Elles ne lui étaient pas destinées. Ni cette lettre ni cette femme. Contre sa poitrine il sent les feuillets se courber. L’enveloppe ne sera jamais décachetée. Il regarde s’agiter le chapeau du mari. La lettre est pour la femme. Elle ne sera jamais remise. S’il l’avait écrite à temps, peut-être aurait-il pu modifier le cours des choses, repousser l’échéance, compromettre le mariage de sa bien-aimée. Mais aujourd’hui il est ici, entouré de convives, statique, les pieds sur un banc. Inattentif aux consignes du photographe que cherche à relayer l’époux. La messe vient de laisser place à cette nouvelle cérémonie, presque aussi longue, aussi inhumaine, aussi triste. Le maître de cette cérémonie ne cesse de lever puis rabaisser un voile foncé au-dessus de sa tête. A mesure que se répètent ses allées et venues autour du trépied en bois, ses mouvements gagnent en rythme. Tel un torero, il se dandine tantôt courbé tantôt droit comme un i. La mise au point de l’appareil s’éternise. Les enfants ne sont pas longs à s’impatienter. Leur mouvement perpétuel angoisse. Dès les premières minutes un conseil improvisé décide qu’ils seront absents des clichés. Dans le centre du groupe, vers le haut et la gauche, lui ne bouge pas. S’il en juge par le pouvoir d’hypnose qu’exerce sur lui le chapeau nuptial, il ne saurait être flou. Pas un mouvement du crâne ni des membres : la machine va capter un signal d’une limpidité sans pareille. Seule la cage thoracique bat la chamade, ce qui est invisible à l’œil indifférent. Les existences doivent pourtant connaître un plus beau trajet que ce fleuve de boue, qui prend sa source à cet instant pour lui.
Le photographe est à l’agonie, ses répliques intérieures claquent les unes à la suite des autres. J’effectue un dernier réglage. J’actionne le déclencheur. Je dis la phrase du petit oiseau et je rentre me coucher. Le produit réagit dans un nuage blanc éblouissant et un bruit de sac de farine qu’on éventre.
Les particules volent dans les airs telles des luges en forêt. Comment a-t-il pu penser un seul instant que la missive sur son torse serait un bouclier contre quoi que ce soit ? La lettre est un poignard. La poudre n’est pas toute retombée que son cœur est transpercé de part en part. L’organe s’écroule sur lui-même. Il est soudain énorme puis minuscule, ses tissus calcinés, sa chair vitale vitrifiée comme sous l’action d’une pâte de dynamite. Son propriétaire moribond vacille. Un long soupir traduit son tourment et peine à en couvrir l’ampleur. Mais la foule de toutes façons s’agite. Personne n’a fait attention. Certains ont sursauté plus que de raison en voyant la décharge lumineuse. D’autres sont pressés de retrouver quelqu’un. Des têtes ont pivoté mais de manière très furtive, encore domptées par les cris du photographe. Toujours dans la même direction, regardez toujours dans la même direction ou votre visage sera effacé. Vous serez venus pour rien. Il fixe toujours le chapeau, mais le chapeau n’est plus là. A sa place est un regard, le regard de la femme qui désormais ne l’atteint plus. Il ne voit pas qu’elle pleure. Qu’elle échoue à le dissimuler. Sa robe se macule pour quelques secondes, presque rien, d’une tâche oblongue. Couleur gris clair. Deux doigts gantés de dentelle viennent se poser à l’endroit précis, sur cette forme infime évoquant une cible. Elle ressent alors la circulation de son sang comme une entaille qui suppure. Elle seule perçoit le brouillard qui s’étend depuis l’éclair. Soudain on emmène au loin l’épouse, elle tourne la tête mais rien n’y fait. Il est parti. Elle devra avoir essuyé ses deux larmes quand elle entendra encore ce son qui persiste. Un écho dans les limbes. Sombre, insensé.
13.6.08
L'éclat
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10.6.08
There There
Perhaps the most terrible (or wonderful) thing that can happen to an imaginative youth, aside from the curse (or blessing) of imagination itself, is to be exposed without preparation to the life outside his or her own sphere - the sudden revelation that there is a there out there.
Tom Robbins, Jitterbug Perfume, Bantam Books, 1984.
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8.6.08
Métaphysique du cuivre
Johnny a abandonné le langage hot parce que ce langage violemmenr érotique était trop passif pour lui. Chez lui, le désir s'oppose au plaisir et l'en frustre parce que le désir le force à aller de l'avant et l'empêche de considérer comme des audaces les trouvailles du jazz traditionnel. C'est pour cela, je crois, que Johnny n'aime pas beaucoup les blues ou le masochisme et les nostalgies... Mais j'ai parlé de tout cela dans mon livre, et j'ai montré comment le renoncement à la satisfaction immédiate avait amené Johnny à élaborer un nouveau langage qu'il poussait aujourd'hui, avec d'autres musiciens, jusque dans ses derniers retranchements. C'est un jazz qui rejette tout érotisme facile, tout wagnérisme si je puis dire, et qui se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n'être que peinture. Mais une fois maître de cette musique qui ne facilite ni l'orgasme ni la nostalgie, cette musique que j'aimerais pouvoir appeler métaphysique, Johnny semble vouloir l'utiliser pour s'explorer lui-même, pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus chaque jour. C'est en cela que réside le haut paradoxe de ston style, son agressive efficacité. Incapable de se satisfaire, il est un éperon perpétuel, une construction infinie qui ne trouve pas son plaisir dans l'achèvement mais dans l'exploration sans cesse reprise, l'emploi de facultés qui dédaignent ce qui est immédiatement humain sans rien perdre de leur humanité. Et quand Johnny se perd, comme ce soir, dans la création infiniment recommencée de sa musique, je sais très bien qu'il n'échappe à rien.
(...)
Alors Johnny est arrivé et il nous a promené sa musique sur la figure un quart d'heure durant. Je comprends que l'idée que l'on publie Amorous puisse le mettre en fureur, les imperfections sont visibles à l'oeil nu, le halètement qui accompagne certaines fins de phrases est parfaitement audible et surtout le terrible couac final, cette note sourde, et brève qui m'a fait penser à un coeur qui éclate, à un couteau qui rentre dand un pain (...). Mais ce que Johnny ne percevrait pas et qui est insoutenablement beau, c'est cette angoisse qui cherche une issue dans cetet improvisation qui fuit de tous les côtés, qui interroge, qui gesticule désespérément. Jonny ne peut pas comprendre : ce qui lui paraît être un échec est pour nous une voie ou tout au moins l'amorce d'une voie. Amorous restera un des grands moments du jazz. L'artiste qui est en Johnny sera fou de rage chaque fois qu'il entendra cette caricature de son désir, de tout ce qu'il a voulu dire pendant qu'il luttait, chancelait, pendant que la salive lui échappait de la bouche en même temps que la musique, plus seul que jamais face à ce qu'il poursuit, à ce qui le fuit à mesure qu'il le traque. C'est curieux, il m'a fallu écouter Amorous pour comprendre, bien qu'il y ait déjà eu d'autres indices, que Johnny n'est pas une victime, n'est pas un pauvre pérsécuté, comme tout le monde le croit. Je sais maintenant que ce n'est pas vrai. Johnny n'est pas le poursuivi mais le poursuivant, tout ce qui lui arrive dans la vie sont des malchances de chasseur et non d'animal traqué. Personne ne peut savoir ce que poursuit Johnny mais c'est ainsi, c'est là, dans Amorous, dans la marijuana, dans ses discours absurdes, dans ses rechutes, dans le petit livre de Dylan Thomas, dans cette façon d'être un pauvre diable qui élève Johnny au-dessus de lui-même et en fait une absurdité vivante, un chasseur sans jambes et sans bras, un lièvre qui court derrière un tigre endormi.
