16.3.08

Charlie Parker : Lover Man

Illustration sonore du message publié par Damien.

Date: July 29, 1946
Place: C.P. MacGregor Studios, Hollywood, California
Group: Charlie Parker Quintet (except item 4 issued as Howard McGhee Quintet) with Howard McGhee (tpt), Jimmy Bunn (p), Bob Kesterson (b), Roy Porter (d)
Primary Source: Dial box, disc 1


Charlie Parker - Lover Man.mp3

Note: Parker's third studio session, the infamous "Lover Man" date. "Bebop" features a fiery two-chorus trumpet solo by McGhee and a disintegrating Charlie Parker.
McGhee went on to finish the session as a quartet, continuing with the exceptional passion he demonstrates on "Bebop." Parker went back to his hotel, wound up in jail, and then off to the Camarillo State Mental Hospital for rehabilitation.
PARKER IN CAMARILLO UNTIL END OF JANUARY 1947

A la suite de l'intro au piano de Jimmy Bunn, Charlie Parker, shooté, rate le début du thème, puis se reprend, et interprète une des versions les plus bouleversantes du standard "Lover Man". Suivront 6 mois d'hospitalisation forcée... Et le titre "Relaxin' at Camarillo, enregistré le 26 février 1947, toujours pour Dial.

Charlie Parker - Relaxin At Camarillo.mp3
Date: February 26, 1947
Place: C.P. MacGregor Studios, Hollywood, California
Group: Charlie Parker's New Stars with Howard McGhee (tpt), Wardell Gray (ts), Dodo Marmarosa (p), Barney Kessel (g), Red Callender (b), Don Lamond (d)
Primary Source: Dial box, disc 2

15.3.08

Altérité


Nous savons parfaitement aujourd'hui que, si l'unité du monde est celle des objets et des signes monétaires, alors, démocratie ou pas, pour les corps vivants, il n'y a pas d'unité du monde. Il y a des zones, des murs, des voyages désespérés, du mépris et des morts. C'est pourquoi la question politique centrale aujourd'hui est bien celle du monde, de l'existence du monde.


Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Chapitre IV, "Le huitième point" (cf. chapitre III, "Huit points, début" / "Point 8. Il y a un seul monde."), Lignes, 2007.

13.3.08


"You know, sometimes I think I should just live fast and die. And go in a three-piece white suit like Charlie Parker"

Chris Parker
(as Aloysious Parker), Permanent Vacation, Jim Jarmusch, 1980

12.3.08

Sur la grève


Pourquoi est-ce si évident ? Pourquoi doit-elle y revenir maintenant ? Pourquoi aucun autre choix n’est accessible ?

Questions sans réponse. Elle n’arrive pas à fixer son attention sur ce qui se passe.
Elle constate, seulement. Elle devient en quelques instants la spectatrice de sa propre vie, comme si elle devait témoigner pour le compte d’un tiers et rendre compte de ses propres faits et gestes.
C’est la première chose qu’elle fait en retournant chez elle, après douze années de réclusion criminelle : chercher dans sa chambre l’épais journal intime. Et le trouver, du premier coup. Trois cents pages gondolées remplies d’une écriture penchée vers la gauche, tracée de la main droite, avec la pointe d’un stylo à bille noire. Bien sûr, sa mère n’y aurait jamais touché. De peur que ces grammes de pâte à papier prennent vie, prennent en main une arme, deviennent tueurs autant que leur auteur. Les mots tuent, c’est connu. Mais là c’est moi qui ai tué, pense-t-elle simplement. Par réflexe elle souffle sur la tranche et tousse dans la poussière qui soudain danse. Son index glisse le long des feuilles découpées nettement, jusqu’à la dernière page écrite, vers la toute fin du carnet à spirales. Elle se souvient de l’époque durant laquelle elle se confiait à ce carnet. Pendant plusieurs semaines, la France avait été bloquée par les grèves. Une révolte assez joyeuse. Partout des banderoles, des râleurs, des casseurs et des rêveurs. Des gens pincés qui disaient comprendre les revendications. Des hommes en bout de course qui semblaient punis, au coin d’une table de négociation. Une fin piteuse. Un élan héroïque et solidaire, coupant le pays en deux. Mais elle, elle n’était pas dedans. Elle a vu tout ça en refusant de le comprendre. Choisir un camp lui faisait horreur. Ni d’un côté ni de l’autre. Elle était ailleurs. Elle, elle y repense : non, moi je me prenais pour Bonnie Parker. Elle devine à ce moment un sourire sur son visage, une courbe entre ses deux pommettes. La première depuis Fleury-Mérogis. Elle n’a pas une pensée pour son Clyde Barrow, qu’elle a oublié depuis longtemps. Son complice, condamné en même temps qu’elle. Mais qu’elle avait regardé pour la dernière fois bien avant le procès. Cambrioler des magasins de seconde zone en couple, se payer en monnaie sonnante et trébuchante. Voler du luxe de banlieue pauvre. Trucider. Il n’y a pas d’estime à avoir pour ces forfaits. Une fois qu’elle avait aboli les frontières de la vie quotidienne, voler était plus facile que respirer. Et tuer n’allait pas tarder à arriver. Elle se rappelle les surnoms qu’elle donnait aux garçons qu’elle séduisait alors avec facilité. Thor, Snope, Horace, Thibalt, Len. Le seul qu’elle n’a pas rebaptisé, elle l’a tué et elle revoit son corps inerte, étendu sur le dos. Son sang fait une tâche qui s’agrandit lentement autour de lui. Elle ne ressent aucune émotion. Toujours pas à ce jour, aucune trace précise, bien qu’elle ait cessé de s’aimer. Elle ne sourit plus.


Elle lit la dernière phrase du journal. Elle semblait y annoncer son suicide. Bien évidemment. La figure du meurtrier romantique. Celui qui veut emmener son crime avec lui dans l’au-delà, son œuvre, son sésame, son pacte avec Méphistophélès. Pour une élève surdouée évoluant avec dédain en terminale L, c’était faire preuve de fort peu d’inspiration. Mais il n’y eut rien de tout ça. Du sang, des larmes qui piquent, plus tard, surtout des heures à attendre, de plus en plus longues, qui n’en finissent plus. Et l’habitude. Loin des mois d’écriture fatale.

Pendant la période où elle pensait ça, où elle formait ces blocs de mots penchée sur son calepin, elle se dit encore que les journaux, les vrais, ceux que les gens lisent, parlaient de tout autre chose : du débrayage généralisé, de la spontanéité, du co-voiturage, de la valeur travail. De l’amour de la France finalement, pays qu’aujourd’hui elle craint comme on devait craindre le Seigneur autrefois. Pays fabuleux dont ce qu’elle connaît le mieux est son système carcéral, son administration pénitentiaire. Pays qu’elle a quitté depuis ce crime inexpliqué – mûrement réfléchi. Depuis qu’elle a entamé une nouvelle vie, après un faux départ – non sifflé par les arbitres. Elle n’a plus d’autre option. Elle doit courir, et courir, dans un monde qu’elle s’est mis à dos. Si elle doit mourir avant l’âge, ce sera d’épuisement. Le suicide n’est plus à l’ordre du jour ma petite : elle se l’est répété souvent. Ce qu’elle n’avait pas répété, en revanche, c’est la rencontre si immédiate avec le magma de sa prose. Cet amoncellement la gêne. Elle avait surtout retenu la fin. Le reste ne dit rien d’autre. Elle parlait tout le temps, elle n’avait rien à dire. Sa mère, aujourd’hui, ne lui dit plus rien. Sa mère n’a pas touché, non plus, aux toiles que sa fille peignait et accrochait aux murs peu avant son inculpation pour homicide volontaire perpétré à l’arme blanche. Du criard, du hideux, du pas du tout agréable à voir. Et une valeur artistique nulle. Qu’elle était poupine, sur la photo qui décore toujours l’étagère, dans une pose de mannequin de supermarché, le ventre qu’on devine, la bouche ronde et tendue ! Elle croyait tout savoir, a du tout désapprendre. Devenir anonyme après avoir cru être une star. Star du crime, c’est pas un métier, Pépette. Voilà ce qu’elle a entendu tous les jours au début de son emprisonnement. Peu de visites, peu d’activités, peu de pensées. Peu d’intérêt. Si elle a appris quelque chose au cours de ces années, c’est à vivre au ralenti, amoindrie, à peu de pour cent.

Comment avait-elle pu se croire à ce point au-dessus des autres ? Elle était adolescente, c’est vrai, elle allait mourir un jour, exact. Mais elle avait vu les mêmes films, avait des opinions peu profondes, des passions en toc. Les indiens d’Amérique : une métaphore en kit, qui à l’époque faisait du chiffre. Et s’est chiffrée à douze ans pour elle. Le sacrifice rituel et l’ambition d’être première de la classe ne faisaient qu’un pour elle. Il lui revient en mémoire ce gendarme qu’elle avait réussi à accrocher. Il tâchait d’être sévère, de garder toutes les traces dans la rédaction des ses rapports, mais il était fasciné. Elle en était persuadée, il lui faisait l’offrande de dépositions qui ne creusaient pas bien loin, qui laissaient tout son charme au mauvais sort qu’elle avait jeté autour d’elle. Et qui l’avait séduit. Elle avait troublé ce fonctionnaire assermenté. Elle se dit qu’elle avait troublé la République française aussi, à travers lui. Sans en avoir gagné le droit. Le gendarme avait cru à travers elle ouvrir une porte sur un imaginaire ésotérique. Un domaine imperméable à la réinsertion, à l’incivilité, aux ratonnades et aux brûlures de cigarette. Elle a retenu très en détail les traits de son visage, l’angle de ses joues qui suggérait son envie de l’étreindre. Il voyait certainement en elle une amante spirite qui retournait contre eux le venin des hommes. Une mante religieuse. Un insecte, oui. Il n’avait raison que pour ça.

Si elle prend pitié de quelqu’un aujourd’hui, c’est de celui-là, de cet homme en uniforme. Pas de sa victime. Encore moins d’elle-même. Elle voudrait, peut-être, le retrouver pour lui faire comprendre à quel point c’était puéril. Puéril et raté. Si elle le retrouvait, si elle parvenait à le convaincre, elle pourrait reprendre goût à la vie. Retrouver la saveur. Mais ça, elle se l’est interdit. C’est son troisième interdit catégorique. Après le suicide.
Et surtout après la grève.

