8.9.08

Dialogue en bord de mer





Dans Marius (Marcel Pagnol, 1931), à l'entame de la fameuse «Trilogie Marseillaise», Fanny est séduite par ledit Marius qui, lui, rêve de partir en mer. Dans Conte d’été (Eric Rohmer, 1996), le troisième des «Contes des quatre saisons», Gaspard tombe sous le charme de Margot qui envisage, elle, une vie tranquille.
Raisonnons en termes d’ancrage. Dans les années trente, Fanny finit par se sacrifier pour ne plus être l’ancre qui retient le bateau au long cours auquel aspire Marius depuis le port de Marseille. Une soixantaine d’années plus tard, c’est Gaspard qui opte pour un tout autre sacrifice, afin d’éviter d’avoir à choisir entre Margot et deux autres liaisons (Léna et Solène) : il lève l’ancre sur un bac et quitte Dinard pour Saint-Malo et au-delà, afin de saisir une occasion en or de dégoter du bon matériel musical.
Dans ces deux films, les données sont claires dès le départ. Avant que Fanny apprenne sa grossesse (ce qui interviendra dans le second volet, titré Fanny), elle sait déjà que l’avenir de sa relation avec Marius sera ceint de tristesse. Leur amour est impossible, la mer est trop forte. Elle a nourri la terre où ils sont nés. Destin, fatum et malédiction. Du côté de la Bretagne Nord, c’est après avoir constaté toute l’étendue du dillettantisme et de l’irrésolution de Gaspard que Margot lui accorde un baiser. L’une est troublée par le drame – elle aime malgré la faiblesse de l’élu de son cœur face aux éléments – et l’autre, attendrie par le vaudeville – elle aime à cause de la maladresse avec laquelle le garçon sensible aborde son existence.
Si les aspirations masculines sont un moteur, leur pouvoir de séduction doit pourtant s’adapter à l’histoire de l’émancipation féminine. Et si le cynisme s’installe dans le monde merveilleux de l’amour, on ne saurait dire de quel côté il penche.

5.9.08

Souvent je prends le prétexte d'une promenade dans les vignes pour marcher aussi longtemps que le fil noué de ma pensée en a besoin. Marcher longtemps permet aux pensées de ne plus s'enrouler sur elles-mêmes, de se fixer, par je ne sais quel mystère d'écriture sans encre. Comme si marcher c'était écrire. Comme si mes pas imprimaient les mots quelque part, mais où, je ne sais pas, pas dans la terre des vignes, mais dans une matière invisible autour de moi, étrangement solidaire de ma mémoire. Un dedans qui se met dehors. Je marche, le vent d'automne remue les rosiers au bout des rangées, je pose mes pensées, elles ne se rembobinent plus, elles sont écrites, inscrites, je me souviens d'elles. Aller et venir dans ces rangées de ceps, changer de lignes et de couleurs, d'un côté vers l'ouest, et retour à l'est, soleil en face, soleil derrière, et je me retourne, comme les nageurs font leurs longueurs, après avoir fait le tour des rosiers tiédis par le vent. Aller et venir, dans ces couleurs, et des lignes d'odeurs qui changent avec la saison, l'heure et le vent, penser en boustrophédon, à l'air, dehors. Dehors d'ailleurs tout est tellement plus douillé. Dedans je ne dois pas bouger. Dedans je dois garder mes distances, comme dit mon mari, rester droite, immobile, et surtout, ne pas trop parler. Ne pas trop en dire. Ne pas trop en faire. N'en fais pas trop, s'il te plaît, me demande souvent mon mari à bout de nerfs, avec une voix très basse tendue à l'extrême, comme tenue en laisse par l'envie de craquer. Je ne peux pas m'occuper de mon propre espace, chez moi, puisqu'il m'interdit de le faire. Je ne peux pas occuper mon propre espace, mon corps, puisqu'il m'interdit de nettoyer.


Emmanuelle Pagano, Les Mains Gamines, POL, 2008

2.9.08

Parfois, revenant avec elle dans un taxi, j'aperçois son visage, grand comme celui d'une miniature, au milieu du rétroviseur. Puis je distingue le mien, à son côté. Ou plutôt, je vois un type qui me ressemble. Comme ça la salit de n'être pas seule. C'est moi, naturellement, mais ça ne prouve rien. Puisque je me regarde, c'est que je suis un autre. Je voudrais assister, invisible, à sa vie, la guérir de moi.
Je suis un spectateur, et ce spectateur n'approuve pas ce qui se passe, même s'il est heureux.
Je crois qu'il faut tout l'aplomb et toute la muflerie des comédiens pour accepter sa vie, son bonheur, sans se haïr. Ainsi je me déteste souvent en me voyant à côté de Claude, parce que je ne suis pas le garçon le plus beau du monde, ni son amant, ni le plus fort en histoire ou en javelot.

Roger Nimier, Les Epées, Gallimard, 1948

30.8.08

"... Allons, soyez raisonnables, coupez-vous le bras"

Brian Evenson, La Confrérie des Mutilés, Le Cherche-Midi/Lot 49, Septembre 2008

29.8.08

"Choses" vues au cocktail des Inrockuptibles "Rentrée littéraire 2008"

(hier au soir, cinq hommes blancs)

1. Pierric Bailly (P.O.L, premier roman)
2. Régis Jauffret (Gallimard)
3. Christophe Claro (Cherche-Midi / Lot49 + Seuil / Fiction & Cie)
4. Tristan Garcia (Gallimard, premier roman)
5. Patrice Pluyette (Seuil / Fiction & Cie)


1. Casquette de velours côtelé beige. "En fait mes amis ne lisent pas de livres". MF Doom & Cannibal Ox.

2. Le même dix-huit mois après, moins de broussaille capillaire, plus de bouée. Avoue parfois tirer les adresses présentes dans ses romans de plans détaillant des villes où il ne s'est jamais rendu (à l'instar de votre serviteur).

3. Prolifique & débonnaire. Dénote autant qu'il en impose.

4. Effacé presque gêné. Confesse une correspondance musclée avec Didier Lestrade.

5. Enjoué et à l'écoute du peu d'écho du VIIème arrondissement. Rare.

26.8.08

(Teasing &) dialogue délétère


- Tu conduis toujours comme un sabraque
- Ce n'était qu'un bidon


Régis Jauffret, Lacrimosa, Gallimard, 2008.

21.8.08

Une des histoires sans fin de Fred Zenfl commençait ainsi


Je m'obstinerai dans mon système qui consiste à affirmer que l'extinction est un phénomène qu'aucun témoignage fiable n'a jamais pu décrire de l'intérieur, et dont, par conséquent, tout démontre qu'il est inobservable et purement fictif.


Antoine Volodine, "Fred Zenfl", in Des anges mineurs, narrats, Seuil, 1999.

15.8.08

La più grande montagna esistente sulla terra


Quand on jette quelque chose à la poubelle, il faut se dire que cela ne va pas se transformer en compost dont vont se gaver les rats et les mouettes, mais directement en actions de sociétés, en capitaux, en clubs de football, en immeubles, en flux financiers, en entreprises, en votes.


Roberto Saviano,
article paru dans "La Repubblica" et traduit de l'italien dans "Courrier International" du 10 janvier 2008 (n°897) :
{http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=81313}.

12.8.08

Dialogue dentaire


La vie, c'est comme une dent
D'abord on y a pas pensé
On s'est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ça vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu'on soit vraiment guéri
Il faut vous l'arracher, la vie


Boris Vian, "La vie c'est comme une dent" (poème composé entre 1951 et 1959, publié à titre posthume en 1962).

5.8.08

Parfait paragraphe


Mes parents étaient de pauvres diables, sans savoir et bien sûr sans sagesse, ils n'en avaient pas le loisir. Je crois que je les aimais. Ils louaient leurs bras et les miens, ceux de mes frères, chez les gros paysans des Castelli qui eux-mêmes n'avaient qu'un peu plus de grain en réserve, du porc sur leur table et sur leur paillasse s'ils le souhaitaient des filles jeunes et drues, mais avec du suint, sans azur à la gorge ni de dentelle aux cuisses : c'étaient de pauvres diables, eux aussi.


Pierre Michon, page 23 du Roi du bois, Verdier, 1996.

30.7.08

L'Internet avant l'heure


Car à quoi bon aller quelque part ? Tout était ici. En tournant simplement un bouton, on pouvait converser en face à face avec qui l'on voulait, on pouvait aller, en esprit sinon physiquement, où l'on voulait. On pouvait voir une pièce de théâtre, ou entendre un concert, ou bouquiner dans une librairie située à l'autre bout du globe. On pouvait régler toutes les affaires que l'on voulait sans bouger de son fauteuil.


Clifford D. Simak, "La tanière", in Demain les chiens (City), 1952.

27.7.08

Haunting, Weird & Insistent : Mood Organ Playlist


Haunting, Weird & Insistent : Mood Organ Playlist!

Playlist imaginée dans le cadre du Mood Organ Playlist, une tentative saugrenue et illusoire de programmer des émotions musicales lancée par G.T. du blog Art-Rock.

