âme !
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Oh mon ami de ces années resplendissantes. Aide-moi à te quitter.


Voici les frontières du monde. De salles d'interrogatoire. Des cellules et des couloirs sans fin. Cet affreux ciel jaune. Des corps perdus. Des âmes perdues. La nudité intolérable.
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Où est ton étincelle maintenant ?


Mais je n'ai plus d'âme.
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Où est cet endroit où nous étions ensemble ?




Jérôme Ferrari, Où j'ai laissé mon âme, Actes Sud, à paraître le 18 août 2010.
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Terrence Malick, The Thin Red Line (1998), dialogues traduits par Michel Chion in La Ligne rouge, Les éditions de la Transparence / Cinéphilie, 2005 (British Film Institute, 2004, pour l'édition originale en anglais).