10.3.08

Considérant les événements présents de notre vie, nous oscillons sans cesse entre la croyance au hasard et l'évidence du déterminisme.

Michel Houellebecq, Les Particules Elémentaires, Flammarion, 1998

8.3.08

Dialogue mercenaire


- "Les vendeurs de poisson vendent du poisson ; les vendeurs de guerre vendent de la guerre. Ils croient tous sincèrement en leur produit. Le Premier ministre a sûrement agi de bonne foi. Mais tout se passe comme s'il avait vendu trop cher sa marchandise. Le jugement dernier ne viendra pas des mandarins, des juges ou des hommes politiques. Il viendra du consommateur - le public britannique."
Rodric Braithwaite (The Financial Times), 10 juillet 2003.

- "Nous ne partageons nullement cette idée absurde selon laquelle les attentats à la bombe auraient à voir avec ce que les Britanniques font en Irak ou en Afghanistan, ou avec notre soutien à Israël, notre soutien à l'Amérique, ou quoi que soit de ce genre. Ce sont des actes sans signification et nous devons les affronter en tant que tels."
Tony Blair (discours de Premier ministre), 26 juillet 2005.


Cités par Tariq Ali, in Quelque chose de pourri au Royaume-Uni (Rough Music. Blair, Bombs, Baghdad, London, Terror), Raisons d'agir, 2006.

6.3.08

ma trompette devient
l'instrument de toutes les merveilles
je ne détruis jamais
je réinvente
je suis un maître de la réinvention
je réinvente
par la délicatesse de la fêlure
par l'élégance de la détresse j'ensemence
je réactive

(...)

j'ensemence et j'enfante
Isn't it romantic ?
alors
je peux livrer
le suc d'un automne à New York
la substance d'un avril
dont je me souviendrai sans fin
alors
je peux restituer le voyage tremblé de la lumière
Travelin' light

Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Le Castor Astral, 2008

5.3.08

Dialogue géostationnaire


- What do they say about Vegas?

- What happens in Vegas remains in Vegas.


B.B. Rush and Lawyer McCoy, Redacted, Brian De Palma, 2007.

3.3.08

Sexual healing


In short, the sex drive operates in conjunction with many other neural systems that govern desire, mate choice, romantic love, and attachment, perhaps even mechanisms that detect facial attractiveness, immune system compatibility, and other neural systems we unconsciously use to mate, breed, and rear our young. Yet there is, as yet, no research on the complex effects of these serotonin-enhancing drugs—medications that are likely to jeopardize mate choice, romantic love, marriage, and even fertility.


'Prozac and sexual desire', by Helen E. Fisher (Ph.D., Research Professor, Department of Anthropology, Rutgers University, New York City) & J. Anderson Thomson Jr. (M.D., Charlottesville, Virginia), The New York Review of Books, March 20, 2008.

1.3.08

Un poucet jouant les ogres


Du lycéen de seize ans qui effeuille en cachette sous son pupitre les Fleurs d'un certain Monsieur Baudelaire et qui découvre soudain qu'elles ne sont pas de mai, comme il l'avait lu d'abord dans sa candeur, mais bien du mal, des fleurs de perversités et des nudités propres à le faire rougir en sa jeune corruption ; de ce lycéen naïf au vieil ivrogne de quarante-quatre ans qui se laisse rouler dans la farine et dans la boue par des catins cupides et des bougresses de caboulots, le chemin de Verlaine est celui, cahotant et chaotique, d'un Poucet jouant les ogres sans avoir su ni grandir, ni aimer au-dessus de som ombre boiteuse.


Guy Goffette, L'autre Verlaine, Gallimard, 2008

28.2.08

La haine dure trois ans


C'est d'ailleurs là que se sont formés bien des meneurs de l'insurrection de 2011 : de nombreux témoignages montrent que la cohabitation, derrière les mêmes barreaux, de la jeunesse politisée et de la jeunesse criminelle a eu un effet que l'on pourrait qualifier d'entraînement mutuel.


Eric Hazan, épilogue de Changement de propriétaire. La guerre civile continue, Seuil, 2007.

26.2.08

Mitchum

Quand on s’angoisse de savoir quel a été le plus beau jour de sa vie, l’acteur sacré du cinématographe dit qu’il n’oubliera jamais le jour où il a reçu le césar des propres mains d’Oscar, ou l’Oscar des propres mains de Marius, il ne sait plus, il est ému – il étouffe un court sanglot, admirable de pudeur.


Robert Mitchum se souvient : “Le plus beau jour de ma vie ? C’était vendredi dernier. On a arrêté le tournage deux heures plus tôt que prévu.”


Pierre Desproges, Chronique de la haine ordinaire, 8 mai 1986.

22.2.08

Casse-toi, maman

Tu es sur le quai, la vitre du train nous sépare. Un mois, dis-tu, ce n'est pas long. Ce qui est long, pesant pour moi, c'est cet au revoir dans ce compartiment bourré de petits colons. Taches de rousseur, cicatrices, pataquès, toute cette vivacité déplacée. La vitre du train fait loupe, grossit ta tristesse. Le chagrin ne m'a jamais vaincu, il a nourri ma colère. S'il ne faut plus se revoir, qu'on en finisse vite. D'une main, je te chasse. E pericoloso sporgesi. Casse-toi, maman.

Jean-Marc Parisis, Depuis toute la vie, Grasset, 2001

20.2.08

Just another manic monday


A l'instigation de Marie, les six manies nominées sont :

1. Quand je prends le métro aérien ligne deux, je revis immanquablement les déambulations de Martin Terrier au début de La position du tireur couché
2. Je suis un inconditionnel du chiffre 9 depuis que Dante en fit le chiffre de l’amour
3. Il m’est impossible de lire dans le train sans penser au plus mauvais roman de Michel Houellebecq – auteur que j’apprécie et que j’ai parfois lu dans le train
4. L’héroïne dépressive de Promenade (par Régis Jauffret) me saute à la gorge boulevard des Batignolles à chaque fois que j’y passe
5. Qui me croise rue du Cardinal-Lemoine m’entendra certainement entonner « Viens Poupoule » comme le faisait Joyce quand il y habitait
6. Rares sont mes virées rive gauche ne se soldant pas par un détour rue Servandoni, où Faulkner a passé l’automne 1925


Les heureux gagnants de l’opération tâche d’encre sont :

Eric Chevillard (parce qu’il me fallait un prétexte, fût-il futile, pour le contacter)
Mon amie la petite souris (pour lui changer les idées)
Les trois mousquetaires de « Je résiste à tout » (pour voir si leur cadavre exquis bouge encore)
J’irai cracher pour vos blogs (pour Vian et pour le reste)
Thomas Mossian (le TROP RARE Thomas Mossian)
Rive Gauche (pour ma sixième manie)


Le rappel des règles est :


- Mettre le lien de la personne qui vous tague

- Mettre les règlements sur votre blog
- Mentionner six choses/habitudes/tics non importants sur vous-même
- Taguer six personnes à la fin de votre billet en mettant leurs liens
- Aller avertir directement sur leurs blogs les personnes taguées

18.2.08

Dialogue binaire


Le bien, c'est ce qu'on fait quand on aurait pu choisir de faire le mal.

Roberto Saviano, Gomorra, dans l'empire de la camorra, Gallimard, 2007.

13.2.08

Tu n'as pour moi ni amour, ni pitié même,
Mais ne suis-je pas beau, juste un peu ?
Tes mains posées sur mes épaules et blême
De désir, tu détournes les yeux.

Jeune femme au rictus sensuel,
Je ne suis ni tendre avec toi, ni grossier.
Dis-moi, combien de lèvres tu te rappelles ?
Combien d'hommes tu as caressés ?

Je sais bien qu'ils passaient comme une ombre,
Sans effleurer ta flamme un seul soir ;
Toi qui connus des genoux sans nombre
Sur les miens maintenant tu vas t'asseoir

Que tes yeux restent à demi-ouverts,
En pensant à un autre que moi ;
Noyé aussi dans le lointain qui m'est cher,
Je ne t'aime qu'un peu, sans émoi.

N'appelle pas destin cette ardeur,
Un désir prompt ne peut pas durer.
Je t'avais rencontrée par hasard,
Et en souriant je vais te quitter.

Oui, dispersant les jours sans joie, sans lumière,
Tu suivras de nouveau ton sentier
Mais fuis ceux qui jamais n'embrassèrent,
Laisse en paix ceux qui n'ont pas brûlé.

Et quand avec un autre, sans peine,
Tu passeras en causant de l'amour,
Il se peut alors que je me promène
Et qu'ainsi nous nous croisions un jour

Détournant de l'autre ton regard
Et penchée vers moi, ni gaie, ni triste,
Tu diras calmement : "Bonsoir !"
Et je te répondrai : "Bonsoir, miss"

Et rien ne viendra troubler nos âmes
Et rien ne les fera frissonner :
Qui brûla est insensible aux flammes
Qui aima ne pourra plus aimer.

4 décembre 1925

Sergueï Essenine, L'Homme noir, Circé, 2005

9.2.08

La maison aux oiseaux


Gaby Naudé, historien rattaché à la Cité : « La victoire par penalty sifflé fautivement, en quart de finale de Mondial, suffit à réveiller le frisson de l’osmose des peuples primitifs : on voit à quel point la nostalgie est profonde pour qu’un stimulus si médiocre obtienne le résultat de foules déchaînées et des brames aux fenêtres. »

(…)

Pierre-Hervé Fleury, Directeur financier : « Le marketing est une religion, elle t’apprend que tu n’es pas un anonyme ; tu es une être identifiable, il existe des produits qui peuvent te révéler, pour que tout le monde comprenne qui tu es, ta vraie réalité, ton pur Dasein. »

(…)

J.-B. Massillon, Directeur des Relations humaines : « Nous avons vu des familles effacer le temps d’un week-end dix années cumulées de crédit à la consommation »

(…)

Les entreprises sexuelles sont trop jeunes pour supporter la concurrence. Le marché reste à établir, les règles à définir, la protection des employés, la protection des clients. Il y a là tout un chantier à normaliser afin d’assurer les bénéfices dans la rigueur, la transparence et le souci des intérêts de tous.