Julio Cortazar, L'Homme à l'affût, in Les Armes Secrètes, 1959
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5.6.08
Dialogue de Jean qui rit et Jean qui pleure
Nous sommes encore au tout début du siècle qui vient. Certains disent : du millénaire. En novembre, Michel Jonasz fait paraître un disque dont la pochette le présente enfant, souriant, au milieu d’un décor urbain en effet très urbain : Michel et son petit tambour, la sœur de Michel et son ours en peluche, l’ensemble en apparence colorisé comme les vieux films et derrière eux le sépia des années cinquante, fauteuils en osier et voitures dont les marques sont vos amies. En décembre de la même année, soit sept semaines plus tard, Alain Bashung sort quant à lui un album à la couverture on ne peut plus sobre. Pas de texte, seule une photographie en noir et blanc où il figure debout, majestueux et grave, au milieu d’un sous-bois.
Pour différents qu’ils paraissent, ces deux disques ne cessent pourtant de s’entremêler dans l’esprit de qui les écoute, tout à tour, à distance, de temps en temps. « L’irréel », destination suspendue vers laquelle Bashung se promet d’aller en répétant la question « Y seras-tu ? », lorgne un temps sur la bande-son d’un surprenant film muet, puis, avant de laisser place à un poème énervé de Robert Desnos, donne sur une passerelle menant aux doux accords du « Modern Hôtel », ballade dans laquelle Jonasz se montre autant écrivain des notes que des larmes : « Le Modern Hôtel / Une parenthèse dans nos mémoires / Presque irréelle / Tu t’en rappelles ». Cela a beau être irréel, nous ne sommes pas moins passés de l’un à l’autre. Du rire aux larmes.
Et ce rire et ces larmes, cette larme écrasée sous les rires, ces mouvements d’humeurs ne sont pas nécessairement distribués comme on pourrait s’y attendre. Contrairement à ce que laissaient présager les pochettes, par exemple, celui qui rit (certes de manière sardonique) est bien Bashung et celui qui pleure, Jonasz. L’opus de Alain-Jean-qui-rit, « L’imprudence », est une exhortation à la révolte intérieure, une ouverture à fond les ballons des valves vitales. L’oeuvre de Michel-Jean-qui pleure, « Où vont les rêves », elle, est un gros chagrin devant la beauté amoindrie d’une nostalgie pratique. « Désormais je me dore / à la crypte des monastères / je me dore à l’ordinaire / à tombeau ouvert / à la chaleur humaine » dit le rieur dans un cri de hyène ; « J’arrive à huit heures précises / Au bureau de l’entreprise / Et la vie qui m’paralyse / Comme pour tout le monde » lui répond le pleureur de la porte de Vanves.
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3.6.08
En indivision
« Je crois que les Français [...] se sentent heureux individuellement, mais sentent la France malheureuse. Et je crois que leur niveau d’épargne y est pour quelque chose. »
André Coisne à Brigitte Jeanperrin, France Inter, rubrique "Entreprises et Stratégies" de l'émission quotidienne Le 7-9, mardi 4 octobre 2005 entre 7h50 et 7h53.
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1.6.08
Dans la mémoire de mon téléphone
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30.5.08
Du plagiat considéré comme l'un des beaux-arts
Vous avez François Bon qui dit en riant qu'il "sample" amicalement, de-ci, de-là, dans ses livres, un morceau d'Echenoz.
Vous avez évidemment le grand Alain Bashung qui chante "l'année dernière à marée basse", "excuse-moi part'naire", "le long des golfes pas très clairs", ou qui crie "alcaline, sur la plage".
Et vous avez, par exemple, moi, qui emprunte à ce Bashung un couplet de son "Samuel Hall" pour le coller dans une de mes nouvelles, paroles signées Olivier Cadiot, et quand je vois Cadiot et lui en parle, il me répond avoir lui-même emprunté toutes ces phrases dans un vieux polar de Jim Thompson.
28.5.08
A l'heure où s'allongent les ombres
25.5.08
The son of a man has no place to lay his head
I took her plate and dumped the piece of fish alongside the steak. A portion of bird meat would have completed the circle. It wasn't exactly a happy meal but I cleaned my plate. If you live on the railroad tracks the train's going to hit you, Grandpa used to say.
Jim Harrison, "Brown Dog", The Woman Lit by Fireflies, Washington Square Press, 1990.
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23.5.08
Forcément
Personne ne s'est inscrit pour la chorale
l'animateur
est anthropophage
(...)
L'idiot perd son survêtement
il n'aurait pas du
vendre l'élastique
(...)
Lutz Bassmann (Antoine Volodine), in Prison, Haïkus de prison, Verdier, 2008
21.5.08
I Will Truck
Je crois savoir de quoi il s'agit. L'Opéra Rock de ce début de siècle.
Extrait de The Getting Address, 2005, The Dirty Projectors, illustré par un film d'animation de Dave Sumner.
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18.5.08
Le terrible aveu
LE COFFRET ET LA CLE
Je ne sais absolument pas de quoi il s'agit.
David Lynch (à propos d'un élément resté mystérieux dans son film Mulholland Dr.), Mon Histoire vraie (Catching The Big Fish, 2006), Sonatine Ed., 2008.
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16.5.08
Le regard des femmes
Toutes les femmes détiennent une petite racine d’indestructibilité, et le travail des hommes a toujours été de faire en sorte qu’elles s’en aperçoivent le plus tard possible. Les hommes africains sont aussi doués que les autres pour cet exercice, mais à bien regarder les femmes africaines, je ne les jouerais pas forcément gagnants. -
Chris Marker, Sans Soleil - Documentaire français, 1983 - Voix off : Florence Delay
14.5.08
"La réalité est dada"
"D'une façon vulgaire, on pourrait dire que mon adhésion à la théorie révolutionnaire est accompagnée de l'idée que rien ne m'oblige néanmoins à vivre d'une façon désagréable"
(...)
"Il y a des moments où je souhaite très vivement la conservation du capitalisme"
(...)
"Il est épineux d'être un dirigeant. Il faut créer sans cesse une demi-réussite assortie d'un échec total, pour conserver son pouvoir"
(...)
"La réalité est dada. On le vérifie chaque jour à la télé, et c'est l'intérêt majeur de cette machine, après la diffusion de vieux films américains"
(...)
"Bref, j'attends avec un impatience de faire fortune. L'honnête aisance est un quart de libération. La demi-libération, c'est lorsqu'une heure de votre temps vaut plus que ce que vous pouvez dépenser en une heure. La liberté c'est quand la valeur disparaît - du moins la valeur quantifiée universelle du temps"
(...)
"Lecture du CAPITAL. Une si magnifique critique qu'il me vient non des érections mais de merveilleux éclats de rire"
(...)
"Melissa et moi fatigués. Je ne sais ce qu'on a à etre fatigué comme ça. A part qu'il y a de quoi - cette existence est fatigante"
Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, Gallimard, 2008
12.5.08
Il s'agit de Jean Eustache, le réalisateur
C'est rue Champollion, dans un obscur deux-pièces qu'il a emprunté à une fille partie rejoindre un ami qui travaille dans une usine à Besançon. Damien habite un autre appartement sombre, rue des Batignolles, mais il a voulu se donner l'impression d'aller mieux en changeant de quartier.
(...)
L'étroite petite rue Champollion, sombre et pavée, est vide. Je comprends tout à coup pourquoi je rêve parfois que Damien m'y poursuit en chaussons. C'est un petit signe moqueur qu'il m'adresse dans mon sommeil pour me signifier qu'il n'a jamais eu l'intention de vivre vieux, en pantoufles. Comment, en effet, imaginer Damien grand-père ?
La place de la Sorbonne est envahie par de jeunes touristes. Ils boivent un coca aux terrasses des cafés avant d'aller acheter des T-shirts boulevard Saint-Michel et des cartes postales représentant des tableaux d'Egon Schiele, au centre Beaubourg.
Lucile Laveggi, Damien, Gallimard, "L'infini", 2000.