25.7.08

Après de nombreuses unités de ce genre, une chauve-souris vint folâtrer autour d'eux


On est au milieu des cendres de tout, on est au milieu des cendres et des souvenirs de tous et toutes, on avance dans le noir ou on reste accroupi pendant des heures ou pendant des jours et des nuits, avec pour tout bagage une solitude immense et l'espoir de l'histoire.


Lutz Bassmann, "Trois. La plongée", Avec les moines-soldats, entrevoûtes, Verdier, coll. chaoïd, 2008.
{http://www.lutzbassmann.org/}

18.7.08

Des studios guère épais


LES FILMS LES PLUS CHERS DE L'HISTOIRE DU CINEMA


1 VOYNA I MIR Sergei Bondarchuk (1967) : 560 millions de $
2 PIRATES OF THE CARIBBEAN: AT WORLD'S END Gore Verbinsky (2007) : 300 millions de $
3 CLEOPATRA Joseph L. Mankiewicz (1963) : 290,2 millions de $
4 SUPERMAN RETURNS Bryan Singer (2006) : 268,5 millions de $
5 SPIDER-MAN 3 Sam Raimi (2007) : 258 millions de $
6 TITANIC James Cameron (1997) : 250,2 millions de $
7 WATERWORLD Kevin Reynolds (1995) : 231,6 millions de $
8 QUANTUM OF SOLACE Marc Forster (2008) : 230 millions de $
9 PIRATES OF THE CARIBBEAN: DEAD MAN'S CHEST Gore Verbinsky (2006) : 223,1 millions de $
10 TERMINATOR 3: RISE OF THE MACHINES Jonathan Mostow (2003) : 219,5 millions de $

Extrait du weblog "La lumière vient du fond" {http://maydrick.over-blog.com/}, mise à jour du 7 juillet 2008.

12.7.08

Booker Little - Man of Words



"Les auditeurs peu habitués à cette musique disent du jazz que c'est un martèlement continu, et je dois dire que je le pense un peu aussi. Il y a tellement d'émotions qui ne passent pas de cette façon... Beaucoup de sensations auraient sans doute pu être mieux exprimées sans cette pulsation. À l'heure actuelle, si tu veux exprimer la tristesse ou la mauvaise humeur, tu joues du blues. Mais on peut le faire autrement."

Booker Little (1938 - 1961)
D'après l'interview pour "Metronome" réalisé par Robert Levin au printemps 1961.


Man of Words
Booker Little (trumpet), Julian Priester (trombone), Eric Dolphy (alto sax), Don Friedman (piano), Art Davis (bass), Max Roach (drums)

Extrait de l'album Out Front, publié chez Candid en mars 1961, sept mois avant de succomber à une crise d'urémie à l'age de 23 ans.

8.7.08

Le rail c'est la vie

une fois son sandwich terminé mon compagnon extirpe de son bagage un fort volume broché, une sorte de catalogue qu'il se met à consulter fébrilement, sautant d'une page à l'autre, un doigt sur des colonnes de chiffres, puis retour à la page antérieure, il regarde sa montre avant de jeter un regard courroucé par la fenêtre, il fait nuit, il ne peut rien voir, il reprend son livre, il me regarde souvent avec un air interrogateur, il brûle de me poser une question, il me demande savez-vous si le train s'arrête à Tetschen ? ou du moins c'est ce que je crois comprendre, je lui baragouine en allemand que je n'en sais absolument rien, mais que c'est fort probable, c'est la dernière ville tchèque avant la frontière, sur l'Elbe, l'homme parle allemand, il est d'accord avec moi, le train doit s'arrêter à Tetschen, même s'il n'y prend pas de passagers, wissen Sie, me dit-il, si nous descendions à Tetschen, nous pourrions monter dans le train de marchandises qui est parti de Brno cet après-midi un peu avant dix-sept heures, il nous laisserait à Dresde aux alentours de deux heures du matin et nous pourrions rattraper ce train-ci dont le départ n'est pas prévu avant trois heures moins le quart, c'est incroyable, convenez-en - j'en conviens, l'homme poursuit, son catalogue est en fait un gigantesque horaire de chemins de fer, il y a tous les trains ici, vous m'entendez, tous, c'est un peu compliqué à utiliser mais quand on s'y fait c'est pratique, c'est pour les professionnels du rail, par exemple nous venons de croiser un train dans l'autre sens il est vingt et une heures vingt-trois eh bien je peux vous dire d'où il vient et où il va, si c'est un convoi de passagers ou de fret, avec un tel livre vous ne vous ennuyez jamais quand vous voyagez en train, dit-il l'air manifestement très heureux, comment se fait-il qu'il ne sache pas si le train s'arrête à Tetschen, eh bien c'est très simple, très simple, voyez, l'arrêt est entre parenthèses, ce qui signifie qu'il est optionnel, mais le passage est signalé, donc nous avons la possibilité de nous arrêter à Tetschen, nous avions une autre possibilité d'arrêt il y a quelques minutes et vous ne vous êtes rendu compte de rien, vous ne vous êtes même pas aperçu que nous aurions pu nous arrêter là, wir hatten die Gelegenheit, vous voyez que ce livre est merveilleux, il permet de savoir ce que nous aurions pu faire, ce que nous pourrions faire dans quelques minutes, dans les heures qui viennent, voire plus, le regard du petit bonhomme tchèque s'éclaire, toutes les éventualités sont dans cet horaire, elles sont toutes là - le conducteur de la locomotive ne peut que s'en remettre à lui, je vais vous donner un exemple, je sais que vous allez à Paris et donc vous allez changer à Francfort pour prendre l'Intercity de huit heures du matin, entre-temps vous aurez mangé des Brotschen et une saucissse à la gare, puis à votre arrivée vous vous rendrez certainement à votre domicile 27, rue Eugène-Carrière dans le 18e arrondissement de Paris où vous parviendrez fatigué à quinze heures vingt-trois, vous déposerez vos valises prendrez une douche rapide et deux solutions s'offriront alors à vous, aller au bureau immédiatement ou attendre le lendemain matin, chaque possibilité aura ses avantages et ses inconvénients, si vous allez boulevard Mortier vous ne serez pas chez vous quand quelqu'un sonnera à votre porte à dix-sept heures quarante-huit, mais si vous restez l'intervention de cette jeune personne et la nouvelle qu'elle vous apporte vous feront oublier une partie des informations à inclure dans ce dossier secret, ce répertoire de morts que vous montez depuis quelque temps en utilisant plus ou moins illégalement les moyens que la Sécurité extérieure met à votre disposition, vous voyez tout est écrit ici, pages 26, 109 et suivantes, dans les deux cas, que vous soyez présent ou non, la prochaine correspondance sera page 261 de l'horaire, l'express Venise-Budapest, où vous vous enivrerez en chantant Trois jeunes tambours, puis page 263 vous monterez dans un wagon de marchandises en direction du camp d'extermination de Jasenovac sur la Save, puis page 338 dans un train Benghazi-Tripoli, vous voyez, l'express Tanger-Casablanca se trouve page 361, tout cela vous mènera à la page 480 et la perte d'un rejeton que vous ne connaîtrez pas, et ainsi de suite, toute votre vie est là, de nombreuses correspondances vus amèneront doucement, presque à votre insu, dans un train ultime Pendolino diretto Milano-Roma qui vous portera à la fin du monde, prévue à la gare de Termini à vingt et une heures douze, j'écoute la litanie ferroviaire du petit bonhomme avec attention, il a raison, ce catalogue est un outil magnifique

Mathias Enard, Zone, Actes Sud, août 2008

4.7.08

Sa parole


Marguerite d’Eros pour le lascif et ses ferveurs.


Fernando Arrabal, "Le clitoris".

1.7.08

From Hollygrove to Hollywood

You watch me / Cause I be / Weezy / Merci / TV / C-3 / Thats me


Lil Wayne, "3 Peat", Tha Carter III, Cash Money Records, 2008.

24.6.08

Dialogue circulaire


Par-dessus l'échine des monts Eber, un nuage grandissait ; on aurait dit un cheval noir.

- Les morts ont faim, murmura Scheckenschlager, regardant lui aussi le cheval hirsute qui ruait des quatre fers.
- Vous êtes fou.
- Qui, moi ?
- Oui, vous, pas moi ! Et vous avez peur. Tout le monde a peur ici, ce me semble.

Le vieux réagit avec fureur.

- Comment ! Peur ? Votre père ! Oui, lui ! Lui, il a eu peur ! Mais nous...

Le cheval céleste s'était cabré. Sa crinière noire flottait dans le vent. De lourdes gouttes isolées s'écrasèrent.


Hans Lebert, La peau du loup (Die Wolfshaut), Jacqueline Chambon éd., 2002 [texte de 1965].

21.6.08

"... je sais que j'ai un visage uniquement parce que je me sens sourire"


"... et je sais que c'était juste un camionneur et non un héros"


J Eric Miller (traduit par Claro), Décomposition, Le Masque, Août 2008

19.6.08

Hurlons, dit le chien


A la fin de l'exercice, on te dira que tu as menti, tu nieras, tu jureras que tu as dit la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, et ce sera peut-être vrai, tu n'as pas menti, ce qui se passe c'est qu'il se trouve que tu es une personne nerveuse, avec une forte volonté, certes, mais à la façon d'un jonc tremblant que la moindre brise fait frissonner, on t'attachera alors de nouveau à la machine et cette fois ce sera bien pire, on te demandera si tu es vivant et tu répondras oui, évidemment, mais ton corps protestera, il te démentira, le tremblement de ta mâchoire dira que non, que tu es mort, et qui sait si ton corps n'a pas raison, peut-être sait-il avant toi qu'on va te tuer.