Charles Robinson, Génie du proxénétisme, Seuil, Fiction & Cie, 2008.

7.2.08

Nous ne disons que le strict superflu, afin d'imiter la légèreté qui nous fuit. Toutes nos phrases s'achèvent par des points d'exclamation que nos demi-sourires avalent goulûment. Je referme ma main sur sa nuque et sesn ses pieds exiger du sol quelque élan. Mon autre main caresse sa hanche et bien sûr l'invite à tourner. Le souvenir n'est que chorégraphie et souplesse, là où la vie nous faisait nous cogner aux angles de la table et nous prendre le pied dans la pelure du tapis. Mais je vais partir si loin, si seul, que lésiner n'est pas à mon programme amer.

Claro, Madman Bovary, Verticales, 2008

3.2.08

Les noms indistincts


La richesse vise à son acroissement indéfini, mais elle n'a pas le pouvoir de s'excéder elle-même. La naissance y prétend, mais elle ne le peut qu'au prix de sauter de la filiation humaine à la filiation divine.


Jacques Rancière, La haine de la démocratie, La Fabrique éditions, 2005.

31.1.08

Cupidon et Psyché


Les animaux sont sans nudité. Un chat n'est pas nu. Un poisson rouge n'est pas nu. Un canari n'est pas nu. La nudité, l'anxiété de alter, fait le propre de la sexualité humaine. Cette anxiété est inasouvie depuis l'origine. C'est l'impossible déshabillage de la statuaire, l'impossible persuasion des dessins et des scènes que je rassemble ici, l'impossible intrigue que cherchent à nouer les romans, l'impossible "enchantement désenchanté" que dit finalement la plainte de la musique. C'est l'impossible "fascination défascinée" du fascinant. La dénudation, étant la révélation de ce qui est caché de l'altérité dans l'autre, c'est la Révélation impossible. C'est l'Apocalypse impossible.


Pascal Quignard, La nuit sexuelle, Flammarion, 2007.

25.1.08

Mère et fils


Il conduisait à une machine comme une pompe sur le manchon de laquelle, appuyé, presque enroulé, ramassé sur lui-même, revenu en quelque sorte, ramené, paraissant dormir, béat, mais mort cependant, de toute évidence, se tenait un petit vieillard à tête d’enfant – un macaque, eût-on dit.


Claude Louis-Combet, Augias, Librairie José Corti, 1993.

21.1.08

Villa triste


Il y a de l'électricité dans l'air, à Paris, les soirs d'octobre à l'heure où la nuit tombe. Même quand il pleut. Je n'ai pas le cafard à cette heure-là, ni le sentiment de la fuite du temps. J'ai l'impression que tout est possible. L'année commence au mois d'octobre.

(...)

On ne vieillit pas. Avec les années qui passent, beaucoup de gens et de choses finissent par vous apparaître si comiques et si dérisoires que vous leur jetez un regard d'enfant.


Patrick Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue, Gallimard, 2007.

18.1.08

Dialogue vernaculaire


- My dick costs the late night fee, your dick got the HIV
My dick plays on the double-feature screen, your dick was straight to DVD
My dick bigger than a bridge, your dick looks like a little kid’s
My dick so hot it’s stolen, your dick looks like Gary Coleman
My dick pink and big, your dick stinks like shit
My dick is like super size, your dick looks like two fries
My dick VIP, your shit needs ID
My dick needs no introduction, your dick don’t even function
My dick served a whole luncheon, your dick looks like a munchkin
My dick size of a pumpkin, your dick looks like Macaulay Culkin
My dick good good luvin’, your dick good for nuthin’
My dick pretty damn skippy, your dick hungry as a hippy
My dick don’t fit down the chimney, your dick is like a kid from the Philippines
My dick is like a M-16, your dick broken vending machine
My dick rumbles in the jungle, your dick got touched by your uncle
My dick goes to Yoga, your dick fruit roller
My dick sick and dangerous, your dick quick and painless

Mickey Avalon featuring Dirt Nasty & Andre Legacy, ‘My Dick’, Mickey Avalon, Shoot to Kill Music, 2005.



- (La rue t’allume te suce te plaque tu tue et t’enterre)
C’est Sarcelles contre Garges
Evry contre Grigny
Nanterre contre Bagneux
Orly contre Vitry
C’est Meaux contre Villeparisis
Aulnay contre Sevran
Les Mureaux contre Mantes-la-Jolie
Dans tout Paname à la Goutte d’Or – des attentats comme Zarqaoui
(Les jeunes ont des posters de Zidane et de Zacarias Moussaoui – les cours de physique-chimie sont investis par des jeunes de téci – rêvent d’un vol pour Miami)

Sefyu, ‘Intro’, Qui suis-je ?, G-Huit, 2006.

16.1.08

Dormir dehors


Il faut un minimum
Une Bible un coeur d'homme
Un petit gobelet d'aluminium

Alain Souchon, La vie Théodore, 2005.

13.1.08

Vu de l'extérieur

Tu es belle vu de l'extérieur
Hélas je connais tout ce qui se passe à l'intérieur
C'est pas beau même assez dégoûtant
Alors ne t'étonne pas si aujourd'hui je te dis va-t'en
Va te faire voir, va faire voir ailleurs
Tes roudoudous, tout mous tout doux
Et ton postérieur
Il est beau vu de l'extérieur
Malheur à moi qui ai pénétré à l'intérieur
C'était bon ça évidemment
Mais tu sais comme moi que ces choses là n'ont qu'un temps
Va te faire voir, va te faire voir ailleurs
Tes roploplos, tout beaux tout chaud
Et ton gros pétard

Il est beau vu de l'extérieur
Qu'est-ce qui m'a pris grand Dieu d'm'aventurer à l'intérieur
C'était bon ça évidemment
Mais tu sais comme moi que ces choses-là n'ont qu'un temps
Va t'faire voir, va faire voir ailleurs
Tes deux doudounes, tes gros balounes
Et ton p'tit valseur
Il est beau vu de l'extérieur
J'aurais dû me méfier pas m'risquer à l'intérieur
C'était bon ça évidemment
Mais tu sais comme moi que ces choses là n'ont qu'un temps
Va te faire voir, va te faire voir ailleurs
Et sans délai tes boîtes à lait
Et ton popotin

Il est beau vu de l'extérieur
Pauvre de moi qui m'suis risqué à l'intérieur
C'était bon ça évidemment
Mais tu sais comme moi que ces choses-là n'ont qu'un temps
Va t'faire voir, va faire voir ailleurs
Tes beaux lolos en marshmallow
Et ton p'tit panier
Il est beau vu de l'extérieur
Mais tu sais comme moi tout ce qui s'passe à l'intérieur
C'est pas beau même assez dégouttant
Alors ne t'étonne pas si aujourd'hui je te dis va-t'en
Va t'faire voir, va t'faire voir ailleurs...

Serge Gainsbourg, Vu De L'Extérieur, 1973

11.1.08

'Good night, Señor C, I will whisper in his ear: sweet dreams, and flights of angels, and all the rest'


I read the work of other writers, read the passages of dense description they have with care and labour composed with the purpose of evoking imaginary spectacles before the inner eye, and my heart sinks. I was never much good at evocation of the real, and have even less stomach for the task now. The truth is, I have never taken much pleasure in the visible world, don't feel with much conviction the urge to recreate it in words.


J.M. Coetzee, Diary of a Bad Year, Harvill Secker, 2007.

9.1.08

Je ne songe pas à l'avenir, je ne me donne pas d'avenir, et pas même un présent. Le présent fléchit sans cesse, traversé par cette gaieté vide qui n'est que l'absence illimitée et vide de tout présent, il ne se vit pas au passé, rien en lui ne passe, rien ne finit, et s'il me devient si lourd à porter, c'est à cause de ce fardeau de légèreté, cette charge riante qu'il me faut soutenir au centre d'un jour rêveur qui me dissimule à moi-même. C'est dans un tel jour que je dois décider si réllement il m'invite à écrire. Il ne m'y force pas, il ne me le conseille même pas. Mais cependant, il m'a mis dans l'esprit cette pensée que, si nous sommes liés, nous le sommes par des écrits. Cela signifie que de la réalité de ce lien, je suis maître; pour rendre ce lien réel, il me faut donc écrire, et non pas une fois pour toutes, mais tout le temps, ou bien peut-être une seule fois, cela n'est pas précisé, mais une fois pour laquelle j'ai tout le temps, une fois qui épuise toute la réalité du temps. Pensée tentante, vide sans doute comme un rêve, oppressante et écoeurante comme tout ce qui est vide, mais au milieu de laquelle je puis demeurer d'autant plus légèrement qu'elle ne demande ni réalisation, ni même le rêve de cette réalisation.

Blanchot, Celui qui ne m'accompagnait pas, Gallimard, 1953.

Bon. Maintenant qu'on sait où l'on va, allons-y. Il est si bon de savoir où l'on va dans les premiers temps. Ca vous enlève presque l'envie d'y aller. J'étais distrait, moi qui le suis si peu, car de quoi le serais-je, et quant à mes mouvements encore plus incertains qu'à l'ordinaire. La nuit avait dû me fatiguer, enfin m'affaiblir, et le soleil, se hissant de plus en plus à l'est, m'avait empoisonné, pendant que je dormais. Entre lui et moi, avant de fermer les yeux, j'aurais dû mettre la masse d'un rocher. Je confonds est et ouest, les pôles aussi, je les intervertis volontiers. Je n'étais pas dans mon assiette. Elle est profonde, mon assiette, une assiette à soupe, et il est rare que je n'y sois pas . C'est pourquoi je le signale.

Beckett, Molloy, Minuit, 1951.

Question

Pourquoi un livre ne peut-il être à la hauteur de la nécessité de l'écrire ?

J. Vicens

Trouvé dans une petite sucrerie oulipienne : "Pourquoi je n'ai écrit aucun de mes livres" de Marcel Bénabou - Textes du XXème Siècle / Hachette, 1986

8.1.08

Sisyphe heureux


Je ne crois pas à la Nice des fleurs.


Par moi de nouveau sont glorifiés,


les hommes chiffonnés comme un lit d'hôpital


les femmes élimées comme un proverbe.