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10.5.08
Petite (en écho à Lou)
Tu as des yeux d'enfant malade
Et moi j'ai des yeux de marlou
Quand tu es sortie de l'école
Tu m'as lancé tes petits yeux doux
Et regardé pas n'importe où
Et regardé pas n'importe où
Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai le verbe "aimer"
Qui se décline doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va baissant
Comme le jour qui va baissant
Tu as le col d'un enfant cygne
Et moi j'ai des mains de velours
Et quand tu marchais dans la cour
Tu t'apprenais à me faire signe
Comme si tu avais eu vingt ans
Comme si tu avais eu vingt ans
Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai à tant mourir
A t'en aller tout doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va mourant
Comme le jour qui va mourant
Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage
Qui ne recouvre qu'une idée
Une idée qui va son chemin
Une idée qui va son chemin
Ah! petite Ah! petite
Tu peux reprendre ton cerceau
Et t'en aller tout doucement
Loin de moi et de mes tourments
Tu reviendras me voir bientôt
Tu reviendras me voir bientôt
Le jour où ça ne m'ira plus
Quand sous ta robe il n'y aura plus
Le Code pénal
Léo Ferré, Petite, Récital à Bobino (Barclay - 1969), Amour Anarchie (Barclay - 1970)
8.5.08
lost lost lost
Ta jupe est trop courte
J'y vois des dessins j'y vois des années
Le trouble qui va te défigurer
Ta jupe est trop courte
Je ne peux plus imaginer
Tu marches trop vite
Je vois des chameaux au fond du désert
Qui crèvent de soif c'est l'été l'hiver
Tu marches trop vite
Je ne peux plus imaginer
Les gens te regardent
Je voudrais les mettre au fond de ta gorge
Et tu les rendrais avec du jasmin
Celui qui te montre et me rend malade
Les gens te regardent
Je ne peux plus...
Je ne peux plus imaginer
Ta jupe est trop courte
Tu marches trop vite
Les gens me regardent
Me regardent t'imaginer
Il manque quelque chose
Il manque quelque chose à cette ville obscène
Et c'est toi qui me manque
Et c'est toi qui me manque
Ta jupe est trop courte
J'y monterais bien au-dessus des toits
New-York ce matin n'avait plus que toi
Ta jupe est trop longue
Et j'imagine
Et j'imagine
Et j'imagine des étangs
Tu nages trop vite
Je vois des parfums je sens ta fatigue
Je crève de toi je crève de moi
Tu nages trop vite
Et je ne peux qu'imaginer
Les gens font la queue
A n'importe qui à ton odeur sûre
Tu leur donneras tes mûres pas mûres
Tu marches trop vite
Donne-moi la main tiens-moi sur ta carte
Regarde là-bas la rouge pancarte
Défense de vivre
Les flics nous regardent
Il manque quelque chose à Amsterdam ce soir
Et c'est toi mon amour
Toi qui cours dans mes veines
Je t'ai perdue... et tu me manques...
Je ne peux plus t'imaginer...
Toi l'héroïne... Toi l'héroïne...
De mon roman d'amour
Léo Ferré, Le Manque, On est pas sérieux quand on a dix-sept ans, 1987.
6.5.08
Zoologie fantastique : Un croisement
Je le nourris avec du lait ; c'est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d'animal de proie. Naturellement, c'est un vrai spectacle pour les enfants. L'heure de la visite est le dimanche matin. Je m'assieds avec l'animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m'entourent.
On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : Pourquoi il n'y a qu'un seul animal de cette sorte, pourquoi c'est moi son maître et non pas un autre, s'il y a eu avant un animal semblable et qu'arrivera-t-il après sa mort, s'il ne se sent pas seul, pourquoi il n'a pas d'enfants, comment il s'appelle, etc. Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats ; une fois ils ont été jusqu'à amener deux agneaux. Contre leurs espérances, il n'y a pas eu de scènes de reconnaissance. Les animaux se regardèrent avec douceur de leurs yeux d'animaux, et ils s'acceptèrent mutuellement comme un fait divin. Sur mes genoux l'animal ignore la crainte et l'instinct de poursuite. Blotti contre moi, c'est ainsi qu'il se sent le mieux. Il s'attache à la famille qui l'a élevé. Cette fidélité n'est pas extraordinaire : c'est l'instinct naturel d'un animal qui, ayant sur la terre d'innombrables liens politiques, n'en a pas un seul consanguin, et pour qui l'appui qu'il a trouvé chez nous est sacré.
Quelquefois je dois rire quand il renifle autour de moi, quand il s'emmêle dans mes jambes et ne veut pas s'éloigner de moi. Comme s'il n'avait pas assez d'être chat et agneau, il veut être chien. Une fois - ceci arrive à tout le monde - je ne voyais pas le moyen de sortir de difficultés économiques, j'en étais au point d'en finir avec tout. Cette idée en tête je me balançais dans le fauteuil de ma chambre, l'animal sur mes genoux ; j'ai pensé à baisser les yeux et j'ai vu des larmes qui gouttaient dans ses grandes moustaches. Etaient-ce les siennes ou les miennes ? Ce chat à l'âme d'agneau a-t-il l'orgueil d'un homme ? Je n'ai pas hérité gros de mon père, mais ce legs vaut la peine qu'on en prenne soin.
Il a l'inquiétude des deux, celle du chat et celle de l'agneau, bien qu'elles soient très différentes. C'est pourquoi il est mal à l'aise dans sa peau. Quelquefois il saute vers le fauteuil, il appuie sur les pattes de devant contre mon épaule et il approche son museau de mon oreille. C'est comme s'il me parlait, et, en fait, il tourne la tête et me regarde avec déférence pour observer l'effet de sa communication. Pour lui faire plaisir je fais comme si je l'avais compris et je bouge la tête. Alors il saute à terre et bondit autour de moi.
Peut-être que le couteau du boucher serait une rédemption pour cet animal, mais il représente mon héritage, et je dois la lui refuser. C'est pour cela qu'il faudra attendre jusqu'à mon dernier soupir, bien qu'il me regarde parfois avec des yeux humains, raisonnables, qui m'inciteraient à l'acte raisonnable.
Jose Luis Borges / Margarita Guerrero, Manuel de zoologie fantastique, Christian Bourgeois éditeur - 1954. Cet ouvrage a été réédité en 1967 sous le titre Le livre des êtres imaginaires, Gallimard / L'imaginaire
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4.5.08
After Brutha Fez was dead
He can be a dead father.
(...)
Then another person will grow into his form and flesh and I will have something to hate when it is old enough to be a man.
People think about who they are in the stillest hour of the night.
(...)
There are dead stars that still shine because their light is trapped in time. Where do I stand in this light, which does not strictly exist?
(...)
I know I'm talking to a gun who can't respond but how does she undress when she undresses?
Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner, 2003.
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2.5.08
Et avec ça qu'est-ce que je vous mets ?
Ces six derniers mois au cinéma, une pulsion de vie (dans Deux jours à tuer) et une pulsion de mort (dans 99 francs) sont toutes deux survenues à un même moment qu’on pourrait pourtant qualifier de peu fréquent : lors d’une réunion visant à proposer un « concept » pour la campagne de promotion d’une nouvelle gamme de yaourts.
Antoine et Octave, respectivement, s’y lancent de plein gré dans l’exercice dit du pétage-de-plombs. Et il s’en suit inévitablement une virée au loin, une fuite en avant, une évasion, du rêve – en somme tout ce qui peut détacher leurs yeux de l’image honnie, celle du client d’hypermarché tendant la main vers un paquet de yaourts pour le porter à son caddie.
Albert Dupontel et Jean Dujardin viennent l’un et l’autre de la scène comique. On peut d’ailleurs penser que c’est là ce qui les rend bankable, notoirement dans des drames. À ce cinéma qui fait leur pouvoir, portant aux nues leur humble parcours comme on lance un nouveau produit, ils semblent néanmoins adresser dans ces deux scènes un théâtral bras d’honneur. Mais ils semblent, seulement.
Voici comment : tout d’abord Jean Becker et Jan Kounen (principalement auteurs de films marqués Gentil ou Méchant, selon) s’appuient sur ces scènes pour faire pivoter leur héros autour d’un axe. Pour Antoine c’est l’axe altruiste, eschatologique, « ce qui restera de moi ». Pour Octave c’est l’axe égoïste, métaphysique, « ce que je deviendrai ». L’un veut revivre, l’autre, renaître.
Mais ces éclats qui paraissent magistraux font en réalité partie d’une stratégie, celle du partir pour mieux revenir. Revenir à travers les siens ou revenir dans la partie revient alors au même : il ne nous appartient pas de décider de notre sort. Dans les deux films, la scène du yaourt vient nous rappeler que derrière l’absurdité du modèle qui nous gouverne, il y a l’absurdité qui consiste à le contester.