José Saramago, La lucidité (Ensaio sobre a Lucidez), Seuil, 2006.

16.6.08

Dialogue autour d'un verre


Selon Kingsley Amis, la gueule de bois métaphysique est "cet indicible composite de dépression, de tristesse (ces deux derniers étant distincts), d'anxiété, de haine de soi, de sensation d'échec et de peur de l'avenir".


"The New York Times", dimanche 15 juin 2008.

13.6.08

L'éclat


Elles ne lui étaient pas destinées. Ni cette lettre ni cette femme. Contre sa poitrine il sent les feuillets se courber. L’enveloppe ne sera jamais décachetée. Il regarde s’agiter le chapeau du mari. La lettre est pour la femme. Elle ne sera jamais remise. S’il l’avait écrite à temps, peut-être aurait-il pu modifier le cours des choses, repousser l’échéance, compromettre le mariage de sa bien-aimée. Mais aujourd’hui il est ici, entouré de convives, statique, les pieds sur un banc. Inattentif aux consignes du photographe que cherche à relayer l’époux. La messe vient de laisser place à cette nouvelle cérémonie, presque aussi longue, aussi inhumaine, aussi triste. Le maître de cette cérémonie ne cesse de lever puis rabaisser un voile foncé au-dessus de sa tête. A mesure que se répètent ses allées et venues autour du trépied en bois, ses mouvements gagnent en rythme. Tel un torero, il se dandine tantôt courbé tantôt droit comme un i. La mise au point de l’appareil s’éternise. Les enfants ne sont pas longs à s’impatienter. Leur mouvement perpétuel angoisse. Dès les premières minutes un conseil improvisé décide qu’ils seront absents des clichés. Dans le centre du groupe, vers le haut et la gauche, lui ne bouge pas. S’il en juge par le pouvoir d’hypnose qu’exerce sur lui le chapeau nuptial, il ne saurait être flou. Pas un mouvement du crâne ni des membres : la machine va capter un signal d’une limpidité sans pareille. Seule la cage thoracique bat la chamade, ce qui est invisible à l’œil indifférent. Les existences doivent pourtant connaître un plus beau trajet que ce fleuve de boue, qui prend sa source à cet instant pour lui.
Le photographe est à l’agonie, ses répliques intérieures claquent les unes à la suite des autres. J’effectue un dernier réglage. J’actionne le déclencheur. Je dis la phrase du petit oiseau et je rentre me coucher. Le produit réagit dans un nuage blanc éblouissant et un bruit de sac de farine qu’on éventre.



Les particules volent dans les airs telles des luges en forêt. Comment a-t-il pu penser un seul instant que la missive sur son torse serait un bouclier contre quoi que ce soit ? La lettre est un poignard. La poudre n’est pas toute retombée que son cœur est transpercé de part en part. L’organe s’écroule sur lui-même. Il est soudain énorme puis minuscule, ses tissus calcinés, sa chair vitale vitrifiée comme sous l’action d’une pâte de dynamite. Son propriétaire moribond vacille. Un long soupir traduit son tourment et peine à en couvrir l’ampleur. Mais la foule de toutes façons s’agite. Personne n’a fait attention. Certains ont sursauté plus que de raison en voyant la décharge lumineuse. D’autres sont pressés de retrouver quelqu’un. Des têtes ont pivoté mais de manière très furtive, encore domptées par les cris du photographe. Toujours dans la même direction, regardez toujours dans la même direction ou votre visage sera effacé. Vous serez venus pour rien. Il fixe toujours le chapeau, mais le chapeau n’est plus là. A sa place est un regard, le regard de la femme qui désormais ne l’atteint plus. Il ne voit pas qu’elle pleure. Qu’elle échoue à le dissimuler. Sa robe se macule pour quelques secondes, presque rien, d’une tâche oblongue. Couleur gris clair. Deux doigts gantés de dentelle viennent se poser à l’endroit précis, sur cette forme infime évoquant une cible. Elle ressent alors la circulation de son sang comme une entaille qui suppure. Elle seule perçoit le brouillard qui s’étend depuis l’éclair. Soudain on emmène au loin l’épouse, elle tourne la tête mais rien n’y fait. Il est parti. Elle devra avoir essuyé ses deux larmes quand elle entendra encore ce son qui persiste. Un écho dans les limbes. Sombre, insensé.

10.6.08

There There


Perhaps the most terrible (or wonderful) thing that can happen to an imaginative youth, aside from the curse (or blessing) of imagination itself, is to be exposed without preparation to the life outside his or her own sphere - the sudden revelation that there is a there out there.


Tom Robbins, Jitterbug Perfume, Bantam Books, 1984.

8.6.08

Métaphysique du cuivre

Johnny a abandonné le langage hot parce que ce langage violemmenr érotique était trop passif pour lui. Chez lui, le désir s'oppose au plaisir et l'en frustre parce que le désir le force à aller de l'avant et l'empêche de considérer comme des audaces les trouvailles du jazz traditionnel. C'est pour cela, je crois, que Johnny n'aime pas beaucoup les blues ou le masochisme et les nostalgies... Mais j'ai parlé de tout cela dans mon livre, et j'ai montré comment le renoncement à la satisfaction immédiate avait amené Johnny à élaborer un nouveau langage qu'il poussait aujourd'hui, avec d'autres musiciens, jusque dans ses derniers retranchements. C'est un jazz qui rejette tout érotisme facile, tout wagnérisme si je puis dire, et qui se situe sur un plan désincarné où la musique se meut enfin en toute liberté comme la peinture délivrée du représentatif peut enfin n'être que peinture. Mais une fois maître de cette musique qui ne facilite ni l'orgasme ni la nostalgie, cette musique que j'aimerais pouvoir appeler métaphysique, Johnny semble vouloir l'utiliser pour s'explorer lui-même, pour mordre à la réalité qui lui échappe un peu plus chaque jour. C'est en cela que réside le haut paradoxe de ston style, son agressive efficacité. Incapable de se satisfaire, il est un éperon perpétuel, une construction infinie qui ne trouve pas son plaisir dans l'achèvement mais dans l'exploration sans cesse reprise, l'emploi de facultés qui dédaignent ce qui est immédiatement humain sans rien perdre de leur humanité. Et quand Johnny se perd, comme ce soir, dans la création infiniment recommencée de sa musique, je sais très bien qu'il n'échappe à rien.
(...)

Alors Johnny est arrivé et il nous a promené sa musique sur la figure un quart d'heure durant. Je comprends que l'idée que l'on publie Amorous puisse le mettre en fureur, les imperfections sont visibles à l'oeil nu, le halètement qui accompagne certaines fins de phrases est parfaitement audible et surtout le terrible couac final, cette note sourde, et brève qui m'a fait penser à un coeur qui éclate, à un couteau qui rentre dand un pain (...). Mais ce que Johnny ne percevrait pas et qui est insoutenablement beau, c'est cette angoisse qui cherche une issue dans cetet improvisation qui fuit de tous les côtés, qui interroge, qui gesticule désespérément. Jonny ne peut pas comprendre : ce qui lui paraît être un échec est pour nous une voie ou tout au moins l'amorce d'une voie. Amorous restera un des grands moments du jazz. L'artiste qui est en Johnny sera fou de rage chaque fois qu'il entendra cette caricature de son désir, de tout ce qu'il a voulu dire pendant qu'il luttait, chancelait, pendant que la salive lui échappait de la bouche en même temps que la musique, plus seul que jamais face à ce qu'il poursuit, à ce qui le fuit à mesure qu'il le traque. C'est curieux, il m'a fallu écouter Amorous pour comprendre, bien qu'il y ait déjà eu d'autres indices, que Johnny n'est pas une victime, n'est pas un pauvre pérsécuté, comme tout le monde le croit. Je sais maintenant que ce n'est pas vrai. Johnny n'est pas le poursuivi mais le poursuivant, tout ce qui lui arrive dans la vie sont des malchances de chasseur et non d'animal traqué. Personne ne peut savoir ce que poursuit Johnny mais c'est ainsi, c'est là, dans Amorous, dans la marijuana, dans ses discours absurdes, dans ses rechutes, dans le petit livre de Dylan Thomas, dans cette façon d'être un pauvre diable qui élève Johnny au-dessus de lui-même et en fait une absurdité vivante, un chasseur sans jambes et sans bras, un lièvre qui court derrière un tigre endormi.

Julio Cortazar, L'Homme à l'affût, in Les Armes Secrètes, 1959

5.6.08

Dialogue de Jean qui rit et Jean qui pleure



Nous sommes encore au tout début du siècle qui vient. Certains disent : du millénaire. En novembre, Michel Jonasz fait paraître un disque dont la pochette le présente enfant, souriant, au milieu d’un décor urbain en effet très urbain : Michel et son petit tambour, la sœur de Michel et son ours en peluche, l’ensemble en apparence colorisé comme les vieux films et derrière eux le sépia des années cinquante, fauteuils en osier et voitures dont les marques sont vos amies. En décembre de la même année, soit sept semaines plus tard, Alain Bashung sort quant à lui un album à la couverture on ne peut plus sobre. Pas de texte, seule une photographie en noir et blanc où il figure debout, majestueux et grave, au milieu d’un sous-bois.