Vladimir Maïakovski, fin du prologue du poème Le nuage en pantalon (1914-1915), Pantin, Le Temps des Cerises, 1998.

5.1.08

L'homme aux rats

Il faut reconnaître à Sarkozy une profonde connaissance de la subjectivité des rats. Il les attire avec virtuosité. Peut-être a-t-il été rat lui-même ? En 1995, quand, trop préssé d'en venir aux choses ministérielles sérieuses, il a trahi Chirac pour Balladur ? En tout cas, trouvant les usages d'Etat de la psychologie du rat, il mérite un nom psychanalythiquement fameux. Je propose de nommer Nicolas Sarkozy "l'homme aux rats". Oui, c'est juste, c'est mérité.

Alain Badiou, De Quoi sarkozy est-il le nom (Crconstances, 4), Lignes, 2007

2.1.08

Dialogue séculaire

- Pendant la première partie de sa vie, on ne se rend compte de son bonheur qu'après l'avoir perdu. Puis vient un âge, un âge second, où l'on sait déjà, au moment où l'on commence à vivre un bonheur, que l'on va, au bout du compte, le perdre. Lorsque je rencontrai Belle, je compris que je venais d'entrer dans cet âge second. Je compris également que je n'avais pas atteint l'âge tiers, celui de la vieillesse véritable, où l'anticipation de la perte du bonheur empêche même de le vivre.

(Michel Houellebecq, La possibilité d'une île, 2005)


- Que pouvait-il dire à son fils, quel message avait-il à lui transmettre ? Rien. Il n'y avait rien. Il savait que sa vie était finie, mais il ne comprenait pas la fin.

(Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, 1998)

31.12.07

Désir de peau

Je suis aimé de ce qu'on eût appelé au dix-huitième siècle une "femme de qualité". Sa tendresse a fini par m'amollir le coeur. Bien qu'elle n'ait que dix ans de moins que moi, notre désir de peau, qui n'a fait que croître régulièrement jusqu'ici, semble pouvoir durer longtemps. Enfin, elle est d'une si parfaite "éducation", si respectueuse de la dignité humaine, si patiente et si activement dévouée, que le conditions d'une vie commune me semblent réunies.


Roger Vailland, Ecrits intimes, 1950.

30.12.07

Comme le bois d'un rocking-chair

Quelquefois je reste là, enroulé sur moi-même jusqu'à minuit, je me réveille, je lève la tête, à l'endroit des genoux mon pantalon est trempé de salive tant j'étais replié, lové sur moi-même, comme un petit chat l'hiver, comme le bois d'un rocking-chair ; je peux m'offrir le luxe de m'abandonner car je ne suis jamais vraiment abandonné, je suis simplement seul pour pouvoir vivre dans une solitude peuplée de pensées, je suis un peu le Don Quichotte de l'infini et de l'éternité, et l'infini et l'éternité ont sans doute un faible pour les gens comme moi.

Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude, Robert Laffont, 1983 (pour la trad. française)

Eloge de la fuite

Quand il ne peut plus lutter contre le vent et la mer pour poursuivre sa route, il y a deux allures que peut encore prendre un voilier : la cape (le foc bordé à contre et la barre dessous) le soumet à la dérive du vent et de la mer, et la fuite devant la tempête en épaulant la lame sur l'arrière avec un minimum de toile. La fuite reste souvent, loin des côtes, la seule façon de sauver le bateau et son équipage. Elle permet aussir de découvrir des rivages inconnus qui surgiront à l'horizon des calmes retrouvés. Rivages inconnus qu'ignoreront toujours ceux qui ont la chance apparente de pouvoir suivre la route des cargos et des tankers, la route sans imprévu imposée par les compagnies de transport maritime.
Vous connaissez sans doute un voilier nommé "Désir".

Henri Laborit, Eloge de la fuite, Robert Laffont, 1976
(Avant propos)

25.12.07

§ 285 EXCELSIOR

Il existe un lac qui, un jour, s'interdit de s'écouler et qui projeta une digue à l'endroit où il coulait jusque-là : depuis lors le niveau de ce lac ne cesse de s'élever. Peut-être ce type de renoncement nous fournira-t-il la force qui permet de supporter le renoncement même; peut-être l'homme ne cessera-t-il de s'élever toujours plus haut à partir du moment où il aura cessé de s'écouler en un Dieu.

Friedrich Nietzsche, La Gaya scienza - Livre IV

23.12.07

Notre idée de l'immortalité, ce n'est guère que la permission pour quelques-uns de continuer à vieillir un peu une fois morts.

Julien Gracq, Préférences, José Corti, 1989

22.12.07

Dialogue pavillonnaire


- Naïfs pris au cou coupeurs de bourse

(François Villon)

- Adieu Adieu / Soleil cou coupé

(Guillaume Apollinaire)

Le bourdon à l'américaine

Et voilà que le coup de bourdon nous tombe dessus, le vrai bourdon noir et nauséeux made in U.S.A., pire que tout au monde, pire que le bourdon des Andes (villages de haute altitude, le vent glacé qui descend des montagnes de cartes postales, l'air raréfié qui te prend à la gorge comme la mort, et l'Equateur avec ses petites villes en bordure du fleuve, la malaria grise comme la came sous le bord noir et empoissé du panama, les escopettes qu'on charge par la gueule, les charognards qui piochent du bec la boue séchée des rues). Pire même que le bourdon que tu attrapes en Suède quand tu débarques du fery à Malmoe (pas de taxe à bord sur la picolette), et ce coup-là est pourtant assez vicieux pour refroidir toute la bonne gnôle hors douane du ferry et tu te retrouves plus bas que terre : sur ce, les regards fuyants et le cimetière au beau milieu de la ville (à croire que toutes les villes suédoises sont bâties autour du marché aux ci-gît), et rien à faire tout au long de l'après-midi, ni bistro ni cinéma - alors je m'étais envoyé ma dernière pipe de bon kif de Tanger et javais dit à K.E. : "Viens, on retourne tout droit au ferry."

Mais le bourdon à l'américaine est pire que tout. Tu ne peux pas mettre le doigt dessus, tu ne sais pas d'où il vient. Prends un de ces bars préfabriqués au coin des grandes casernes urbaines (chaque bloc d'immeuble a son bar, son drugstore et son supermarket). Dès que tu ouvres la porte, le bourdon te serre les tripes. Tu as beau chercher, c'est impossible à expliquer. Ca ne vient pas du garçon, ni des clients, ni du plastique jaunasse qui recouvre les tabourets de bar, ni du néon tamisé. Pas même de la T.V... et les habitudes se cristallisent en fonction de ce bourdon quotidien, tout comme la cocaine finit par durcir l'organisme contre le coup de batôn en fin de parcours...

William Burroughs, Le Festin Nu, Olympia Press, 1959 (pour l'édition originale)

20.12.07

Marcher sur la rivière


Je ne corne jamais les pages des livres de Hubert Mingarelli parce que c’est un continuum de littérature, à dire à l’Université et aux enfants le soir.

18.12.07

Pour le monde, pour soi-même


Dès ma prime jeunesse j'ai pris conscience qu'une disposition particulière en moi me différenciait des autres. Ceux-ci n'aspirent qu'à acquérir les richesses extérieures, quand je n'ai pas à m'en préoccuper, porteur que je suis d'un trésor dont la valeur dépasse de loin toutes ces richesses.


Arthur Schopenhauer, A soi-même, "3. Vers 1822", L'Anabase, 1992.

16.12.07

Un défaut en amour, précisément


C'est que je ne prends pas assez mon parti, par une sorte d'indifférence ou de lâcheté.

(...)

C'est que nous prenons les autres comme des occasions de nous rendre meilleurs.

(...)

Il arrive bien que je me dise aussi , chaque soir : "Comme je suis meilleur que ce matin." Mais je me flatte peut-être. Ou si tout se perd pendant la nuit...


Jean Paulhan, Progrès en amour assez lents, 1916.

13.12.07

French Culture, uh ?

What those foreigners are missing is that French culture is surprisingly lively.
Its movies are getting more imaginative and accessible. Just look at the Taxi films of Luc Besson and Gérard Krawczyk, a rollicking series of Hong Kong-style action comedies ; or at such intelligent yet crowd-pleasing works as Cédric Klapisch's L'Auberge Espagnole and Jacques Audiard's The Beat That My Heart Skipped, both hits on the foreign art-house circuit.
French novelists are focusing increasingly on the here and now : one of the big books of this year's literary rentrée, Yasmina Reza's L'Aube le Soir ou la Nuit (Dawn Dusk or Night) is about Sarkozy's recent electoral campaign.
Another standout, Olivier Adam's A l'Abri de Rien (In the Shelter of Nothing), concerns immigrants at the notorious Sangatte refugee camp. France's Japan-influenced bandes dessinées (comic-strip) artists have made their country a leader in one of literature's hottest genres: the graphic novel. Singers like Camille, Benjamin Biolay and Vincent Delerm have revived the chanson. Hip-hop artists like Senegal-born MC Solaar, Cyprus-born Diam's and Abd al Malik, a son of Congolese immigrants, have taken the verlan of the streets and turned it into a sharper, more poetic version of American rap.

Don Morrison, The Death Of French Culture, Time Magazine, 2007

Dialogue ordinaire




- Tu connais William Faulkner ?

- Non, qui est-ce ? Tu as couché avec lui ?


Patricia (Jean Seberg) et Michel (Jean-Paul Belmondo) dans À bout de souffle, Jean-Luc Godard, 1960.

11.12.07

Enfant de Cayenne


Roger Nimier appartenait décidément à ce passé dont nous voulions faire table rase, et lorsque nous criions dans les manifestations "Flics, fascistes, assassins", je priais pour que l'on ne découvrît pas un jour d'où je venais. Un père royaliste, ça la fichait mal. J'aurais toujours pu me défendre en nuançant ses positions, ressortir l'épithète "anarchiste de droite", bien utile en ce genre d'occasion, mais qu'aurais-je répondu si l'on avait appris que l'ignoble Louis-Ferdinand, l'auteur de Bagatelles pour un massacre, m'avait fait sauter sur ses genoux, et pis, que je gardais de mes visites à Meudon un souvenir merveilleux ?

Marie Nimier, La Reine du silence, Gallimard, 2004.