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30.4.08
Dialogue oculaire (et chaîne ô combien claire)
O-K-I-G-U-E-S-S-I-L-L-C-A-L-L-Y-O-U-B-A-C-K-T-H-E-N-L-A-T-E-R-I-T-H-I-N-K-Y-O-U-G-O-T-T-H-E-N-U-M-B-E-R-T-O-T-H-E-S-P-O-T-B-Y-E
Look Daggers (2mex & Ikey Owens), 'Call U Later', Suffer in Style, Above Records, 2008.
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28.4.08
Echenoz samplé
François Bon, Sur Jean Echenoz, Publie.net, 2006
23.4.08
Interview exclusive de Charly Delwart
Charly Delwart : je me suis retrouvé à attendre un plan social, une situation absurde avec tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant. M’y rendant chaque jour par obligation légale. Plus tard, j’ai entendu l’histoire de quelqu’un qui avait occupé un bureau à Radio France. Cela m’a semblé, par rapport à ma situation passée, le stade au-dessus : tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant, et sans salaire. Je me suis demandé qu’est-ce qui ferait qu’un personnage dans la première situation décide de se retrouver dans la seconde situation. Que cela ait un sens pour lui. Je me suis rendu compte que pour passer de l’une à l’autre, il fallait un grand détour (suivre les hauts et les bas de l’errance, être en phase avec le monde puis plus). Jusqu’à ce que la petite peur apparaisse, une énergie instinctive qui trace un chemin dès lors plus direct, et rende cela évident pour le personnage.
Pas une allégorie mais un traité de survie. Qui est une prise de pouvoir, contre les glaciations, contre ce qui va à l’encontre du mouvement. Pour cela, retrouver une énergie présente depuis le premier protoplasme dans chaque forme vivante, renouer avec cela, suivre la petite peur qui est à la fois un moteur, du trac à l’idée de faire, une envie forte à y penser, quelque chose qui donne le sentiment d’être en vie, qui contraste avec l’apathie qu’il a connue avant, une petite peur qu’il lui faut entretenir en lui, rechercher.
Moins le système médiatique que le monde de l’entreprise. D’autant quand ce monde se « bureaucratise », quand il a pris une certaine ampleur. Quand les procédures internes, les flux d’informations, les rapports hiérarchiques deviennent très organisés. Et quand parallèlement, ce développement de codes nouveaux tend à faire ressembler une multinationale à une autre. Mais à l’inverse de la machine bureaucratique de Kafka, le personnage comprend les codes face auxquels il se retrouve chez Focus, pour les avoir vu ailleurs et parce qu’ils ont un sens. Ils sont une donnée qu’il prend en compte.
Non.
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21.4.08
L’icône-Bendit
La lutte est acharnée mais PLPL ne décerne la laisse d’or qu’au plus servile.
La propagande en faveur de la Constitution européenne* mobilise le Parti de la presse et de l’argent (PPA). Les amants du marché unique (Guetta, Elkabbach, Val, Joffrin, Colombani, BHL, etc.) savent pouvoir compter sur leur crécelle multimédia Daniel Cohn-Bendit. « Dany », c’est Pascal Lamy avec des cheveux. Depuis plus de quinze ans, cet ex-anarchiste de télévision est le chouchou du PPA. En France, si seuls les journalistes votaient, Cohn-Bendit braillerait ses vœux de nouvelle année en direct de l’Élysée. Quels vœux ? Plus de marché, plus de guerres de l’OTAN, plus d’émissions de Christine Ockrent. Son amie Christine l’invite en effet presque chaque mois sur France 3. Quand elle lui demande de conseiller un livre (05.10.03), l’ancien lanceur de pavés choisit le plaidoyer pro-giscardien de son copain Olivier Duhamel, un professeur de droit médiocre et prétentieux, à la fois « socialiste » et bon ami de Luc Ferry. « Dany » adore aussi Moscovici (il le tutoie, l’appelle « Pierre ») et Pascal Lamy. Mais c’est Kouchner qu’il préfère. Ensemble, les deux hommes vont publier un livre, Quand tu seras président. Le début de l’année sera donc pollué par les émissions de promotion de ce duo proaméricain. Ces temps-ci, Cohn-Bendit a des soucis. L’« altermondialisation », d’abord, qui alimente selon lui un risque de « dérive totalitaire » ; il s’en est confié à la revue jaune de Chérèque, CFDT Hebdo (n° 295). Le virage bolchevik de Laurent Fabius, ensuite, qui le terrifie d’autant plus que ce spécialiste des carottes râpées (bio) était l’invité de la dernière université d’été des Verts : « Le problème de Fabius, c’est qu’il ne fait plus du Fabius. Il aurait fallu inviter Bernard Kouchner. Lui au moins assume son social-libéralisme. » (Le Figaro, 26.08.03.) En attendant l’été prochain, « Dany » rêve d’un « forum européen, combinant Davos et le Forum social, pour réfléchir à la nouvelle éthique du capitalisme » (L’Expansion, décembre 2003.) Avant que Francis Mer ne le décore de la légion d’honneur, PLPL lui décerne sa Laisse d’Or !
PLPL (Pour Lire Pas Lu) le journal qui mord et fuit, rubrique "La Laisse d'Or", n° 17, décembre 2003.
(*) : depuis 2005, PLPL est d'ailleurs devenu Le Plan B (ndlr).
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19.4.08
Ici je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peur les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions.
Rainer-Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, 1929
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18.4.08
Jean-Pierre Léaud : Le Pornographe (Bertrand Bonello - 2001)
Extrait du film "Le Pornographe" de Bertrand Bonello, 2001
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16.4.08
Nice School
USE THESE MATCHS TO DES-
TROY ALL ART ― MUSEUMS
ART LIBRARY'S ― READY ―
MADES POP ― ART AND AS
I BEN SIGNED EVERYTHING
WORK OF ART ― BURN ―
ANYTHING ― KEEP LAST
MATCH FOR THIS MATCH ―
Ben Vautier, Total Art Match-Box, 1965 (matches, matchbox).
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14.4.08
Ginza-plage (contre New York)
Murakami Ryû, Melancholia, 1996.
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7.4.08
Un Pajero dans ton rétro
et sur ta stèle des pétunias
Nikkfurie, Poltergheist, Arc-en-ciel pour daltoniens, Kerozen Music, 2005
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6.4.08
La scène de l’Athéna
L’histoire vient se poser ici, loin des rails immuables pareils à des ceintures de fer vues depuis les vitres des trains. Le froid naturel est modifié par la densité de l’immense capitale, par l’intensité de la ville et du moment. Il semble qu’ici on ne s’habitue pas. Avenue des Carmélites, les tubes de néon magenta ont été disposés différemment depuis hier. Quand je lève les yeux, ce n’est plus la même artiste qui est vantée. La moitié d’un siècle qu’ils se succèdent un à un, très haut, sur ce panneau. Les plus petits des plus grands et les meilleurs médiocres. Mais surtout tous les autres. Dans ce hall de l’Athéna, tous ont laissé une trace qui perdure au-delà de leur chant, quelque chose de singulier, une coloration de leur visage figée à jamais par des lampes à arc. J’interromps mes pas dans la fraîcheur du matin. J’ai beau faire, le scintillement de ces étoiles disparaît à mesure que j’en convoque le souvenir. L’entrée est sombre, mal nettoyée, des grilles posées à la va vite délimitent son territoire. Bien sûr c’est tout l’objet du mystère, toute la magie qui opère ainsi ; contrer la fadeur du monde et, par chance, à force de talent, l’inverser. Je reste immobile, mon col en laine caresse les lobes de mes oreilles. C’est donc ici. Etre célèbre passe peu ou prou toujours par là. A travers ces cloisons de bois noir, au centre de ce qui est silencieux toute une partie du jour, dans l’air qui surplombe les fauteuils tendus de velours teint en rouge cardinal : très ancienne et à la fois exactement contemporaine, la renommée possède une carte géographique des plus détaillées. Ce petit établissement est un véritable Everest. De l’autre côté de la ruelle qui le longe, un homme déambule depuis quelques instants dans mon champ de vision. Il est certain qu’il ne se rend nulle part, mais qu’il ne pratique pas non plus le sur place. Sa trajectoire dépend directement de celles des passants, mieux elle s’adapte aux rythmes de leurs corps qui se croisent sans schéma. Il est le lien, la force de cohérence dans le flux des badauds entamant sous le soleil une des dernières journées d’hiver. Très vite je m’aperçois qu’il tend la main à une personne sur deux. Afin sans doute que le geste ne se confonde pas avec sa silhouette. Plus proche de lui maintenant que je me suis remis en marche, je remarque qu’à ceux dont il ne sollicite pas la générosité il dit un mot. Je ne distingue pas lequel mais le phrasé en est doux. Il s’approche bientôt de moi, comme il fallait s’y attendre, et comme pourtant je ne l’avais pas encore imaginé. Je me surprends à penser que je ne suis pas prêt à ce qu’il m’adresse quoi que ce soit, parole ou signe de la paume. Et ne sachant lequel des deux va m’échoir, j’ai ce curieux réflexe de me tourner vers l’affiche électrique, vers le pan d’immeuble décoré par les ampoules oblongues qui marquent le nom des vedettes. Athéna-Hall, Frères Arpège. Je ne me suis pas arrêté pour autant, je reprends mon chemin avec la même allure, l’œil au devant. Légèrement en arrière de moi, j’entends qu’a repris la litanie de ces mots distribués avec parcimonie. C’est le signal. La journée a commencé. Le trajet vers le travail va s’achever. Une jeune femme passe devant moi et ralentit, pour, je le devine, aller à la rencontre du mendiant.