Pour différents qu’ils paraissent, ces deux disques ne cessent pourtant de s’entremêler dans l’esprit de qui les écoute, tout à tour, à distance, de temps en temps. « L’irréel », destination suspendue vers laquelle Bashung se promet d’aller en répétant la question « Y seras-tu ? », lorgne un temps sur la bande-son d’un surprenant film muet, puis, avant de laisser place à un poème énervé de Robert Desnos, donne sur une passerelle menant aux doux accords du « Modern Hôtel », ballade dans laquelle Jonasz se montre autant écrivain des notes que des larmes : « Le Modern Hôtel / Une parenthèse dans nos mémoires / Presque irréelle / Tu t’en rappelles ». Cela a beau être irréel, nous ne sommes pas moins passés de l’un à l’autre. Du rire aux larmes.

Et ce rire et ces larmes, cette larme écrasée sous les rires, ces mouvements d’humeurs ne sont pas nécessairement distribués comme on pourrait s’y attendre. Contrairement à ce que laissaient présager les pochettes, par exemple, celui qui rit (certes de manière sardonique) est bien Bashung et celui qui pleure, Jonasz. L’opus de Alain-Jean-qui-rit, « L’imprudence », est une exhortation à la révolte intérieure, une ouverture à fond les ballons des valves vitales. L’oeuvre de Michel-Jean-qui pleure, « Où vont les rêves », elle, est un gros chagrin devant la beauté amoindrie d’une nostalgie pratique. « Désormais je me dore / à la crypte des monastères / je me dore à l’ordinaire / à tombeau ouvert / à la chaleur humaine » dit le rieur dans un cri de hyène ; « J’arrive à huit heures précises / Au bureau de l’entreprise / Et la vie qui m’paralyse / Comme pour tout le monde » lui répond le pleureur de la porte de Vanves.

3.6.08

En indivision


« Je crois que les Français [...] se sentent heureux individuellement, mais sentent la France malheureuse. Et je crois que leur niveau d’épargne y est pour quelque chose. »


André Coisne à Brigitte Jeanperrin, France Inter, rubrique "Entreprises et Stratégies" de l'émission quotidienne Le 7-9, mardi 4 octobre 2005 entre 7h50 et 7h53.

1.6.08

Dans la mémoire de mon téléphone

Huit variations de gris, ces six derniers mois, dans quatre directions :









30.5.08

Du plagiat considéré comme l'un des beaux-arts

Vous avez Jean Echenoz qui, dans son roman Cherokee, s'est amusé à piller éhontément Jean-Patrick Manchette (je ne suis pas entrain de balancer un ami, il s'en est beaucoup vanté lui-même).
Vous avez François Bon qui dit en riant qu'il "sample" amicalement, de-ci, de-là, dans ses livres, un morceau d'Echenoz.
Vous avez évidemment le grand Alain Bashung qui chante "l'année dernière à marée basse", "excuse-moi part'naire", "le long des golfes pas très clairs", ou qui crie "alcaline, sur la plage".
Et vous avez, par exemple, moi, qui emprunte à ce Bashung un couplet de son "Samuel Hall" pour le coller dans une de mes nouvelles, paroles signées Olivier Cadiot, et quand je vois Cadiot et lui en parle, il me répond avoir lui-même emprunté toutes ces phrases dans un vieux polar de Jim Thompson.




Jacques Serena, L'année dernière à marée basse, Le Matricule des anges numéro 056, septembre 2006

28.5.08

A l'heure où s'allongent les ombres

Elle va de l'avant et regarde derrière elle,
constate qu'il existe seulement un lien ténu
entre le temps et la douleur
certaines choses ne s'en vont pas,
les blessures ne guérissent pas,
elles se trouvent simplement leur place dans notre ventre
et dans nos os
où elles se nichent et frémissent,
se tournent et se retournent sous nos doigts et nos côtes
en attendant de se réveiller
à l'heure où s'allongent les ombres

(...)


La seule raison de se lever, c'est les chiens
Anthony ne déborde pas de passion pour ce boulot
ses collègues sont idiots
ils sentent le détergent
ils veulent l'inclure dans leur clan
Calley, Masson, Malone,
Quand il les regarde
dérouiller les chiens,
Anthony reste à l'écart en fumant
et pense que la haine et l'amour sont équidistants
dans la chair et hors de la chair,
voilà pourquoi on dit des gens aimables
qu'ils ont bon coeur,
tandis que des salopards comme eux
tout bonnement écœurent.





Toby Barlow, Crocs, Grasset, 2008

25.5.08

The son of a man has no place to lay his head

I took her plate and dumped the piece of fish alongside the steak. A portion of bird meat would have completed the circle. It wasn't exactly a happy meal but I cleaned my plate. If you live on the railroad tracks the train's going to hit you, Grandpa used to say.


Jim Harrison, "Brown Dog", The Woman Lit by Fireflies, Washington Square Press, 1990.

23.5.08

Forcément

Personne ne s'est inscrit pour la chorale
l'animateur
est anthropophage
(...)



L'idiot perd son survêtement
il n'aurait pas du
vendre l'élastique
(...)






Lutz Bassmann (Antoine Volodine), in Prison, Haïkus de prison, Verdier, 2008

21.5.08

I Will Truck



Je crois savoir de quoi il s'agit. L'Opéra Rock de ce début de siècle.



Extrait de The Getting Address, 2005, The Dirty Projectors, illustré par un film d'animation de Dave Sumner.

18.5.08

Le terrible aveu











LE COFFRET ET LA CLE

Je ne sais absolument pas de quoi il s'agit.


David Lynch (à propos d'un élément resté mystérieux dans son film Mulholland Dr.), Mon Histoire vraie (Catching The Big Fish, 2006), Sonatine Ed., 2008.

16.5.08

Le regard des femmes

Toutes les femmes détiennent une petite racine d’indestructibilité, et le travail des hommes a toujours été de faire en sorte qu’elles s’en aperçoivent le plus tard possible. Les hommes africains sont aussi doués que les autres pour cet exercice, mais à bien regarder les femmes africaines, je ne les jouerais pas forcément gagnants. -

Chris Marker, Sans Soleil - Documentaire français, 1983 - Voix off : Florence Delay

14.5.08

"La réalité est dada"

"Je suis un type à qui les excentricités n'iraient pas très bien"
(...)

"D'une façon vulgaire, on pourrait dire que mon adhésion à la théorie révolutionnaire est accompagnée de l'idée que rien ne m'oblige néanmoins à vivre d'une façon désagréable"
(...)

"Il y a des moments où je souhaite très vivement la conservation du capitalisme"
(...)

"Il est épineux d'être un dirigeant. Il faut créer sans cesse une demi-réussite assortie d'un échec total, pour conserver son pouvoir"
(...)

"La réalité est dada. On le vérifie chaque jour à la télé, et c'est l'intérêt majeur de cette machine, après la diffusion de vieux films américains"
(...)

"Bref, j'attends avec un impatience de faire fortune. L'honnête aisance est un quart de libération. La demi-libération, c'est lorsqu'une heure de votre temps vaut plus que ce que vous pouvez dépenser en une heure. La liberté c'est quand la valeur disparaît - du moins la valeur quantifiée universelle du temps"
(...)

"Lecture du CAPITAL. Une si magnifique critique qu'il me vient non des érections mais de merveilleux éclats de rire"
(...)

"Melissa et moi fatigués. Je ne sais ce qu'on a à etre fatigué comme ça. A part qu'il y a de quoi - cette existence est fatigante"

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974, Gallimard, 2008

12.5.08

Il s'agit de Jean Eustache, le réalisateur


C'est rue Champollion, dans un obscur deux-pièces qu'il a emprunté à une fille partie rejoindre un ami qui travaille dans une usine à Besançon. Damien habite un autre appartement sombre, rue des Batignolles, mais il a voulu se donner l'impression d'aller mieux en changeant de quartier.

(...)

L'étroite petite rue Champollion, sombre et pavée, est vide. Je comprends tout à coup pourquoi je rêve parfois que Damien m'y poursuit en chaussons. C'est un petit signe moqueur qu'il m'adresse dans mon sommeil pour me signifier qu'il n'a jamais eu l'intention de vivre vieux, en pantoufles. Comment, en effet, imaginer Damien grand-père ?

La place de la Sorbonne est envahie par de jeunes touristes. Ils boivent un coca aux terrasses des cafés avant d'aller acheter des T-shirts boulevard Saint-Michel et des cartes postales représentant des tableaux d'Egon Schiele, au centre Beaubourg.


Lucile Laveggi, Damien, Gallimard, "L'infini", 2000.