10.12.07

On croit rêver


J'ai en face de moi un ennemi redoutable : le rêve de la gratuité.

Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture.

6.12.07

I AM THE NEXT ACT WAITING IN THE WINGS
I AM AN ANIMAL TRAPPED IN YOUR HOT CAR
I AM ALL THE DAYS THAT YOU CHOOSE TO IGNORE
YOU ARE ALL I NEED
YOU ARE ALL I NEED
I AM IN THE MIDDLE OF YOUR PICTURE
LYING IN THE REEDS
I AM A MOTH WHO JUST WANTS TO SHARE YOUR LIGHT
I'M JUST AN INSECT TRYING TO GET OUT OF THE NIGHT
I ONLY STICK WITH BECAUSE THERE ARE NO OTHERS
YOU ARE ALL I NEED
YOU ARE ALL I NEED
I AM IN THE MIDDLE OF YOUR PICTURE
LYING IN THE REEDS
S'ALL WRONG
S' ALRIGHT
S' ALRIGHT
S'ALL WRONG
S' ALRIGHT
S' ALRIGHT
S' ALRIGHT

Radiohead, ALL I NEED, In Rainbows, 2007.

Dialogue para-littéraire


- Ici, rien à apprendre, le désert, un ruban de mots comme une piste sans fin, sans but, qui ne mène nulle part, et qui s'achèvera sans doute comme elle a commencé, dans la muflerie et le ricanement.

(Régis Jauffret, Univers, univers, 2003)


- Je vais continuer d'égrener ces années, sans nostalgie mais d'une voix précipitée. Ce n'est pas ma faute si les mots se bousculent. Il faut faire vite, ou alors je n'en aurai plus le courage.

(Patrick Modiano, Un pedigree, 2005)

3.12.07

L'aborder en plongée


(...) Ferrer ôte son tricot et retourne se coucher.
Facile à dire. Magnifiquement proportionnée, décidément, l'infirmière Brigitte n'en occupe pas moins la totalité de la couchette : plus de place pour y glisser ne serait-ce qu'un bras. Sous aucun angle on n'y peut accéder latéralement. N'écoutant que son courage, Ferrer choisit de l'aborder en plongée en s'étendant sur l'infirmière avec toute la délicatesse dont il dispose. Mais Brigitte commence à gémir désapprobativement. Elle se refuse et se débat au point que Ferrer pense un moment que c'est cuit mais, par bonheur et par paliers, l'infirmière finit par se détendre. On s'occupe et ne peut s'occuper qu'avec une marge de manoeuvre restreinte, l'étroitesse de la couchette interdisant plus de combinaisons qu'elle n'en permet : on ne peut se disposer que l'un sur l'autre, quoique alternativement et dans les deux sens, ce qui n'est déjà pas mal. On prend son temps vu que c'est dimanche, on s'attarde et ne sort de la cabine qu'à dix heures du matin.

Jean Echenoz, Je m'en vais, Editions de Minuit, 1999

2.12.07

Eschatologie

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui.
MALLARMÉ.

Nous aurons perdu jusqu'à la mémoire de notre rencontre...
Pourtant nous nous rejoindrons, pour nous sépa-
rer et nous rejoindre encore,
Là où se rejoignent les hommes trépassés : sur
les lèvres des vivants.
SAMUEL BUTLER.





Gaston Bachelard, épigraphe dont s'orne le chapitre premier de L'Intuition de l'instant ("L'Instant"), 1931.

28.11.07

Dialogue imaginaire


- Quelle est cette pièce étrange sur l’échiquier ?

- Un flic, répond Poutine à Kasparov.

Eric Chevillard, "59" (lundi 26 novembre 2007), in L'autofictif {http://l-autofictif.over-blog.com/}

26.11.07

Merci Professeur


Slt. Bg teuf chz wam dim à p 21h. thm SM djanté. 2 btlle p p swété. Modpaç : "DANS LES PERSONNES QUE NOUS AIMONS, IL Y A, IMMANENT À ELLES, UN CERTAIN RÊVE QUE NOUS NE SAVONS PAS TOUJOURS DISCERNER MAIS QUE NOUS POURSUIVONS."

François Rollin, Les belles lettres du professeur Rollin.com, Plon, 2007.

21.11.07

Les salades de Jimmy

Quand tout, mais alors TOUT dans la vie vous donne envie de sourire, qu'il y a de plus en plus de soleil, de plus en plus de gaieté au point que ce ne sont plus des sourires que vous voyez, mais des dents, et que vous vous sentez...- eh bien, pas vraiment "au bord", car le monde n'a pas de bord ; mais plutôt comme si vous aviez toujours été de l'autre côté, là où les sourires et les rires deviennent une sorte de spasme réflexe comme pleurer ou vomir (vraiment, c'est la même chose) ; - quand vous buvez du vin rouge dans une tasse en essayant de classer par catégories les motifs luisants que vous apercevez à la surface du liquide - sachez, mes amis, que la chose est quasiment possible : vous convenez de l'existence d'une forme lumineuse semblable au tracé d'un hémisphère sur la ligne concave de l'équateur ; mais une nouvelle gorgée et ça devient un anneau scintillant qui entoure le cercle de vin ; encore une autre et cela devient d'un noir tirant sur le rouge avec votre reflet trouble dedans, votre peau plus rouge et votre bouche plus noire que le vin, encore une autre et vous distinguez des taches blanches à la surface : il ne s'agit nullement de reflets, mais de bouts de gras ou de riz ou de céréales , ou peut-être de bouts de peau de votre joue recrachés (la sempiternelle question : l'imperfection, la saleté, est-elle en vous ou dans le verre ?) ; - mais voilà que votre attention est à jamais détournée par la vilaine tache violette à la péripétie de la tasse, là où vos lèvres se sont posées ; quand tout devient troublant au point que vous n'êtes plus sûr qu'une prostituée est une femme tant qu'elle n'a pas retiré sa culotte ; quand rien n'est clair, et que se trouver une pute devient un manège mortel (et si vous n'attrapez pas une maladie qui vous tuera, ma foi, vous y viendrez, non parce que vous voulez mourir mais parce que tant que ça ne s'est pas produit les choses demeurent floues) ; quand l'alcool vous fait tomber amoureux de filles que leurs mères alcooliques cherchaient tout le temps à poignarder ; quand les noms de rues ressemblent à de fastidieuses astuces à la Nabokov ; quand seules les formes superbes des femmes sont pleines et que, même les yeux fermés, vous les voyez toujours s'adosser à un mur, croiser leur jambes et pointer leurs seins vers vous, ALORS il se peut qu'un jour, comme Jimmy, vous vous retrouviez à scruter le sombre défilé d'une rue, à tenter de percer les corridors infinis qui aboutissent à un lampadaire, un coin de rue et une silhouette de femme qui attend.
Mais vous pouvez faire aussi comme Jimmy et reprendre un verre.

William T. Vollmann, Des putes pour Gloria, Christian Bourgois, 1999 (pour la trad. française)

20.11.07

Dialogue atrabilaire


- Une femme, c'est un boulot à temps plein. Faut choisir son métier.

(Charles Bukowski, Factotum, 1975)


- Elle me traitait comme je traitais moi-même mes compagnes successives, dans une alternance soudaine de tendresse et d'oubli, exigeant avec la même impatience la proximité ou l'éloignement.

(J.-B. Pontalis, Loin, 1980)

17.11.07

CODE FAUX


L'ORDRE RYTHMIQUE

(...)
5. Salut à l'espace.

(...)

LE BONHOMME NIHIL.

(...)

Je souffre d'un désaccord total avec la mort. J'ai l'impression perpétuelle de n'être pas là.

6. Les séquences chaotiques.

(...)

LE MONOTHÉISTE ROBLOT ET ROBLOT.

(...)

Ma tête est hérissée de rubans qui flottent cent pensées au vent. Mon anus est le seul être parlant au niveau du monde.

Valère Novarina, L'Acte inconnu, P.O.L, 2007.

14.11.07

Clelia


J'éprouvais mon habituel plaisir hargneux à me tenir à l'écart, sachant que, à quelques pas, à l'extérieur de cette ombre, mon prochain s'agitait, riait et dansait.

(...)

Pour supporter les souvenirs d'enfance d'un autre, il faut en être amoureux.

Cesare Pavese, La Plage (La Spiaggia), 1948.

11.11.07

Dialogue débonnaire


- La personne qui ne lit pas s'en abstient pour saisir, comme le bibliothécaire de Musil, l'essentiel du livre, qui est sa situation par rapport aux autres. Ce faisant, elle ne se désintéresse pas du tout du livre, bien au contraire.

(Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n' a pas lus ?, Minuit, "Paradoxe", 2007)


- A l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les oeuvres mais de quoi parlent les critiques.

(Tzvetan Todorov, La littérature en péril, Flammarion, "Café Voltaire", 2007)

8.11.07

Dialogue trentenaire


- Un jour vient pourtant et l'homme constate ou dit qu'il a trente ans. Il affirme ainsi sa jeunesse. Mais du même coup, il se situe par rapport au temps. Il y prend place. Il reconnaît qu'il est à un certain moment d'une courbe qu'il confesse devoir parcourir. Il appartient au temps et, à cette horreur qui le saisit, il y reconnaît son pire ennemi.

(Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, {page trente}, 1942)


- J'ai trente ans et j'arrive à mon point de départ les mains vides.

(Erri De Luca, "L'addition" in Les coups des sens (I Colpi dei sensi), 1993)

7.11.07

Intriguant, non ?

Monsieur Hackett n'aurait pas su dire quand il avait été plus fortement intrigué, bien plus, il n'aurait pas su dire quand il avait été aussi fortement intrigué. Il n'aurait pas su dire non plus ce que c'était qui l'intriguait si fortement. Qu'est-ce que c'est, dit-il, qui m'intrigue si fortement, moi que même l'insolite, même le surnaturel, intriguent si rarement, et si faiblement. Rien ici apparemment qui sorte le moins du monde de l'ordinaire et cependant je brûle de curiosité, et d'émerveillement. La sensation n'est pas désagréable, c'est entendu, mais je ne me vois pas en train de la supporter plus de vingt minutes ou une demi-heure.