“Une femme ça vous intéresse ?”
Elle fait signe au vagabond avec une moue qui paraît bouder et le regard planté droit vers le sien. Son allure étonne, très délicate mais sans contour marqué, sans réelle grâce du maintien. C’est bien plus l’enchaînement de ses mouvements qui frappe, plutôt que son allure. Ses cheveux sont attachés de justesse et prolongent l’arrière de son crâne d’une queue de moineau. Elle a un nez fin et court, il équilibre la chair de ses joues, hautes et saillantes. La phrase qu’elle a prononcée a tout des airs d’une catin. Choquante, elle ne l’est pourtant pas vraiment dans sa bouche. Le manteau en laine noire qu’elle porte n’est pas boutonné en entier. Le corsage qu’il découvre laisse deviner une poitrine ample mais dont la vigueur se fane déjà. Son sourire s’arrête au quart de son dessin possible. On pourrait même croire qu’une amorce de révérence est ce qui décrit le mieux la combinaison de ses pas. En moins d’une seconde mon impression se forge : c’est avec elle que j’assistai deux ans plus tôt à un concert de l’Athéna ; ou avec une personne au physique très semblable. Quoique plus attrayant. Plus charmant dans ma mémoire. C’était une représentation unique d’un Anglais en exil. Il avait la voix des vieilles esclaves dont regorgeait jadis le delta du Mississippi. Nos mains l’une dans l’autre étaient moites. Je crois que nous n’osions même pas nous regarder. Il doit s’agir d’une autre, bien que la ressemblance soit surprenante. A vrai dire les paroles qu’elle vient de prononcer comptent peu pour moi. Je crois, simplement, préférer que ce ne soit pas elle. Le moment est très bref mais la pensée précise : je l’aurais souhaité alors plus désirable, une survenance plus flatteuse. Comme si l’artiste à l’unisson duquel nous avions vibré ce soir là avait bu le nectar de nos coupes, nous laissant l’aigreur des tanins. La célébrité chante sa propre gloire, pas celle de qui ne fait que l’approcher. Je trouve cela pénible à dire mais les feux de la rampe ce matin me donnent froid. S’ils ne peuvent pas même servir à me faire croire que mes aventures, fussent les plus brèves, prolongent l’impact de mon tour de piste sur cette terre, l’espoir est maigre. Dois-je en venir à espérer ne plus croiser de connaissances, vivre entièrement tendu vers un avenir dont je sais qu’il sera à jamais inférieur à celui des vedettes ? En offrant son corps avec autant de naturel et de candeur, cette femme me cause un tort qui me paraît presque cruel. J’hésite à hurler son nom, mais aussitôt je m’empresse d’en oublier les sonorités. Au sortir de la salle ce soir-là, elle avait eu ce rire fréquent à mi-chemin du gloussement, mais qui en venant l’avait rapproché de moi d’une singulière façon. Je ne m’étais pas assoupi tout de suite une fois couché. Contrairement à mon habitude. Le bloc de ciel au-dessus de moi est maintenant parfaitement immobile, j’en ai la certitude. Cet instant n’existe pas. L’air est aphone. Soudain l’écran sur lequel se serait déployé cette scène laisse place à une seule image, tirée de la structure la plus profonde de mes rêveries d’enfant. L’image est à l’envers, comme parfois certaines photographies sont reproduites, à la manière du reflet dans le miroir. Une jeune femme en robe jaune et bleue tend un fruit à une sorcière dont les traits sont si pénibles qu’aucune trace de féminin n’en subsiste.
“Une pomme ça vous intéresse ?”
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4.4.08
Le devoir de mémoire
(...)
Jakuta Alikavazovic, Corps Volatils, L'Olivier, 2007
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3.4.08
Dialogue lunaire
Le gouvernement était mené par une bande de trous du cul, dont l'inénarrable André Malraux. Ses écrits sur l'art sont ridicules. Vous dites que Godard est fasciné par Malraux ? On est toujours étonné par le comportement des Suisses.
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1.4.08
Jazzy Girl

Issu de sa dernière production, Addicted To Sorrow, disponible en téléchargement libre sur son site, Xololanxinxo.com, Daniel Rodriguez aka Xololanxinxo, nous rappelle les liens étroits entre scat et rap.
Jazzy Girl
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31.3.08
En quatre briques (pas mieux)
Se frotter contre un autre corps sur le sable, se vautrer derrière le rideau d'une loge sous une tente, jouir nus sous un brisant : les prouesses les plus classiques de l'érotisme de plage sont pour moi non seulement invraisemblables mais même de parfaits exemples de ce que ne peut être le plaisir : inconfort, aspérité, hostilité, interférence.
Alan Pauls, La Vie pieds nus (La vida descalzo), Christian Bourgois, 2007.
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28.3.08
"(i) Tabata appelle Tabata Cash" (p. 73)
(ii) Pluie insistante, longue, interminable, masse de gouttes indifférenciées, décidées, efficaces
51 1 pluie bien japonaise, en somme, selon le stéréotype
51 1 1 je me souviens de Didier disant après m'avoir décrit les manières d'une équipe de travailleurs du bâtiment occupée près de chez eux : "les Japonais, c'est des Italiens qui se prennent pour des Allemands"
Jacques Roubaud, Tokyo infra-ordinaire, Inventaire/Invention, 2005.
Nota : il convient de confirmer que cet extrait se présente sur papier en trois couleurs d'encre distinctes (noir, magenta et violet), soit quelque chose comme, soixante-seize ans plus tard, le rêve d'imprimerie multi-colorée que William Faulkner avait formulé pour la venue au monde de son roman Le Bruit et la fureur ; rêve que des impératifs économiques avaient - déjà - tué dans l'oeuf.
En somme, "Inventaire/Invention" : the two Vs stand for Vendetta.
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26.3.08
Propositions
Ne travaillez jamais.
(Nanterre)
Lavez-vous les pieds !
(Censier)
Passez vos examens
le sexe à la main
(Censier)
Jean-Philippe Legois, Les slogans de 68, First, 2008
Débris des années perdues
Il n'avait pas su de bonne heure se jeter sur les femmes et se les attacher alors qu'il leur plaisait et qu'il en rencontrait de toutes sortes, avait gardé l'habitude de son adolescence de les attendre et de les regarder de loin. Jusqu'à vingt-cinq ans, pendant tout le temps qu'il avait été sain et très beau, il n'avait eu que des passades, où tout de suite il lachait prise, découragé par un mot ou un geste, craignant tout de suite de ne plus plaire ou qu'on ne lui plût pas assez longtemps, tenté par l'amusement momentané d'une sortie bouffonne qui serait suivi, au-delà de la porte, par un enivrement d'amertume. De sorte qu'il n'avait aucune expérience du coeur des femmes ni du sien, et encore moins des corps.
Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet, Gallimard, 1931, renouvelé en 1959.
25.3.08
Le plus petit dénominateur commun entre toutes mes attirances
Elle était pire que tout. Elle était le modèle d'origine, elle était le plus petit dénominateur commun entre toutes mes attirances. Il fallait immédiatement cesser de la regarder ; la fille que je prenais régulièrement dans mes bras était une pâle copie, une variation sur le thème, comme la reproduction, de mémoire, d'un tableau qu'on aime beaucoup et qu'on connaît mal.
(...)
Il m'était impossible de me rappeler comment je l'avais rencontrée.
Je me souvenais parfaitement de la première fois que j'avais vu son père - je lui avais marché dessus - mais il n'y avait aucune délimitation dans ma mémoire entre le moment où elle n'était pas là et celui où elle était centrale.
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23.3.08
Et ça chauffe, à Giste
Eh bien ma foi, ça les regarde. Si les uns se servent de nous contre les autres. S'ils nous frappent nous pour en ébranler d'autres, on comprend ça, mais nous, on est pas là pour ça.
Christian Gailly, La Passion de Martin Fissel-Brandt, Minuit, 1998.
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21.3.08
Je me tue à te dire qu'on ne va pas mourir
J'étais censé t'étourdir
Sans aviron, sans élixir
J'étais censé te soustraire
A la glue
Les impasses, les grands espaces
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre
J'étais censé te ravir
À la colère de Dieu
La douceur d'un blindé
Le remède à l'oubli
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
La menace du futur
Les délices qu'on ampute
Pour l'amour d'une connasse
J'étais censé t'encenser
Mes hélices se sont lassées
De te porter aux nues
Je me tue à te dire
Qu'on ne va pas mourir
Sauve toi
Sauve moi
et tu sauras où l'acheter le courage
J'étais censé t'étourdir
Sans aviron sans élixir
J'étais censé te couvrir
À l'approche des cyclones
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts
La promesse d'un instant
La descente aux enfers
Mes bras connaissent
Mes bras mesurent la distance
Sauve toi
Sauve moi
Et tu sauras où l'acheter le courage
J'étais censé t'étourdir
Sans aviron sans élixir
J'étais censé t'extraire
Le pieu dans le coeur
Qui t'empêche de courir
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre
Mes bras connaissent
Sauve toi
Sauve moi
Mes bras connaissent
ECOUTER LE MORCEAU
Alain Bashung, Mes Bras, L'Imprudence, 2002
20.3.08
L'homme des Joyaux
Une femme progressiste comme Ségolène Royal qui peut déclarer qu’elle a été trompée comme si c’était vraiment un événement majeur de son existence, moi cela me fait sourire. Cela me donne envie de lui envoyer un SMS du genre : "C’est pas grave. Amitiés socialistes, signé : Casanova"
Philippe Sollers, interview accordée au site NonFiction.fr (propos recueillis par Fanny Jaffray), 10 mars 2008.
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18.3.08
Dialogue discrétionnaire
- Yeah, I'd like that.
[He kisses her left cheek]
- Hey!
[She gives him a kiss and then leaves]
- Oh, what the hell! At least I got to be on TV.
Rick Santoro (Nicolas Cage) & Julia Costello (Carla Gugino), Snake Eyes, Brian De Palma, 1998.
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16.3.08
Charlie Parker : Lover Man
Illustration sonore du message publié par Damien.
Date: July 29, 1946
Place: C.P. MacGregor Studios, Hollywood, California
Group: Charlie Parker Quintet (except item 4 issued as Howard McGhee Quintet) with Howard McGhee (tpt), Jimmy Bunn (p), Bob Kesterson (b), Roy Porter (d)
Primary Source: Dial box, disc 1
Charlie Parker - Lover Man.mp3
Note: Parker's third studio session, the infamous "Lover Man" date. "Bebop" features a fiery two-chorus trumpet solo by McGhee and a disintegrating Charlie Parker.
McGhee went on to finish the session as a quartet, continuing with the exceptional passion he demonstrates on "Bebop." Parker went back to his hotel, wound up in jail, and then off to the Camarillo State Mental Hospital for rehabilitation.
PARKER IN CAMARILLO UNTIL END OF JANUARY 1947
A la suite de l'intro au piano de Jimmy Bunn, Charlie Parker, shooté, rate le début du thème, puis se reprend, et interprète une des versions les plus bouleversantes du standard "Lover Man". Suivront 6 mois d'hospitalisation forcée... Et le titre "Relaxin' at Camarillo, enregistré le 26 février 1947, toujours pour Dial.
Charlie Parker - Relaxin At Camarillo.mp3
Date: February 26, 1947
Place: C.P. MacGregor Studios, Hollywood, California
Group: Charlie Parker's New Stars with Howard McGhee (tpt), Wardell Gray (ts), Dodo Marmarosa (p), Barney Kessel (g), Red Callender (b), Don Lamond (d)
Primary Source: Dial box, disc 2
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15.3.08
Altérité
Nous savons parfaitement aujourd'hui que, si l'unité du monde est celle des objets et des signes monétaires, alors, démocratie ou pas, pour les corps vivants, il n'y a pas d'unité du monde. Il y a des zones, des murs, des voyages désespérés, du mépris et des morts. C'est pourquoi la question politique centrale aujourd'hui est bien celle du monde, de l'existence du monde.
Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Chapitre IV, "Le huitième point" (cf. chapitre III, "Huit points, début" / "Point 8. Il y a un seul monde."), Lignes, 2007.
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13.3.08
"You know, sometimes I think I should just live fast and die. And go in a three-piece white suit like Charlie Parker"
Chris Parker (as Aloysious Parker), Permanent Vacation, Jim Jarmusch, 1980
12.3.08
Sur la grève
Pourquoi est-ce si évident ? Pourquoi doit-elle y revenir maintenant ? Pourquoi aucun autre choix n’est accessible ?
Questions sans réponse. Elle n’arrive pas à fixer son attention sur ce qui se passe.
Elle constate, seulement. Elle devient en quelques instants la spectatrice de sa propre vie, comme si elle devait témoigner pour le compte d’un tiers et rendre compte de ses propres faits et gestes.
C’est la première chose qu’elle fait en retournant chez elle, après douze années de réclusion criminelle : chercher dans sa chambre l’épais journal intime. Et le trouver, du premier coup. Trois cents pages gondolées remplies d’une écriture penchée vers la gauche, tracée de la main droite, avec la pointe d’un stylo à bille noire. Bien sûr, sa mère n’y aurait jamais touché. De peur que ces grammes de pâte à papier prennent vie, prennent en main une arme, deviennent tueurs autant que leur auteur. Les mots tuent, c’est connu. Mais là c’est moi qui ai tué, pense-t-elle simplement. Par réflexe elle souffle sur la tranche et tousse dans la poussière qui soudain danse. Son index glisse le long des feuilles découpées nettement, jusqu’à la dernière page écrite, vers la toute fin du carnet à spirales. Elle se souvient de l’époque durant laquelle elle se confiait à ce carnet. Pendant plusieurs semaines, la France avait été bloquée par les grèves. Une révolte assez joyeuse. Partout des banderoles, des râleurs, des casseurs et des rêveurs. Des gens pincés qui disaient comprendre les revendications. Des hommes en bout de course qui semblaient punis, au coin d’une table de négociation. Une fin piteuse. Un élan héroïque et solidaire, coupant le pays en deux. Mais elle, elle n’était pas dedans. Elle a vu tout ça en refusant de le comprendre. Choisir un camp lui faisait horreur. Ni d’un côté ni de l’autre. Elle était ailleurs. Elle, elle y repense : non, moi je me prenais pour Bonnie Parker. Elle devine à ce moment un sourire sur son visage, une courbe entre ses deux pommettes. La première depuis Fleury-Mérogis. Elle n’a pas une pensée pour son Clyde Barrow, qu’elle a oublié depuis longtemps. Son complice, condamné en même temps qu’elle. Mais qu’elle avait regardé pour la dernière fois bien avant le procès. Cambrioler des magasins de seconde zone en couple, se payer en monnaie sonnante et trébuchante. Voler du luxe de banlieue pauvre. Trucider. Il n’y a pas d’estime à avoir pour ces forfaits. Une fois qu’elle avait aboli les frontières de la vie quotidienne, voler était plus facile que respirer. Et tuer n’allait pas tarder à arriver. Elle se rappelle les surnoms qu’elle donnait aux garçons qu’elle séduisait alors avec facilité. Thor, Snope, Horace, Thibalt, Len. Le seul qu’elle n’a pas rebaptisé, elle l’a tué et elle revoit son corps inerte, étendu sur le dos. Son sang fait une tâche qui s’agrandit lentement autour de lui. Elle ne ressent aucune émotion. Toujours pas à ce jour, aucune trace précise, bien qu’elle ait cessé de s’aimer. Elle ne sourit plus.