10.5.08

Petite (en écho à Lou)

Tu as des yeux d'enfant malade
Et moi j'ai des yeux de marlou
Quand tu es sortie de l'école
Tu m'as lancé tes petits yeux doux
Et regardé pas n'importe où
Et regardé pas n'importe où

Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai le verbe "aimer"
Qui se décline doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va baissant
Comme le jour qui va baissant

Tu as le col d'un enfant cygne
Et moi j'ai des mains de velours
Et quand tu marchais dans la cour
Tu t'apprenais à me faire signe
Comme si tu avais eu vingt ans
Comme si tu avais eu vingt ans

Ah! petite Ah! petite
Je t'apprendrai à tant mourir
A t'en aller tout doucement
Loin des jaloux et des tourments
Comme le jour qui va mourant
Comme le jour qui va mourant

Tu as le buste des outrages
Et moi je me prends à rêver
Pour ne pas fendre ton corsage
Qui ne recouvre qu'une idée
Une idée qui va son chemin
Une idée qui va son chemin

Ah! petite Ah! petite
Tu peux reprendre ton cerceau
Et t'en aller tout doucement
Loin de moi et de mes tourments
Tu reviendras me voir bientôt
Tu reviendras me voir bientôt

Le jour où ça ne m'ira plus
Quand sous ta robe il n'y aura plus
Le Code pénal

Léo Ferré, Petite, Récital à Bobino (Barclay - 1969), Amour Anarchie (Barclay - 1970)

8.5.08

lost lost lost

Ta jupe est trop courte
J'y vois des dessins j'y vois des années
Le trouble qui va te défigurer
Ta jupe est trop courte
Je ne peux plus imaginer

Tu marches trop vite
Je vois des chameaux au fond du désert
Qui crèvent de soif c'est l'été l'hiver
Tu marches trop vite
Je ne peux plus imaginer

Les gens te regardent
Je voudrais les mettre au fond de ta gorge
Et tu les rendrais avec du jasmin
Celui qui te montre et me rend malade
Les gens te regardent
Je ne peux plus...
Je ne peux plus imaginer

Ta jupe est trop courte
Tu marches trop vite
Les gens me regardent
Me regardent t'imaginer

Il manque quelque chose
Il manque quelque chose à cette ville obscène
Et c'est toi qui me manque
Et c'est toi qui me manque

Ta jupe est trop courte
J'y monterais bien au-dessus des toits
New-York ce matin n'avait plus que toi
Ta jupe est trop longue
Et j'imagine
Et j'imagine
Et j'imagine des étangs

Tu nages trop vite
Je vois des parfums je sens ta fatigue
Je crève de toi je crève de moi
Tu nages trop vite
Et je ne peux qu'imaginer


Les gens font la queue
A n'importe qui à ton odeur sûre
Tu leur donneras tes mûres pas mûres
Tu marches trop vite
Donne-moi la main tiens-moi sur ta carte
Regarde là-bas la rouge pancarte
Défense de vivre
Les flics nous regardent

Il manque quelque chose à Amsterdam ce soir
Et c'est toi mon amour
Toi qui cours dans mes veines

Je t'ai perdue... et tu me manques...

Je ne peux plus t'imaginer...

Toi l'héroïne... Toi l'héroïne...

De mon roman d'amour


Léo Ferré, Le Manque, On est pas sérieux quand on a dix-sept ans, 1987.

6.5.08

Zoologie fantastique : Un croisement

J'ai un animal curieux, moitié chaton, moitié agneau. C'est un héritage de mon père. En ma possession il s'est entièrement développé ; avant il était plus agneau que chat. Maintenant il est à moitié-moitié. Du chat il a la tête et les griffes, de l'agneau la taille et la forme ; de tous deux les yeux, qui sont sauvages et pétillants, la peau suave et ajustée au corps, les mouvements ensemble sautillants et furtifs. Couché au soleil, dans le creux de la fenêtre, il se pelotonne et ronronne ; à la campagne il court comme un fou et personne ne peut l'atteindre. Il fuit les chats et il veut attaquer les agneaux. Durant les nuits de lune sa promenade favorite est la gouttière du toit. Il ne sait pas miauler et il déteste les souris. Il reste des heures et des heures à l'affût devant le poulailler, mais il n'a jamais commis d'assassinat.

Je le nourris avec du lait ; c'est ce qui lui réussit le mieux. Il boit le lait à grandes gorgées entre ses dents d'animal de proie. Naturellement, c'est un vrai spectacle pour les enfants. L'heure de la visite est le dimanche matin. Je m'assieds avec l'animal sur mes genoux et tous les enfants du voisinage m'entourent.

On pose alors les questions les plus extraordinaires, auxquelles personne ne peut répondre : Pourquoi il n'y a qu'un seul animal de cette sorte, pourquoi c'est moi son maître et non pas un autre, s'il y a eu avant un animal semblable et qu'arrivera-t-il après sa mort, s'il ne se sent pas seul, pourquoi il n'a pas d'enfants, comment il s'appelle, etc. Je ne prends pas la peine de répondre : je me limite à montrer ce que je possède, sans autre explication. Quelquefois les enfants amènent des chats ; une fois ils ont été jusqu'à amener deux agneaux. Contre leurs espérances, il n'y a pas eu de scènes de reconnaissance. Les animaux se regardèrent avec douceur de leurs yeux d'animaux, et ils s'acceptèrent mutuellement comme un fait divin. Sur mes genoux l'animal ignore la crainte et l'instinct de poursuite. Blotti contre moi, c'est ainsi qu'il se sent le mieux. Il s'attache à la famille qui l'a élevé. Cette fidélité n'est pas extraordinaire : c'est l'instinct naturel d'un animal qui, ayant sur la terre d'innombrables liens politiques, n'en a pas un seul consanguin, et pour qui l'appui qu'il a trouvé chez nous est sacré.

Quelquefois je dois rire quand il renifle autour de moi, quand il s'emmêle dans mes jambes et ne veut pas s'éloigner de moi. Comme s'il n'avait pas assez d'être chat et agneau, il veut être chien. Une fois - ceci arrive à tout le monde - je ne voyais pas le moyen de sortir de difficultés économiques, j'en étais au point d'en finir avec tout. Cette idée en tête je me balançais dans le fauteuil de ma chambre, l'animal sur mes genoux ; j'ai pensé à baisser les yeux et j'ai vu des larmes qui gouttaient dans ses grandes moustaches. Etaient-ce les siennes ou les miennes ? Ce chat à l'âme d'agneau a-t-il l'orgueil d'un homme ? Je n'ai pas hérité gros de mon père, mais ce legs vaut la peine qu'on en prenne soin.

Il a l'inquiétude des deux, celle du chat et celle de l'agneau, bien qu'elles soient très différentes. C'est pourquoi il est mal à l'aise dans sa peau. Quelquefois il saute vers le fauteuil, il appuie sur les pattes de devant contre mon épaule et il approche son museau de mon oreille. C'est comme s'il me parlait, et, en fait, il tourne la tête et me regarde avec déférence pour observer l'effet de sa communication. Pour lui faire plaisir je fais comme si je l'avais compris et je bouge la tête. Alors il saute à terre et bondit autour de moi.

Peut-être que le couteau du boucher serait une rédemption pour cet animal, mais il représente mon héritage, et je dois la lui refuser. C'est pour cela qu'il faudra attendre jusqu'à mon dernier soupir, bien qu'il me regarde parfois avec des yeux humains, raisonnables, qui m'inciteraient à l'acte raisonnable.

Franz Kafka

Jose Luis Borges / Margarita Guerrero, Manuel de zoologie fantastique, Christian Bourgeois éditeur - 1954. Cet ouvrage a été réédité en 1967 sous le titre Le livre des êtres imaginaires, Gallimard / L'imaginaire

4.5.08

After Brutha Fez was dead


He can be a dead father.
(...)
Then another person will grow into his form and flesh and I will have something to hate when it is old enough to be a man.

People think about who they are in the stillest hour of the night.
(...)
There are dead stars that still shine because their light is trapped in time. Where do I stand in this light, which does not strictly exist?
(...)
I know I'm talking to a gun who can't respond but how does she undress when she undresses?


Don DeLillo, Cosmopolis, Scribner, 2003.

2.5.08

Et avec ça qu'est-ce que je vous mets ?



Ces six derniers mois au cinéma, une pulsion de vie (dans Deux jours à tuer) et une pulsion de mort (dans 99 francs) sont toutes deux survenues à un même moment qu’on pourrait pourtant qualifier de peu fréquent : lors d’une réunion visant à proposer un « concept » pour la campagne de promotion d’une nouvelle gamme de yaourts.

Antoine et Octave, respectivement, s’y lancent de plein gré dans l’exercice dit du pétage-de-plombs. Et il s’en suit inévitablement une virée au loin, une fuite en avant, une évasion, du rêve – en somme tout ce qui peut détacher leurs yeux de l’image honnie, celle du client d’hypermarché tendant la main vers un paquet de yaourts pour le porter à son caddie.

Albert Dupontel et Jean Dujardin viennent l’un et l’autre de la scène comique. On peut d’ailleurs penser que c’est là ce qui les rend bankable, notoirement dans des drames. À ce cinéma qui fait leur pouvoir, portant aux nues leur humble parcours comme on lance un nouveau produit, ils semblent néanmoins adresser dans ces deux scènes un théâtral bras d’honneur. Mais ils semblent, seulement.