Samuel Beckett, Watt, Editions de Minuit, 1968 (pour la trad. française)

5.11.07

Le prix Goncourt

Prenez un tiers de lecture (par exemple ces moments où les yeux fatiguent à la jointure entre deux lignes). Un tiers d'écriture (on privilégiera les envolées tant espérées au cours desquelles on écrit des paragraphes si diamantaires qu'on n'ose pas même les relire une seule fois). Un tiers d'histoires vécues (le choix est dans l'embarras). Un tiers pour faire le compte (oui, je sais, on dirait le Sud).

Lancez-vous. Touillez en plein centre - restez vibrants. Secouez vigoureusement, mais sans excès. Assaisonnez si vous osez. Servez frais ; mais néanmoins armez-vous de patience. Vous êtes sur le point de devenir célèbre dans le monde des lettres. Vous pourrez contester que beaucoup s'en fichent. Vous pourrez aussi savourer l'insavourable. Chez Drouant comme chez Quick, tout est une affaire de goût.

3.11.07

Et je dirais même plus...


L'Etat du Mississippi est le lieu de l'action. Juillet dans le Sud. L'année 1931. Dans le cabinet de James R. Cofield, photographe. Je ne sais pas si le kodak archaïque est sur son grand trépied, ou dans les mains de Cofield. J'incline pour le trépied, puisque nous sommes en 1931, et aussi pour l'apparat, le crêpe noir, la hausse d'artillerie, le gros calibre. Dans la mire du gros calibre, assis, William Faulkner. Tweed en dépit de la chaleur, chemise dalton blanche ouverte sans ostentation, la pose artiste chic qui vient tout droit de Montparnasse via La Nouvelle-Orléans. Les bras croisés, mais pas comme à l'église, comme après le déjeuner. Dans sa main droite le petit sablier de feu, la très précieuse cigarette qui marque avec une intolérable acuité le passage du temps, qui réduit le temps à l'instant, la durée de combustion d'une cigarette étant comparable et cependant très sensiblement inférieure à celle de cette combsution complexe d'un corps d'homme qu'on appelle une vie. Donc, cette lucky strike de 1931. Et, comme née d'une lucky strike et d'un tweed, la fracassante apparition de William Faulkner.
(...)
Appelons ce qu'il voit : l'éléphant.
(...)
il a vu l'éléphant.
(....)
la guerre, l'éléphant.
(...)
Cet éléphant spécifique,
(...)
et la guerre fut finie avant que son escadrille n'aille tâter de l'éléphant,
(...)
L'éléphant qu'il voit, que Cofield voit qu'il voit,
(...)
le Sud, voilà le premier éléphant ;
(...)
Mais c'est bien la grosse bête tout entière et dans toute sa brutalité, l'éléphant,
(...)
la chabraque de l'élépant : dans un linceul de vieille et une culotte de petite.

(...)
Et, comme cette fois on a avalé l'éléphant,
(...)
on tombe au moins sous l'éléphant pour de bon,
(...)
Et cet éléphant-là
(...)
le viel éléphant sur la poitrine.
(...)
ils n'ont nul besoin de le transformer en éléphant.
(...)
someillent et chargent l'éléphant Shakespeare, l'éléphant Melville, l'éléphant Joyce, on a d'autre ressource que de devenir soi-même éléphant.
(...)
Pas pour Faulkner.
Il est calme après tout, ce regard qui voit l'éléphant de 1931.
(...)
Il est calme, il a écrit Le Bruit et la Fureur, il est le grand rhéteur, l'éléphant.
(...)
La lucky n'en a plus pour longtemps. Cofield déclenche.

Pierre Michon, "L'éléphant", in Corps du roi, Verdier, 2002.

2.11.07

You Asked How (formerly Even Now She Is Turning, Saying Everything I Always Wanted Her to Say)

At the end there were straws
in her glove compartment, I'd split them open
to taste the familiar bitter residue, near the end
I ate all her Percodans, hungry to know
how far they could take me.
A bottle of red wine each night moved her along
as she wrote, I feel too much, again and again.

You asked how and I said, Suicide, and you asked
how and I said, An overdose, and then
she shot herself, and your eyes filled
with wonder, so I added, In the chest, so you
wouldn't think
her face was gone, and it mattered, somehow,
that you knew this. . .

Every year I'm eight years old and the world
is no longer safe. Our phone becomes unlisted, our mail
is kept in a box at the post office,
and my mother tells me always
leave a light on so it seems
someone is home. She finds a cop
for her next boyfriend, his hair
greasy, pushed back with his fingers. He lets me play
with his service revolver while they kiss
on the couch. Cars slowly fill the windows, and I aim,
making the noise with my mouth, in case it's them,
and when his back is hunched over her I aim
between his shoulder blades, silently,
in case it's him.

Nick Flynn, Some Ether, Graywolf Press, 2000.

1.11.07

Philippe le méchant (name-dropping inside)

Le film que se raconte le milieu littéraire français, depuis plus de trente ans, peut d'ailleurs être décrit comme un western classique, sans cesse rejoué, avec, de temps en temps, adjonction de nouveaux acteurs. Il y a un Beau, un Bon, un Vertueux exotique, Le Clezio, et un Méchant, moi. Je m'agite en vain, Le Clézio est souverain et tranquille, il s'éloigne toujours, à la fin, droit sur son cheval, vers le soleil, tandis que je meurs dans un cimetière, la main crispée sur une poignée de dollars que je ne possèderai jamais. Modiano, lui, a un rôle plus trouble : il est à la banque, il avale ses mots, il a eu de grands malheurs dans son enfance, il est très aimé des habitants de cette petite ville culpabilisée de l'Ouest, aimé, mais pas adoré, comme Le Clézio, dont la photo, en posters, occupe les chambres de ces dames. Le Diable, ne l'oubliez pas, c'est moi. Je suis un voleur, un imposteur, un terroriste, un tueur à la gâchette facile, un débauché, un casseur, j'ai des protections haut placées, des hommes et des femmes de main, je sème la peur, je ne crois à rien, j'expierai mes fautes.

Qui d'autre ? Le Révérend et érudit Quignard qui, depusi quelques années, expédie les services religieux funèbres en latin compressé rapide, et les enterrements à la chaîne au cimetière. Dans le film, mes conversations avec Le Révérend dans son Temple prouvent à l'évidence que je suis loin d'être la brute épaisse que croit l'opinion, mais justement, c'est là que mon cas s'aggrave. Nous nous parlons, le Révérend et moi, en grec, en latin, en hébreu, en style médiéval, et parfois même en français. Je pourrais être absous si je me repentais, mais rien à faire, la débauche me ressaisit, je file au Saloon. Là, sous le portrait tutélaire de l'ancienne propriétaire, Marguerite Duras, parmi quelques filles recherchées pour leur esprit (Catherine Millet, Christine Angot, Virginie Despentes), je retrouve les mauvais garçons du lieu, Michel Houellebecq, par exemple, clope au bec et excellent au poker, ou Jonathan Littell, un nouveau venu redoutable qui a fait trembler Chicago.

Les plus anciens se souviennent du mince rabbin Jérôme Lindon, toujours accompagné du strict pasteur Beckett, ère de grande rigueur et de mélancolie profonde, à peine égayée par le numéro de magiciens porno-soft ambulants, Catherine et Alain Robbe-Grillet. On a vu naître ensuite des auteurs talentueux mais plus frivoles, comme Frederic Beigbeder, dit "Neuf Neuf", à cause de ses pistolets flambant neufs, ou Patrick Besson, seul communiste authentique et sentimental de cette époque dominée par les puis de pétrole. D'autres encore, Nabe, Zagdanski, les deux frères ennemis, dont les duels dans la grande rue ont autrefois défrayé la chronique (...). Il faut encore préciser que beaucoup d'émissions de télé se sont déroulées là, en direct, avec des animateurs prestigieux, Bernard Pivot, Thierry Ardisson et tant d'autres, venus tout exprès de Paris dans ce trou perdu du Texas.

Philippe Sollers, Un vrai roman, Plon, 2007

Philippe le modeste

Femmes est un roman plein de portraits et de personnages, mais c'est aussi un rassemblement de mémoire, avec des centaines et des centaines de notes prises sur le terrain pendant plus de dix ans. A propos de la guerre des sexes, de ses impasses, de ses crises, mais en même temps de ses échappées et de ses clairières, je ne vois pas de livre plus informé, multiple, corrosif et léger. Le tournant hautement symptomatique de la deuxième moitié du vingtième siècle est ici décrit dans ses ramifications secrètes et concrètes. On peut en tirer un tableau chimique : les corps féminins négatifs (et pourquoi), les corps positifs (et comment).

Philippe Sollers, Un vrai roman, Plon, 2007

Ecrire

Et puis arrive l'improbable, et je n'y suis pour rien: il devient ce qu'on appelle Flaubert. Il s'enferme, il bouche tous les trous. Dans un même mouvement il fabrique le livre et le masque qui va avec.

(...)

A propos de l'écrivain isolé dans la littérature abstraite, l'homme dans la force de l'âge qui perd sa vie en chicanes grammaticales, en petites sentences littéraires, en minuscules peines ou triomphes d'amour-propre, Chateaubriand a écrit : "Tout cela est bien peu digne d'un homme! N'est-il pas assez dur de ne servir à rien dans l'âge où on peut servir à tout?" Servir, nous le voulons bien. (...) Allons, il ne reste que la prose, le texte qui fait mal et fait jouir de cette douleur, le texte qui tue.

La voiture qui fait le service de Rouen à Yonville, dans Madame Bovary s'appelle L'Hirondelle. Elle a pour cocher le bonhomme Hivert. Le soleil amène la nuit, les fleuves coulent vers leur source, voir clair c'est devenir aveugle. Nous sommes dans l'Apocalypse n'est-ce pas, puisqu'il faut bien que ce monde crève, puisque c'est dans sa tête. Puisque c'est dans la nôtre.

Pierre Michon, Corps du roi, Verdier, 2002

30.10.07

Que ce soit aux rives prochaines

Et encore Madame... Celle-là, une fois veuve. Un jour, j'avais seize ou dix-sept ans et je lui ai dit, comme un collégien, pour l'étonner, ou pour voir si elle me prendrait au sérieux, que c'était par timidité et par faiblesse de caractère, et non par amour, que les femmes étaient fidèles. L'effet, formidable. M'a fait peur. Je crois même qu'elle l'a répété à son mari ; une allusion qu'il m'a semblé qu'il y faisait, peu après. Oh, ça n'était pas une chose à dire. Elle avait dû me traiter en petit garçon, et comme l'idée de l'embrasser ne m'était pas venue... J'aimais mieux...