Elle lit la dernière phrase du journal. Elle semblait y annoncer son suicide. Bien évidemment. La figure du meurtrier romantique. Celui qui veut emmener son crime avec lui dans l’au-delà, son œuvre, son sésame, son pacte avec Méphistophélès. Pour une élève surdouée évoluant avec dédain en terminale L, c’était faire preuve de fort peu d’inspiration. Mais il n’y eut rien de tout ça. Du sang, des larmes qui piquent, plus tard, surtout des heures à attendre, de plus en plus longues, qui n’en finissent plus. Et l’habitude. Loin des mois d’écriture fatale.
Pendant la période où elle pensait ça, où elle formait ces blocs de mots penchée sur son calepin, elle se dit encore que les journaux, les vrais, ceux que les gens lisent, parlaient de tout autre chose : du débrayage généralisé, de la spontanéité, du co-voiturage, de la valeur travail. De l’amour de la France finalement, pays qu’aujourd’hui elle craint comme on devait craindre le Seigneur autrefois. Pays fabuleux dont ce qu’elle connaît le mieux est son système carcéral, son administration pénitentiaire. Pays qu’elle a quitté depuis ce crime inexpliqué – mûrement réfléchi. Depuis qu’elle a entamé une nouvelle vie, après un faux départ – non sifflé par les arbitres. Elle n’a plus d’autre option. Elle doit courir, et courir, dans un monde qu’elle s’est mis à dos. Si elle doit mourir avant l’âge, ce sera d’épuisement. Le suicide n’est plus à l’ordre du jour ma petite : elle se l’est répété souvent. Ce qu’elle n’avait pas répété, en revanche, c’est la rencontre si immédiate avec le magma de sa prose. Cet amoncellement la gêne. Elle avait surtout retenu la fin. Le reste ne dit rien d’autre. Elle parlait tout le temps, elle n’avait rien à dire. Sa mère, aujourd’hui, ne lui dit plus rien. Sa mère n’a pas touché, non plus, aux toiles que sa fille peignait et accrochait aux murs peu avant son inculpation pour homicide volontaire perpétré à l’arme blanche. Du criard, du hideux, du pas du tout agréable à voir. Et une valeur artistique nulle. Qu’elle était poupine, sur la photo qui décore toujours l’étagère, dans une pose de mannequin de supermarché, le ventre qu’on devine, la bouche ronde et tendue ! Elle croyait tout savoir, a du tout désapprendre. Devenir anonyme après avoir cru être une star. Star du crime, c’est pas un métier, Pépette. Voilà ce qu’elle a entendu tous les jours au début de son emprisonnement. Peu de visites, peu d’activités, peu de pensées. Peu d’intérêt. Si elle a appris quelque chose au cours de ces années, c’est à vivre au ralenti, amoindrie, à peu de pour cent.
Comment avait-elle pu se croire à ce point au-dessus des autres ? Elle était adolescente, c’est vrai, elle allait mourir un jour, exact. Mais elle avait vu les mêmes films, avait des opinions peu profondes, des passions en toc. Les indiens d’Amérique : une métaphore en kit, qui à l’époque faisait du chiffre. Et s’est chiffrée à douze ans pour elle. Le sacrifice rituel et l’ambition d’être première de la classe ne faisaient qu’un pour elle. Il lui revient en mémoire ce gendarme qu’elle avait réussi à accrocher. Il tâchait d’être sévère, de garder toutes les traces dans la rédaction des ses rapports, mais il était fasciné. Elle en était persuadée, il lui faisait l’offrande de dépositions qui ne creusaient pas bien loin, qui laissaient tout son charme au mauvais sort qu’elle avait jeté autour d’elle. Et qui l’avait séduit. Elle avait troublé ce fonctionnaire assermenté. Elle se dit qu’elle avait troublé la République française aussi, à travers lui. Sans en avoir gagné le droit. Le gendarme avait cru à travers elle ouvrir une porte sur un imaginaire ésotérique. Un domaine imperméable à la réinsertion, à l’incivilité, aux ratonnades et aux brûlures de cigarette. Elle a retenu très en détail les traits de son visage, l’angle de ses joues qui suggérait son envie de l’étreindre. Il voyait certainement en elle une amante spirite qui retournait contre eux le venin des hommes. Une mante religieuse. Un insecte, oui. Il n’avait raison que pour ça.
Si elle prend pitié de quelqu’un aujourd’hui, c’est de celui-là, de cet homme en uniforme. Pas de sa victime. Encore moins d’elle-même. Elle voudrait, peut-être, le retrouver pour lui faire comprendre à quel point c’était puéril. Puéril et raté. Si elle le retrouvait, si elle parvenait à le convaincre, elle pourrait reprendre goût à la vie. Retrouver la saveur. Mais ça, elle se l’est interdit. C’est son troisième interdit catégorique. Après le suicide.
Et surtout après la grève.
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10.3.08
Considérant les événements présents de notre vie, nous oscillons sans cesse entre la croyance au hasard et l'évidence du déterminisme.
Michel Houellebecq, Les Particules Elémentaires, Flammarion, 1998
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8.3.08
Dialogue mercenaire
- "Les vendeurs de poisson vendent du poisson ; les vendeurs de guerre vendent de la guerre. Ils croient tous sincèrement en leur produit. Le Premier ministre a sûrement agi de bonne foi. Mais tout se passe comme s'il avait vendu trop cher sa marchandise. Le jugement dernier ne viendra pas des mandarins, des juges ou des hommes politiques. Il viendra du consommateur - le public britannique."
Rodric Braithwaite (The Financial Times), 10 juillet 2003.
- "Nous ne partageons nullement cette idée absurde selon laquelle les attentats à la bombe auraient à voir avec ce que les Britanniques font en Irak ou en Afghanistan, ou avec notre soutien à Israël, notre soutien à l'Amérique, ou quoi que soit de ce genre. Ce sont des actes sans signification et nous devons les affronter en tant que tels."
Tony Blair (discours de Premier ministre), 26 juillet 2005.
Cités par Tariq Ali, in Quelque chose de pourri au Royaume-Uni (Rough Music. Blair, Bombs, Baghdad, London, Terror), Raisons d'agir, 2006.
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6.3.08
ma trompette devient
l'instrument de toutes les merveilles
je ne détruis jamais
je réinvente
je suis un maître de la réinvention
je réinvente
par la délicatesse de la fêlure
par l'élégance de la détresse j'ensemence
je réactive
(...)
j'ensemence et j'enfante
Isn't it romantic ?
alors
je peux livrer
le suc d'un automne à New York
la substance d'un avril
dont je me souviendrai sans fin
alors
je peux restituer le voyage tremblé de la lumière
Travelin' light
Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Le Castor Astral, 2008
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5.3.08
Dialogue géostationnaire
- What happens in Vegas remains in Vegas.
B.B. Rush and Lawyer McCoy, Redacted, Brian De Palma, 2007.
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3.3.08
Sexual healing
In short, the sex drive operates in conjunction with many other neural systems that govern desire, mate choice, romantic love, and attachment, perhaps even mechanisms that detect facial attractiveness, immune system compatibility, and other neural systems we unconsciously use to mate, breed, and rear our young. Yet there is, as yet, no research on the complex effects of these serotonin-enhancing drugs—medications that are likely to jeopardize mate choice, romantic love, marriage, and even fertility.