Voici comment : tout d’abord Jean Becker et Jan Kounen (principalement auteurs de films marqués Gentil ou Méchant, selon) s’appuient sur ces scènes pour faire pivoter leur héros autour d’un axe. Pour Antoine c’est l’axe altruiste, eschatologique, « ce qui restera de moi ». Pour Octave c’est l’axe égoïste, métaphysique, « ce que je deviendrai ». L’un veut revivre, l’autre, renaître.

Mais ces éclats qui paraissent magistraux font en réalité partie d’une stratégie, celle du partir pour mieux revenir. Revenir à travers les siens ou revenir dans la partie revient alors au même : il ne nous appartient pas de décider de notre sort. Dans les deux films, la scène du yaourt vient nous rappeler que derrière l’absurdité du modèle qui nous gouverne, il y a l’absurdité qui consiste à le contester.

30.4.08

Dialogue oculaire (et chaîne ô combien claire)


O-K-I-G-U-E-S-S-I-L-L-C-A-L-L-Y-O-U-B-A-C-K-T-H-E-N-L-A-T-E-R-I-T-H-I-N-K-Y-O-U-G-O-T-T-H-E-N-U-M-B-E-R-T-O-T-H-E-S-P-O-T-B-Y-E


Look Daggers (2mex & Ikey Owens), 'Call U Later', Suffer in Style, Above Records, 2008.

28.4.08

Echenoz samplé

Par exemple, je le dis sans fausse humilité, et non pas comme prédateur ni comme copieur : ce n'est pas me mettre sous, ni même adopter posture de suiviste ou d'élève, j'ai toujours cannibalisé ce qu'il nous fait découvrir. Depuis que j'ai placé une fois un fragment de son inventaire des murs anti-bruits de nos autoroutes dans une page, je n'ai jamais publié un livre sans qu'il comporte, secrètement, un sample d'Echenoz, et pareil pour mon copain Séréna : on se dit que si à tel endroit on le recopie, c'est qu'on se sera mis un instant à ce lieu où le réel de la fiction, en tant que reconstruction perceptive du monde, remplace ce que la pratique ordinaire nous enseignait de nos rues, nos voitures et nos appartements, encore reconnaissable mais évincé.


François Bon, Sur Jean Echenoz, Publie.net, 2006

Ouvrage feuilletable en suivant ce lien

23.4.08

Interview exclusive de Charly Delwart


Lors de la dernière rentrée littéraire, un jeune trentenaire du nom de Charly Delwart signait Circuit au Seuil, dans la prestigieuse collection « Fiction & Cie » : un premier roman bien éloigné des affres de la littérature trentenaire telle qu’elle est en passe de se voir aujourd’hui packagée. Le personnage principal, Darius, est un être plutôt torturé dans un monde qui se shoote à l’immédiat. Loin de se complaire dans une vraie-fausse banalité, il prend à bras le corps ce que la « modernité » a de plus vivace et qui ressemble à un culte de l’événement. Convié pour un temps dans les locaux d’une entreprise audiovisuelle, Focus, il décide petit à petit de s’y installer sans avoir été engagé, repoussant chaque jour un peu plus loin les limites du factice. Une course dérangeante se met alors en place, en forme à la fois de fuite en avant et de compte à rebours. Un texte haletant, dont on pourra goûter la portée visionnaire.



Randomizm : comment vous est venu à l'idée le thème de l'imposture (imposture vis-à-vis du travail, imposture vis-à-vis de l'information) ?

Charly Delwart : je me suis retrouvé à attendre un plan social, une situation absurde avec tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant. M’y rendant chaque jour par obligation légale. Plus tard, j’ai entendu l’histoire de quelqu’un qui avait occupé un bureau à Radio France. Cela m’a semblé, par rapport à ma situation passée, le stade au-dessus : tout ce qui peut faire croire à un travail sans travail pour autant, et sans salaire. Je me suis demandé qu’est-ce qui ferait qu’un personnage dans la première situation décide de se retrouver dans la seconde situation. Que cela ait un sens pour lui. Je me suis rendu compte que pour passer de l’une à l’autre, il fallait un grand détour (suivre les hauts et les bas de l’errance, être en phase avec le monde puis plus). Jusqu’à ce que la petite peur apparaisse, une énergie instinctive qui trace un chemin dès lors plus direct, et rende cela évident pour le personnage.


Quelle est votre situation professionnelle et dans quelle mesure a-t-elle pu interagir avec l'écriture du roman ?

La fin de ma situation professionnelle passée ressemble de très près au début du roman. L’écriture est une forme de digestion, du fait d’avoir attendu d’une logique extérieure la suite des événements. Le personnage de Darius passe de cette logique à une logique personnelle qui fait avancer les choses.


Diriez-vous que Circuit est une allégorie du pouvoir ?

Pas une allégorie mais un traité de survie. Qui est une prise de pouvoir, contre les glaciations, contre ce qui va à l’encontre du mouvement. Pour cela, retrouver une énergie présente depuis le premier protoplasme dans chaque forme vivante, renouer avec cela, suivre la petite peur qui est à la fois un moteur, du trac à l’idée de faire, une envie forte à y penser, quelque chose qui donne le sentiment d’être en vie, qui contraste avec l’apathie qu’il a connue avant, une petite peur qu’il lui faut entretenir en lui, rechercher.

Peut-on voir un lien entre le système médiatique que vous décrivez et la "machine bureaucratique" de Franz Kafka ?

Moins le système médiatique que le monde de l’entreprise. D’autant quand ce monde se « bureaucratise », quand il a pris une certaine ampleur. Quand les procédures internes, les flux d’informations, les rapports hiérarchiques deviennent très organisés. Et quand parallèlement, ce développement de codes nouveaux tend à faire ressembler une multinationale à une autre. Mais à l’inverse de la machine bureaucratique de Kafka, le personnage comprend les codes face auxquels il se retrouve chez Focus, pour les avoir vu ailleurs et parce qu’ils ont un sens. Ils sont une donnée qu’il prend en compte.

La proximité avec les personnages des romans de Michel Houellebecq vous est-elle apparue ?

Non.

Quelles sont les strates d'écriture et/ou de récriture qui vous ont permis d'obtenir un résultat narratif homogène ?

Un synopsis d’une trentaine de pages pour dresser les lignes narratives principales. L’écriture du roman en gardant du synopsis une direction et un cadre. Des multiples réécritures. Pour réécrire ensuite dans la distance que permet le fait d’avoir compris pourquoi avoir écrit cette histoire. Il y a une phrase-clé qui dit : “what do you want to know in the writing of it”. Répondre à la question, comprendre pourquoi, ne peut avoir lieu qu’à la fin de l’écriture, et c’est cela qui permet justement d’achever le roman, qu’il soit une fiction destinée à être lue par d’autres. Le travail enfin avec l’éditeur qui oblige à revoir le texte avec une distance nouvelle, à aller un pas plus loin, à faire confiance à son texte, se confronter à des choses pas vues jusque-là et avancer dans certains retranchements. Ce qui a donné des coupes, un rythme plus serré, une trajectoire vers plus d’homogénéité, de clarté.


Comment avez-vous dessiné les traits principaux du caractère de Darius : le rapport aux femmes, le désir d'indépendance, les accès de déprime ?

Le rapport aux femmes est résolument schématique, il est question d’une reconstruction, d’un rapport entre le personnage et lui-même, plongé dans le monde, ce qui laisse peu de place, de disponibilité mentale pour les relations amoureuses. L’indépendance est un des résultats de sa recherche, la construction d’un système à lui. Le chemin similaire à celui qui mène, dans l’évolution des espèces, d’une carapace extérieure à un squelette interne. Pour les accès de déprime, ils sont ce qui accompagne un parcours qui tend vers du fondamental, les accès n’étant pas des états de déprime en soi mais des passages, des possibilités de dévier d’un chemin, un temps d’arrêt, de doute qui fait partie des risques possibles dans le chemin qui va de vouloir à réaliser.



Photos Sébastien Dolidon.

21.4.08

L’icône-Bendit


La lutte est acharnée mais PLPL ne décerne la laisse d’or qu’au plus servile.

La propagande en faveur de la Constitution européenne* mobilise le Parti de la presse et de l’argent (PPA). Les amants du marché unique (Guetta, Elkabbach, Val, Joffrin, Colombani, BHL, etc.) savent pouvoir compter sur leur crécelle multimédia Daniel Cohn-Bendit. « Dany », c’est Pascal Lamy avec des cheveux. Depuis plus de quinze ans, cet ex-anarchiste de télévision est le chouchou du PPA. En France, si seuls les journalistes votaient, Cohn-Bendit braillerait ses vœux de nouvelle année en direct de l’Élysée. Quels vœux ? Plus de marché, plus de guerres de l’OTAN, plus d’émissions de Christine Ockrent. Son amie Christine l’invite en effet presque chaque mois sur France 3. Quand elle lui demande de conseiller un livre (05.10.03), l’ancien lanceur de pavés choisit le plaidoyer pro-giscardien de son copain Olivier Duhamel, un professeur de droit médiocre et prétentieux, à la fois « socialiste » et bon ami de Luc Ferry. « Dany » adore aussi Moscovici (il le tutoie, l’appelle « Pierre ») et Pascal Lamy. Mais c’est Kouchner qu’il préfère. Ensemble, les deux hommes vont publier un livre, Quand tu seras président. Le début de l’année sera donc pollué par les émissions de promotion de ce duo proaméricain. Ces temps-ci, Cohn-Bendit a des soucis. L’« altermondialisation », d’abord, qui alimente selon lui un risque de « dérive totalitaire » ; il s’en est confié à la revue jaune de Chérèque, CFDT Hebdo (n° 295). Le virage bolchevik de Laurent Fabius, ensuite, qui le terrifie d’autant plus que ce spécialiste des carottes râpées (bio) était l’invité de la dernière université d’été des Verts : « Le problème de Fabius, c’est qu’il ne fait plus du Fabius. Il aurait fallu inviter Bernard Kouchner. Lui au moins assume son social-libéralisme. » (Le Figaro, 26.08.03.) En attendant l’été prochain, « Dany » rêve d’un « forum européen, combinant Davos et le Forum social, pour réfléchir à la nouvelle éthique du capitalisme » (L’Expansion, décembre 2003.) Avant que Francis Mer ne le décore de la légion d’honneur, PLPL lui décerne sa Laisse d’Or !