Valery Larbaud, Amants, heureux amants..., 1921.

28.10.07

Entre consentement à la mort et refus de voir mourir


Nous serons bientôt seuls. Nous cheminons dans la désolation et dans l'angoisse, mais aussi dans une jubilation qui n'appartient qu'à nous. Jamais nous n'avons eu à montrer plus de courage (...) Nous sommes des héritiers sans descendance. Nous sommes seuls. Nous ne sommes pas de vrais pères.

Richard Millet, Désenchantement de la littérature, Gallimard, 2007.

24.10.07

Transmission de pensée


A le voir, on voyait sa vie. Le type qui avait caboté au coup par coup, qui avait surestimé sa malice, avait eu des embellies, s'était dépêché de tout gâcher. Entêtement, échec, entêtement, échec.

(...)

Ce vieux Letton était finalement débonnaire. Et j'étais dans un tel état que j'ai senti qu'il aurait pu, là, sur-le-champ, devenir mon meilleur ami.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.

Resté seul à mourir assis durant cinq, dix minutes. Mes joues, mon front, de la viande froide. Mais en continuant à voir, à entendre. Je pourrais dire la date, l'heure, mais à quoi bon. Les anciens, quand ils parlaient d'un désastre, ne disaient ni lieu ni date, c'était comme toujours le même, qui aurait toujours été là, même quand ça se calmait, qu'on l'oubliait, surtout quand on l'oubliait. Nous retombant dessus, de-ci, de-là, de temps à autre. Pour nous rappeler que le monde dans lequel on saucissonnait était toujours au bord du désastre.

Il aurait fallu simplement me lever et partir, comme ça, sans un mot ni rien. Mais il fallait bien que je prenne deux ou trois affaires. Et, pour ce faire, que je me remette à fonctionner. J'ai attrapé ma fourchette, harponné ma saucisse. Anne était de dos dans la cuisine devant l'évier et les filles sur le divan, de dos aussi. Mais, mine de rien, elles étaient en train de m'épier, je le sentais. Elles auraient été outrées, étant donné les circonstances, de m'entendre manger. Alors que, moralement parlant, j'en avais le droit, je payais les courses, je pouvais parfaitement manger ma saucisse. Anne n'a rien répondu. J'ai reposé ma fourchette avec la saucisse harponnée intacte. Cernés par ces trois silences, ma saucisse et moi étions triviaux.

Jacques Serena, Sous le néflier, Minuit, 2007.

Hymne IV

O mother
what have I left out
O mother
what have I forgotten
O mother
farewell
with Communist Party and broken stocking
farewell
with six dark hairs on the wen of your breast
farewell
with your old dress and a long black beard around the vagina
farewell
with sagging belly
with your fear of Hitler
with your mouth of bad short stories
with your fingers of rotten mandolines
with your arms of fat Paterson porches
with your belly of strikes and smokestacks
with your chin of Trotsky and the Spanish War
with your voice singing for the decaying overbroken workers
with your nose of bad lay with your nose of the smell of the pickles of Newark
with your eyes
with your eyes of Russia
with your eyes of no money
with your eyes of false China
with your eyes of Aunt Elanor
with your eyes of starving India
with your eyes pissing in the park
with your eyes of America taking a fall
with your eyes of your failure at the piano
with your eyes of your relatives in California
with your eyes of Ma Rainey dying in an ambulance
with your eyes of Czechoslovakia attacked by robots
with your eyes going painting class at night in the Bronx
with your eyes of the killer Grandma you see on the horizon from the Fire-Escape
with your eyes running naked out of the apartment screaming into the hall
with your eyes being led away by policemen to an ambulance
with your eyes strapped down on the operating table
with your eyes with the pancreas removed
with your eyes of appendix operation
with your eyes of abortion
with your eyes of ovaries removed
with your eyes of shock
with your eyes of lobotomy
with your eyes of divorce
with youe eyes of stroke
with your eyes alone
with your eyes
with your eyes
with your Death full of Flowers

Allen Ginsberg, Kaddish, 1958.

23.10.07

Donatienne reparut, mourant de soif, dans l'après-midi du lendemain. Le temps avait changé (pluie fine) et Donatienne aussi s'était changée. Cela n'était pas tout de suite perceptible mais, son imperméable tombé, ce qu'elle portait se révéla plus exigu que la veille encore, si court et décolleté que ces adjectifs tendaient cette fois à se confondre, envisageaient de s'installer et vivre à deux dans la même entrée du premier dictionnaire venu.

Jean Echenoz, Les Grandes Blondes, Minuit, 1995

19.10.07

Tocs

Si Philippe ne m'avait rien dit aujourd'hui, je serais encore à remettre tous les objets que je croise à leur place. Je viens de me lever pour enlever, au sopalin mouillé, les gravillons de la litière de Spouque qui me barrent la route devant la porte d'entrée et la salle de bains. De peur que Philippe et Ernest marchent dessus et les dispersent un peu partout. Voilà du matin au soir de quoi je me tracasse. Moi qui gueulais si fort contre ma mère quand elle remettait en place les franges du tapis de notre chambre. J'ai toujours eu une grande gueule. Je suis aussi tarée ? Il y a aussi les fringues. Dans ma tête je pense à comment les superposer, comment les associer. Je prépare toujours mes vêtements la veille, le matin ce serait trop l'angoisse. Je peux m'habiller n'importe comment, je suis mère au foyer.

(...)

Je prends des gélules jaunes et bleues. Je suis allée voir un psychiatre. Depuis, le ménage passe avant tout. Je ne ressens plus de jalousie, ni dégoût de moi-même, haine envers cetet connasse qui n'arrive à rien sauf que tout soit propre et surtout, surtout, bien à sa place. Je pleure beaucoup moins, je crie moins, je ne me frappe plus la tête ou les cuisses très fort. J'ai beaucoup moins envie de vomir. Les gélules stabilisent. Du matin à 6 heures jusqu'à 15 heures, je m'active. Pour ce foutu appart de merde. En début d'année, je m'étais fixé deux heures de travail par jour, au moins assise devant l'ordinateur. Trop demandé. Je passe mes journées l'aspirateur à portée de main, à remettre en place les objets légèrement déplacés par la vie, je souffle parce que Spouque est encore allée dans la litière et a certainement foutu plein de gravillons partout.

Anne-Catherine Fath, Rude, L'Insulaire, 2007

17.10.07

Fois dix


Victoire, s'éveillant un matin de février sans rien se rappeler de la soirée puis découvrant Félix mort près d'elle dans leur lit, fit sa valise avant de passer à la banque et de prendre un taxi vers la gare Montparnasse.

Jean Echenoz, Un an, Minuit, 1997.

15.10.07

Fidèle ami


Le bruit des verres me réveille. Ils se cognent les uns contre les autres et contre le plateau. Je me gratte l’arrière de l’oreille. La table est vide, il n’y a plus de bouteilles. Ils vont bientôt s’en aller. Je me place plus près. Ils ne me voient pas. Ou presque pas. Ils ont beaucoup d’odeurs. Rien à manger. Je les regarde par en dessous. Je baille. Il y en a une qui parle fort et d’autres qui font taper leurs mains entre elles. Ils ne me regardent pas. J’écarte les mâchoires et je baille encore une fois. Ils appellent quelqu’un à l’intérieur. Le grand revient vers eux. Il les écoute.

― Fiche !

La ficelle est cachée dans les plantes, le long du mur. Il vient la prendre, il s’en sert pour attacher les objets. Je ne m’en suis pas approché. Malgré tout, il est énervé quand je viens m’asseoir et me fait asseoir plus loin. Ceux qui passent de temps en temps n’ont pas l’air d’accord avec ça. Quand j’en revois certains, en descendant, ils me le confirment par leur attitude. Ils promènent une petite machine autour de moi. Une lumière rouge clignote dessus. Je sens que le sol est moins dur.

― Fifille !

Nous allons à côté. Ils ne veulent pas partir. Il y a des jambes et aussi du tissu. Puis je ne les vois plus. Quand je les retrouve, ils vont vers le haut. Ma place est en bas. Je ne vais pas sur les morceaux de bois. Ils ne reviennent pas. Derrière, les mouvements sont moins rapides. Je commence à connaître des formes plus que d’autres. Je me lève. Un peu plus loin il y a une odeur intéressante. Et presque personne. Je m’approche tout doucement. Un pied arrive dans mon ventre et je crie. C’est un coup avec de la force. Je reçois du liquide chaud et un autre coup de pied.

― Fissa !

C’est peut-être un jeu. Je ne sais pas qui m’appelle. Je retourne marcher sur les galets qui sont glissants. J’entends le bruit de l’eau. Je n’ai pas envie d’y aller. Je vais sur la grande dalle. Elle vibre. Par terre il y a beaucoup de taches mouillées. Ceux qui portent du tissu sur les jambes bougent moins que les autres. Plus je me déplace plus les vibrations son fortes. J’ai un frisson. Sur le bord de la dalle des machines sont empilées. Un tissu blanc est posé sur le côté. Je veux me soulager en dessous.

― File !

Je me rends au dehors, là où je pourrai avoir une place qui est la mienne. Les galets sont terminés et je sens que je me dirige vers l’intérieur. On s’approche de moi. C’est un parfum qui me dit quelque chose. Je suis obligé d’aller plus loin que d’habitude. Je n’y vais pas vite. Là-bas je sens de la nourriture froide. La salive me vient. Du fer glisse par terre et ça sent plus fort. Je passe la langue dessus, je prends un morceau et je commence à manger. Mon ventre va se remplir. Je pense aux coups de pied et je m’écarte du devant. Une main me pousse dans le dos.

― Finis !

13.10.07

Walk The Void


They declared me unfit to live
Said into that great void my soul'd be hurled
They wanted to know why I did what I did
Well Sir I guess there's just a meanness
in this world

Bruce Springsteen, Nebraska (1982).