'Prozac and sexual desire', by Helen E. Fisher (Ph.D., Research Professor, Department of Anthropology, Rutgers University, New York City) & J. Anderson Thomson Jr. (M.D., Charlottesville, Virginia), The New York Review of Books, March 20, 2008.
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1.3.08
Un poucet jouant les ogres
28.2.08
La haine dure trois ans
C'est d'ailleurs là que se sont formés bien des meneurs de l'insurrection de 2011 : de nombreux témoignages montrent que la cohabitation, derrière les mêmes barreaux, de la jeunesse politisée et de la jeunesse criminelle a eu un effet que l'on pourrait qualifier d'entraînement mutuel.
Eric Hazan, épilogue de Changement de propriétaire. La guerre civile continue, Seuil, 2007.
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26.2.08
Mitchum
Quand on s’angoisse de savoir quel a été le plus beau jour de sa vie, l’acteur sacré du cinématographe dit qu’il n’oubliera jamais le jour où il a reçu le césar des propres mains d’Oscar, ou l’Oscar des propres mains de Marius, il ne sait plus, il est ému – il étouffe un court sanglot, admirable de pudeur.
Robert Mitchum se souvient : “Le plus beau jour de ma vie ? C’était vendredi dernier. On a arrêté le tournage deux heures plus tôt que prévu.”
Pierre Desproges, Chronique de la haine ordinaire, 8 mai 1986.
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24.2.08
22.2.08
Casse-toi, maman
Tu es sur le quai, la vitre du train nous sépare. Un mois, dis-tu, ce n'est pas long. Ce qui est long, pesant pour moi, c'est cet au revoir dans ce compartiment bourré de petits colons. Taches de rousseur, cicatrices, pataquès, toute cette vivacité déplacée. La vitre du train fait loupe, grossit ta tristesse. Le chagrin ne m'a jamais vaincu, il a nourri ma colère. S'il ne faut plus se revoir, qu'on en finisse vite. D'une main, je te chasse. E pericoloso sporgesi. Casse-toi, maman.
Jean-Marc Parisis, Depuis toute la vie, Grasset, 2001
20.2.08
Just another manic monday
A l'instigation de Marie, les six manies nominées sont :
1. Quand je prends le métro aérien ligne deux, je revis immanquablement les déambulations de Martin Terrier au début de La position du tireur couché
2. Je suis un inconditionnel du chiffre 9 depuis que Dante en fit le chiffre de l’amour
3. Il m’est impossible de lire dans le train sans penser au plus mauvais roman de Michel Houellebecq – auteur que j’apprécie et que j’ai parfois lu dans le train
4. L’héroïne dépressive de Promenade (par Régis Jauffret) me saute à la gorge boulevard des Batignolles à chaque fois que j’y passe
5. Qui me croise rue du Cardinal-Lemoine m’entendra certainement entonner « Viens Poupoule » comme le faisait Joyce quand il y habitait
6. Rares sont mes virées rive gauche ne se soldant pas par un détour rue Servandoni, où Faulkner a passé l’automne 1925
Les heureux gagnants de l’opération tâche d’encre sont :
Eric Chevillard (parce qu’il me fallait un prétexte, fût-il futile, pour le contacter)
Mon amie la petite souris (pour lui changer les idées)
Les trois mousquetaires de « Je résiste à tout » (pour voir si leur cadavre exquis bouge encore)
J’irai cracher pour vos blogs (pour Vian et pour le reste)
Thomas Mossian (le TROP RARE Thomas Mossian)
Rive Gauche (pour ma sixième manie)
Le rappel des règles est :
- Mettre le lien de la personne qui vous tague
- Mettre les règlements sur votre blog
- Mentionner six choses/habitudes/tics non importants sur vous-même
- Taguer six personnes à la fin de votre billet en mettant leurs liens
- Aller avertir directement sur leurs blogs les personnes taguées
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18.2.08
Dialogue binaire
Le bien, c'est ce qu'on fait quand on aurait pu choisir de faire le mal.
Roberto Saviano, Gomorra, dans l'empire de la camorra, Gallimard, 2007.
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13.2.08
Tu n'as pour moi ni amour, ni pitié même,
Mais ne suis-je pas beau, juste un peu ?
Tes mains posées sur mes épaules et blême
De désir, tu détournes les yeux.
Jeune femme au rictus sensuel,
Je ne suis ni tendre avec toi, ni grossier.
Dis-moi, combien de lèvres tu te rappelles ?
Combien d'hommes tu as caressés ?
Je sais bien qu'ils passaient comme une ombre,
Sans effleurer ta flamme un seul soir ;
Toi qui connus des genoux sans nombre
Sur les miens maintenant tu vas t'asseoir
Que tes yeux restent à demi-ouverts,
En pensant à un autre que moi ;
Noyé aussi dans le lointain qui m'est cher,
Je ne t'aime qu'un peu, sans émoi.
N'appelle pas destin cette ardeur,
Un désir prompt ne peut pas durer.
Je t'avais rencontrée par hasard,
Et en souriant je vais te quitter.
Oui, dispersant les jours sans joie, sans lumière,
Tu suivras de nouveau ton sentier
Mais fuis ceux qui jamais n'embrassèrent,
Laisse en paix ceux qui n'ont pas brûlé.
Et quand avec un autre, sans peine,
Tu passeras en causant de l'amour,
Il se peut alors que je me promène
Et qu'ainsi nous nous croisions un jour
Détournant de l'autre ton regard
Et penchée vers moi, ni gaie, ni triste,
Tu diras calmement : "Bonsoir !"
Et je te répondrai : "Bonsoir, miss"
Et rien ne viendra troubler nos âmes
Et rien ne les fera frissonner :
Qui brûla est insensible aux flammes
Qui aima ne pourra plus aimer.
4 décembre 1925
Sergueï Essenine, L'Homme noir, Circé, 2005
9.2.08
La maison aux oiseaux
Gaby Naudé, historien rattaché à la Cité : « La victoire par penalty sifflé fautivement, en quart de finale de Mondial, suffit à réveiller le frisson de l’osmose des peuples primitifs : on voit à quel point la nostalgie est profonde pour qu’un stimulus si médiocre obtienne le résultat de foules déchaînées et des brames aux fenêtres. »
(…)
Pierre-Hervé Fleury, Directeur financier : « Le marketing est une religion, elle t’apprend que tu n’es pas un anonyme ; tu es une être identifiable, il existe des produits qui peuvent te révéler, pour que tout le monde comprenne qui tu es, ta vraie réalité, ton pur Dasein. »
(…)
J.-B. Massillon, Directeur des Relations humaines : « Nous avons vu des familles effacer le temps d’un week-end dix années cumulées de crédit à la consommation »
(…)
Les entreprises sexuelles sont trop jeunes pour supporter la concurrence. Le marché reste à établir, les règles à définir, la protection des employés, la protection des clients. Il y a là tout un chantier à normaliser afin d’assurer les bénéfices dans la rigueur, la transparence et le souci des intérêts de tous.
Charles Robinson, Génie du proxénétisme, Seuil, Fiction & Cie, 2008.
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7.2.08
Nous ne disons que le strict superflu, afin d'imiter la légèreté qui nous fuit. Toutes nos phrases s'achèvent par des points d'exclamation que nos demi-sourires avalent goulûment. Je referme ma main sur sa nuque et sesn ses pieds exiger du sol quelque élan. Mon autre main caresse sa hanche et bien sûr l'invite à tourner. Le souvenir n'est que chorégraphie et souplesse, là où la vie nous faisait nous cogner aux angles de la table et nous prendre le pied dans la pelure du tapis. Mais je vais partir si loin, si seul, que lésiner n'est pas à mon programme amer.
Claro, Madman Bovary, Verticales, 2008
3.2.08
Les noms indistincts
La richesse vise à son acroissement indéfini, mais elle n'a pas le pouvoir de s'excéder elle-même. La naissance y prétend, mais elle ne le peut qu'au prix de sauter de la filiation humaine à la filiation divine.
Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique éditions, 2005.
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