PLPL (Pour Lire Pas Lu) le journal qui mord et fuit, rubrique "La Laisse d'Or", n° 17, décembre 2003.

(*) : depuis 2005, PLPL est d'ailleurs devenu Le Plan B (ndlr).

19.4.08

Ici je vous adresse une prière. Lisez le moins possible d'ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l'esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d'habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c'est l'opinion contraire. Les œuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peur les saisir, les garder, être juste envers elles. Donnez toujours votre sentiment à vous contre ces analyses, ces comptes rendus, ces introductions.


Rainer-Maria Rilke
, Lettres à un jeune poète, 1929

18.4.08

Jean-Pierre Léaud : Le Pornographe (Bertrand Bonello - 2001)

"Ce ne sont pas mes films qui sont obscènes, se sont vos questions... Parce que vous me parlez de carrière, et moi je vous parle de ma vie. Voilà pourquoi elles sont obscènes vos questions, voilà pourquoi c'est vous qui êtes obscène, et pas moi."

Extrait du film "Le Pornographe" de Bertrand Bonello, 2001

16.4.08

Nice School


USE THESE MATCHS TO DES-
TROY ALL ART ― MUSEUMS
ART LIBRARY'S ― READY ―
MADES POP ― ART AND AS
I BEN SIGNED EVERYTHING
WORK OF ART ― BURN ―
ANYTHING ― KEEP LAST
MATCH FOR THIS MATCH ―

Ben Vautier, Total Art Match-Box, 1965 (matches, matchbox).

14.4.08

Ginza-plage (contre New York)


Ce qui je dis là n'a aucun rapport avec le fait que je sois japonaise. Je ne cherche pas non plus à me détruire. Le vin blanc, la salade d'artichauts, le fromage blanc, le pain, la confiture et les fruits, le jogging, la walk-gym, le roller-skate, la piscine, le billard, le frisbee, les lofts, les clubs, les studios, les unités de mesure américaines, toutes ces races de chiens, le piercing et les tatouages, la marijuana, le sexe, le cinéma et la mode et les DJ et les parcs et le jus de légumes, les laveries automatiques, les penthouses, j'ai appris d'eux l'art de consommer et de gaspiller, j'ai moi aussi accepté de viellir en espérant vivre plus longtemps, mais ils sont tous épuisés, la tristesse leur colle tant au corps qu'un rien les ferait sangloter. C'est la tristesse du cocon dans lequel il sont enfermés et ils ne feront jamais rien pour le déchirer. Moi aussi, je fais partie de ces gens. Je suis l'un d'eux. C'est une communauté où l'appartenance ethnique n'a aucune importance. Et tout cela m'irrite pronfondément.


Murakami Ryû, Melancholia, 1996.

7.4.08

Un Pajero dans ton rétro
et sur ta stèle des pétunias

Nikkfurie, Poltergheist, Arc-en-ciel pour daltoniens, Kerozen Music, 2005

6.4.08

La scène de l’Athéna


L’histoire vient se poser ici, loin des rails immuables pareils à des ceintures de fer vues depuis les vitres des trains. Le froid naturel est modifié par la densité de l’immense capitale, par l’intensité de la ville et du moment. Il semble qu’ici on ne s’habitue pas. Avenue des Carmélites, les tubes de néon magenta ont été disposés différemment depuis hier. Quand je lève les yeux, ce n’est plus la même artiste qui est vantée. La moitié d’un siècle qu’ils se succèdent un à un, très haut, sur ce panneau. Les plus petits des plus grands et les meilleurs médiocres. Mais surtout tous les autres. Dans ce hall de l’Athéna, tous ont laissé une trace qui perdure au-delà de leur chant, quelque chose de singulier, une coloration de leur visage figée à jamais par des lampes à arc. J’interromps mes pas dans la fraîcheur du matin. J’ai beau faire, le scintillement de ces étoiles disparaît à mesure que j’en convoque le souvenir. L’entrée est sombre, mal nettoyée, des grilles posées à la va vite délimitent son territoire. Bien sûr c’est tout l’objet du mystère, toute la magie qui opère ainsi ; contrer la fadeur du monde et, par chance, à force de talent, l’inverser. Je reste immobile, mon col en laine caresse les lobes de mes oreilles. C’est donc ici. Etre célèbre passe peu ou prou toujours par là. A travers ces cloisons de bois noir, au centre de ce qui est silencieux toute une partie du jour, dans l’air qui surplombe les fauteuils tendus de velours teint en rouge cardinal : très ancienne et à la fois exactement contemporaine, la renommée possède une carte géographique des plus détaillées. Ce petit établissement est un véritable Everest. De l’autre côté de la ruelle qui le longe, un homme déambule depuis quelques instants dans mon champ de vision. Il est certain qu’il ne se rend nulle part, mais qu’il ne pratique pas non plus le sur place. Sa trajectoire dépend directement de celles des passants, mieux elle s’adapte aux rythmes de leurs corps qui se croisent sans schéma. Il est le lien, la force de cohérence dans le flux des badauds entamant sous le soleil une des dernières journées d’hiver. Très vite je m’aperçois qu’il tend la main à une personne sur deux. Afin sans doute que le geste ne se confonde pas avec sa silhouette. Plus proche de lui maintenant que je me suis remis en marche, je remarque qu’à ceux dont il ne sollicite pas la générosité il dit un mot. Je ne distingue pas lequel mais le phrasé en est doux. Il s’approche bientôt de moi, comme il fallait s’y attendre, et comme pourtant je ne l’avais pas encore imaginé. Je me surprends à penser que je ne suis pas prêt à ce qu’il m’adresse quoi que ce soit, parole ou signe de la paume. Et ne sachant lequel des deux va m’échoir, j’ai ce curieux réflexe de me tourner vers l’affiche électrique, vers le pan d’immeuble décoré par les ampoules oblongues qui marquent le nom des vedettes. Athéna-Hall, Frères Arpège. Je ne me suis pas arrêté pour autant, je reprends mon chemin avec la même allure, l’œil au devant. Légèrement en arrière de moi, j’entends qu’a repris la litanie de ces mots distribués avec parcimonie. C’est le signal. La journée a commencé. Le trajet vers le travail va s’achever. Une jeune femme passe devant moi et ralentit, pour, je le devine, aller à la rencontre du mendiant.
“Une femme ça vous intéresse ?”


Elle fait signe au vagabond avec une moue qui paraît bouder et le regard planté droit vers le sien. Son allure étonne, très délicate mais sans contour marqué, sans réelle grâce du maintien. C’est bien plus l’enchaînement de ses mouvements qui frappe, plutôt que son allure. Ses cheveux sont attachés de justesse et prolongent l’arrière de son crâne d’une queue de moineau. Elle a un nez fin et court, il équilibre la chair de ses joues, hautes et saillantes. La phrase qu’elle a prononcée a tout des airs d’une catin. Choquante, elle ne l’est pourtant pas vraiment dans sa bouche. Le manteau en laine noire qu’elle porte n’est pas boutonné en entier. Le corsage qu’il découvre laisse deviner une poitrine ample mais dont la vigueur se fane déjà. Son sourire s’arrête au quart de son dessin possible. On pourrait même croire qu’une amorce de révérence est ce qui décrit le mieux la combinaison de ses pas. En moins d’une seconde mon impression se forge : c’est avec elle que j’assistai deux ans plus tôt à un concert de l’Athéna ; ou avec une personne au physique très semblable. Quoique plus attrayant. Plus charmant dans ma mémoire. C’était une représentation unique d’un Anglais en exil. Il avait la voix des vieilles esclaves dont regorgeait jadis le delta du Mississippi. Nos mains l’une dans l’autre étaient moites. Je crois que nous n’osions même pas nous regarder. Il doit s’agir d’une autre, bien que la ressemblance soit surprenante. A vrai dire les paroles qu’elle vient de prononcer comptent peu pour moi. Je crois, simplement, préférer que ce ne soit pas elle. Le moment est très bref mais la pensée précise : je l’aurais souhaité alors plus désirable, une survenance plus flatteuse. Comme si l’artiste à l’unisson duquel nous avions vibré ce soir là avait bu le nectar de nos coupes, nous laissant l’aigreur des tanins. La célébrité chante sa propre gloire, pas celle de qui ne fait que l’approcher. Je trouve cela pénible à dire mais les feux de la rampe ce matin me donnent froid. S’ils ne peuvent pas même servir à me faire croire que mes aventures, fussent les plus brèves, prolongent l’impact de mon tour de piste sur cette terre, l’espoir est maigre. Dois-je en venir à espérer ne plus croiser de connaissances, vivre entièrement tendu vers un avenir dont je sais qu’il sera à jamais inférieur à celui des vedettes ? En offrant son corps avec autant de naturel et de candeur, cette femme me cause un tort qui me paraît presque cruel. J’hésite à hurler son nom, mais aussitôt je m’empresse d’en oublier les sonorités. Au sortir de la salle ce soir-là, elle avait eu ce rire fréquent à mi-chemin du gloussement, mais qui en venant l’avait rapproché de moi d’une singulière façon. Je ne m’étais pas assoupi tout de suite une fois couché. Contrairement à mon habitude. Le bloc de ciel au-dessus de moi est maintenant parfaitement immobile, j’en ai la certitude. Cet instant n’existe pas. L’air est aphone. Soudain l’écran sur lequel se serait déployé cette scène laisse place à une seule image, tirée de la structure la plus profonde de mes rêveries d’enfant. L’image est à l’envers, comme parfois certaines photographies sont reproduites, à la manière du reflet dans le miroir. Une jeune femme en robe jaune et bleue tend un fruit à une sorcière dont les traits sont si pénibles qu’aucune trace de féminin n’en subsiste.
“Une pomme ça vous intéresse ?”