12.10.07

"Vous ressemblez à Roger Vailland"

Elle sortit par la porte de communication qu'elle laissa ouverte. Epaulard aperçut la cuisine pleine d'éléments de rangement couverts de Formica. La fille fourgonna dans un réfrigérateur de grande capacité, revint avec des cubes de glace dans un bol et un magnum de Perrier. Elle versa à boire dans les trois verres, ajouta deux glaçons par verre et s'assit en face d'Epaulard. Celui-ci la contemplait et la trouvait excitante. Il était excité.

- Vous ressemblez à Roger Vailland, déclara Cash.
Dans l'esprit d'Epaulard, douche froide. Je suis une personne non analysable, pas un personnage, affirme silencieusement son ego (tandis que son id se contente de faire meuh) ; ce n'est pas tellement facile d'affirmer ça, avec la gueule que je me paye, et avec ma carrière, militant tourné canaille, ancien tueur, j'ai vécu, cinquante ans bien passés, dix-huit mois qu'il n'avait pas touché à une fille et le pire c'est que le besoin ne s'en faisait pas sentir jusqu'à présent. Il se remémora une prostituée cubaine inventive et rougit idiotement. Il écrase sa Française à petits coups rageurs, la frotta pour l'éteindre au fond du cendrier Martini blanc et or, en sortir une autre et l'alluma aussitôt.

- Pas de littérature, je vous prie, dit-il.
- Vous n'aimez pas Roger Vailland
- Si, un peu.
- Vous l'avez connu ?
- Non. Parlons d'autre chose, je vous prie. La littérature n'est pas intéréssante.

Jean-Patrick Manchette, Nada, Gallimard, 1972

11.10.07

Le Havre

Les livres sont ces ombres des champs. J'étais cet enfant précipité sous la forme de cet échange silencieux avec le langage qui manque. Je fus ce guet silencieux. Je devins ce silence, cet enfant "en retenue" dans le mot absent sous forme de silence. Cette dépression d'enfant eut lieu après que nous démenageâmes au Havre (...) L'oubli est initial. C'est l'amnésie propre à l'enfance. Pour redoubler la difficulté de cette désaffection, cette amnésie initiale elle-même est double. Deux amnésies errent en nous : l'origine et l'enfance.


Pascal Quignard, "Petit traité sur Méduse",
in Le nom sur le bout de la langue, P.O.L, 1993.

10.10.07

When I was arrested, I was dressed in black

Early one mornin' while makin' the rounds
I took a shot of cocaine and I shot my woman down
I went right home and I went to bed
I stuck that lovin' .44 beneath my head

Got up next mornin' and I grabbed that gun
Took a shot of cocaine and away I run
Made a good run but I ran too slow
They overtook me down in Juarez, Mexico

Late in the hot joints takin' the pills
In walked the sheriff from Jericho Hill
He said Willy Lee your name is not Jack Brown
You're the dirty heck that shot your woman down

Said yes, oh yes my name is Willy Lee
If you've got the warrant just a-read it to me
Shot her down because she made me sore
I thought I was her daddy but she had five more

When I was arrested I was dressed in black
They put me on a train and they took me back
Had no friend for to go my bail
They slapped my dried up carcass in that county jail

Early next mornin' bout a half past nine
I spied the sheriff coming down the line
Ah, and he coughed as he cleared his throat
He said come on you dirty heck into that district court

Into the courtroom my trial began
Where I was handled by twelve honest men
Just before the jury started out
I saw the little judge commence to look about

In about five minutes in walked the man
Holding the verdict in his right hand
The verdict read murder in the first degree
I hollered Lawdy Lawdy, have a mercy on me

The judge he smiled as he picked up his pen
99 years in the Folsom pen
99 years underneath that ground
I can't forget the day I shot that bad bitch down

Come on you've gotta listen unto me
Lay off that whiskey and let that cocaine be

TJ Arnall, 1958.


9.10.07

Elle regardait Carter assis dans le living-room et tout ce qu'elle trouvait à dire c'était qu'il avait pris du poids. La chemise de travail bleue qu'il portait tirait à l'endroit des boutons. Il pesait sans doute déjà ce poids-là quand il était parti, mais elle ne le remarquait que maintenant parce qu'elle ne l'avait pas vu alors.
"Tu vas rester ici ?" demanda-t-elle
Il frotta ses jointures contre son menton mal rasé.
"J'ai toutes mes affaires ici, non ?"
Maria alla s'asseoir en face de lui. Elle avait envie d'une cigarette mais il n'y en avait pas sur la table et cela lui paraissait frivole de se lever pour en prendre une. Quand Carter disait qu'il avait toutes ses affaires dans la maison, ça ne lui semblait pas tout à fait concluant, ça ne repondait pas à la question. Très souvent, avec Carter, elle avait l'impression d'être Ingrid Bergman dans Gaslight - encore une pensée frivole.
"Je veux dire, je croyais que nous étions en quelque sorte séparés"
Ca ne sonnait pas très bien non plus.
"Si c'est comme ça que tu veux voir les choses.
- Ca n'était pas moi. Enfin, était-ce moi ?
- Jamais, Maria. Ca n'est jamais toi."
Il y eut un silence. Quelque chose de réel était en train de se passer : en fait, il s'agissait de sa vie. Si elle pouvait se rappeler ça, elle parviendrait à jouer son rôle jusqu'au bout, à faire ce qu'il fallait, en quoi que cela consistât.

Joan Didion, Maria avec et sans rien (Play it as it lays), Robert Laffont, Pavillons Poche, 2007 (édition orginale : Farrar, Straus & Giroux, Inc., 1970)

8.10.07

La mort viendra et elle aura tes yeux

La mort viendra et elle aura tes yeux
cette mort qui est notre compagne
du matin jusqu'au soir, sans sommeil,
sourde, comme un vieux remords
ou un vice absurde. Tes yeux
seront une vaine parole,
un cri réprimé, un silence.
Ainsi les vois-tu le matin
quand sur toi seule tu te penches
au miroir. O chère espérance,
ce jour-là nous saurons nous aussi
que tu es la vie et que tu es le néant.

La mort a pour tous un regard.
La mort viendra et elle aura tes yeux.
Ce sera comme cesser un vice,
comme voir resurgir
au miroir un visage défunt,
comme écouter des lèvres closes.
Nous descendrons dans le gouffre muets




PAVESE Cesare, "La mort viendra et elle aura tes yeux", Éditions Poésie Gallimard, 1979

Poème retrouvé, manuscrit par moi même sur un cahier de notes de lectures d'adolescent. Souvenirs de la vie avant Internet.

5.10.07

(...) Je rayai les emprunts. Il restait quatre misérables phrases. Je les recopiai sur une page vierge. Ce que j'avais écrit de personnel était de la merde, sans plus. Je le biffai et il ne resta plus rien du tout.
C'était probablement comme ça que fonctionnait l'écriture. On se mettait dans un état d'euphorie, et une fois l'ivresse passée on se retrouvait vide et creux, et on rejetait tout ce qu'on avait produit. Rien d'étonnant, peut-être, à ce que les écrivains y laissent leur peau avant l'âge. (...)

Sture Dahlström, Je pense souvent à Louis-Ferdinand Céline, Le Serpent à Plumes, 2006. (pour la trad. française)

Se méfier des non-buveurs

Une enquête est menée au lycée sur la consommation de drogue et d'alcool.

Est ce que vous buvez :
a) pour accompagner les autres
b) par goût
c) aux repas
d) pour vous soûler

Je réponds d), sans hésitation : je bois pour me soûler.
J'aime ça, et je ne suis vraiment moi-même que quand je ne suis plus tout à fait moi-même. A dix-sept ans, il m'arrive de boire avec ma mère, qui parfois me montre le proverbe inscrit sur un bout de papier rangé dans son porte-monnaie - "Il faut se méfier des non-buveurs". Ils cachent quelque chose, un terrible secret qui risque de leur échapper s'ils se soûlent. En buvant ensemble, nous apportons la preuve que nous n'avons rien à cacher.

Nick Flynn, Encore une nuit de merde dans cette ville pourrie, Gallimard, 2006

Voir au delà du jeu

Chacun parle, les témoignages fusent, les expériences se succèdent, chacun applaudit celui qui vient de parler, chacun sent son taux de testostérone monter, son acuité devenir précise et tranchante, chacun se sent presque déjà en fonction dans un poste important, c'est une question de secondes. Les multinationales les attendent. Chacun rêve de ficus, de son ficus. Chacun transpire parce que c'est un sport de combat, de ténacité. Chacun évacue d'un revers de la main toute pensée parasite, se focalise, explique son projet professionnel, scande ses atouts, ses forces, montre comment les faiblesses ont été mutées en forces. Darius écoute, attentif. Une énergie se dégage dans la pièce, chacun s'en imprègne, chacun est grisé, le paperboard se remplit de leurs écritures au marqueur, chacun choisit sa couleur, souligne, appuie fort sur le marqueur, chacun y résume en un mot son message. Force. Conviction. Persusasion. Détermination. Foncer. Arriver. Percer. Puiser en soi. Devancer. Accrocher. Première impression. Forcer. Foncer (souligné). SIgner. Contrat.

A son tour, Darius se lève, chacun écoute Darius, c'est le moment du message de Darius, du partage de la vision de Darius. Darius en position. Chacun attend, positif, fonceur, attend de nouveaux mots à se rentrer dans le corps, de nouvelles amphétamines pour gonfler l'énergie ambiante, pour décupler les forces tous ensemble. Sultier lui lance un regard encourageant, et Darius marque un silence, un petit suspens. Darius, calme, souriant, détendu, dit que lui ça va, qu'il se sent bien, qu'il n'a finalement pas envie de replonger directement dans la course du travail, pas envie de reprendre du service comme fourmi du monde moderne. Les visages sont figés, les cous soudains serrés dans les cols-cravates. Chacun s'interroge, personne ne comprend Darius, ce que Darius a dit, ce que Darius veut dire. Chacun comprend pourtant que quelque chose a déraillé dans la machine. Darius continue, explique, dit qu'il a plus envie d'explorer des projets personnels sans pour autant dire plus sur ces projets.

(...)
Darius dit que ce qui compte n'est pas de jouer les règles du jeu mais de voir au delà du jeu. Voir au delà du jeu, voilà. Voilà, c'est tout.

Charly Delwart, Circuit, Seuil, Fiction & Cie, 2007