4.4.08

Le devoir de mémoire

Je ne pense pas qu'il existe un devoir de mémoire, au sens où on l'entend. On n'a jamais pu oublier autant, et aussi vite, que de nos jours. C'est une bonne chose, d'une certaine façon. Le devoir de mémoire est une invention du vingtième siècle, destinée à opprimer les masses. Pour qu'on ne puisse pas s'amuser, même si on le voulait.

(...)
On fait trop de cas du souvenir. Ce qu'on oublie c'est aussi ce qu'on s'est approprié, ce qui est là et qu'on n'a plus à réfléchir. Par ailleurs le refoulement, quand on y pense, quel mécanisme formidable. Ce qui doit rester du passé, reste. Ca suffit bien. Je suis pour un darwinisme de la mémoire.

Jakuta Alikavazovic, Corps Volatils, L'Olivier, 2007

3.4.08

Dialogue lunaire


Le gouvernement était mené par une bande de trous du cul, dont l'inénarrable André Malraux. Ses écrits sur l'art sont ridicules. Vous dites que Godard est fasciné par Malraux ? On est toujours étonné par le comportement des Suisses.



Claude Chabrol, interview accordée aux "Cahiers du cinéma" n° 633 (propos recueillis par Emmanuel Burdeau et Cyril Neyrat), avril 2008.


1.4.08

Jazzy Girl


Issu de sa dernière production, Addicted To Sorrow, disponible en téléchargement libre sur son site, Xololanxinxo.com, Daniel Rodriguez aka Xololanxinxo, nous rappelle les liens étroits entre scat et rap.

Jazzy Girl

31.3.08

En quatre briques (pas mieux)


Se frotter contre un autre corps sur le sable, se vautrer derrière le rideau d'une loge sous une tente, jouir nus sous un brisant : les prouesses les plus classiques de l'érotisme de plage sont pour moi non seulement invraisemblables mais même de parfaits exemples de ce que ne peut être le plaisir : inconfort, aspérité, hostilité, interférence.


Alan Pauls, La Vie pieds nus (La vida descalzo), Christian Bourgois, 2007.

28.3.08

"(i) Tabata appelle Tabata Cash" (p. 73)



(ii) Pluie insistante, longue, interminable, masse de gouttes indifférenciées, décidées, efficaces

51 1 pluie bien japonaise, en somme, selon le stéréotype

51 1 1 je me souviens de Didier disant après m'avoir décrit les manières d'une équipe de travailleurs du bâtiment occupée près de chez eux : "les Japonais, c'est des Italiens qui se prennent pour des Allemands"


Jacques Roubaud, Tokyo infra-ordinaire, Inventaire/Invention, 2005.

Nota : il convient de confirmer que cet extrait se présente sur papier en trois couleurs d'encre distinctes (noir, magenta et violet), soit quelque chose comme, soixante-seize ans plus tard, le rêve d'imprimerie multi-colorée que William Faulkner avait formulé pour la venue au monde de son roman Le Bruit et la fureur ; rêve que des impératifs économiques avaient - déjà - tué dans l'oeuf.


En somme, "Inventaire/Invention" : the two Vs stand for Vendetta.

26.3.08

Propositions

Ne travaillez jamais.
(Nanterre)

Lavez-vous les pieds !
(Censier)

Passez vos examens
le sexe à la main
(Censier)

Jean-Philippe Legois, Les slogans de 68, First, 2008

Débris des années perdues

Il n'avait pas su de bonne heure se jeter sur les femmes et se les attacher alors qu'il leur plaisait et qu'il en rencontrait de toutes sortes, avait gardé l'habitude de son adolescence de les attendre et de les regarder de loin. Jusqu'à vingt-cinq ans, pendant tout le temps qu'il avait été sain et très beau, il n'avait eu que des passades, où tout de suite il lachait prise, découragé par un mot ou un geste, craignant tout de suite de ne plus plaire ou qu'on ne lui plût pas assez longtemps, tenté par l'amusement momentané d'une sortie bouffonne qui serait suivi, au-delà de la porte, par un enivrement d'amertume. De sorte qu'il n'avait aucune expérience du coeur des femmes ni du sien, et encore moins des corps.

Pierre Drieu la Rochelle, Le Feu Follet, Gallimard, 1931, renouvelé en 1959.

25.3.08

Le plus petit dénominateur commun entre toutes mes attirances

Elle était pire que tout. Elle était le modèle d'origine, elle était le plus petit dénominateur commun entre toutes mes attirances. Il fallait immédiatement cesser de la regarder ; la fille que je prenais régulièrement dans mes bras était une pâle copie, une variation sur le thème, comme la reproduction, de mémoire, d'un tableau qu'on aime beaucoup et qu'on connaît mal.

(...)

Il m'était impossible de me rappeler comment je l'avais rencontrée.
Je me souvenais parfaitement de la première fois que j'avais vu son père - je lui avais marché dessus - mais il n'y avait aucune délimitation dans ma mémoire entre le moment où elle n'était pas là et celui où elle était centrale.



Jakuta Alikavazovic, Corps Volatils, L'Olivier, 2007

23.3.08

Et ça chauffe, à Giste

Eh bien ma foi, ça les regarde. Si les uns se servent de nous contre les autres. S'ils nous frappent nous pour en ébranler d'autres, on comprend ça, mais nous, on est pas là pour ça.


Christian Gailly, La Passion de Martin Fissel-Brandt, Minuit, 1998.

21.3.08

Je me tue à te dire qu'on ne va pas mourir

J'étais censé t'étourdir
Sans aviron, sans élixir
J'étais censé te soustraire
A la glue

Les impasses, les grands espaces
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre

J'étais censé te ravir
À la colère de Dieu

La douceur d'un blindé
Le remède à l'oubli
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent

Mes bras connaissent
La menace du futur
Les délices qu'on ampute
Pour l'amour d'une connasse

J'étais censé t'encenser
Mes hélices se sont lassées
De te porter aux nues
Je me tue à te dire
Qu'on ne va pas mourir

Sauve toi
Sauve moi
et tu sauras où l'acheter le courage

J'étais censé t'étourdir
Sans aviron sans élixir
J'étais censé te couvrir
À l'approche des cyclones

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts

La promesse d'un instant
La descente aux enfers
Mes bras connaissent
Mes bras mesurent la distance

Sauve toi
Sauve moi
Et tu sauras où l'acheter le courage

J'étais censé t'étourdir
Sans aviron sans élixir
J'étais censé t'extraire
Le pieu dans le coeur
Qui t'empêche de courir

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre

Mes bras connaissent
Mes bras connaissent
Sur le bout des doigts

Mes bras connaissent

Mes bras connaissent
Une étoile sur le point de s'éteindre

Mes bras connaissent

Sauve toi
Sauve moi

Mes bras connaissent

ECOUTER LE MORCEAU


Alain Bashung, Mes Bras, L'Imprudence, 2002

20.3.08

L'homme des Joyaux


Une femme progressiste comme Ségolène Royal qui peut déclarer qu’elle a été trompée comme si c’était vraiment un événement majeur de son existence, moi cela me fait sourire. Cela me donne envie de lui envoyer un SMS du genre : "C’est pas grave. Amitiés socialistes, signé : Casanova"


Philippe Sollers, interview accordée au site NonFiction.fr (propos recueillis par Fanny Jaffray), 10 mars 2008.

18.3.08

Dialogue discrétionnaire


- So, maybe in about twelve to eighteen months from now I'll give you a call.
- Yeah, I'd like that.

[He kisses her left cheek]

- Hey!

[She gives him a kiss and then leaves]

- Oh, what the hell! At least I got to be on TV.


Rick Santoro (Nicolas Cage) & Julia Costello (Carla Gugino), Snake Eyes, Brian De Palma, 1998.